Pourquoi se réjouir (tous comptes faits) du héros sans papier

Pourquoi se réjouir (tous comptes faits) du héros sans papier

Pour le fondateur de la Revue civique, Jean-Philippe Moinet, il faut se réjouir du mouvement général de reconnaissance envers Mamoudou Gassama. Ne boudons pas un plaisir partagé de voir apparaître ce symbole au sommet de l'actualité, renvoyant à la France non seulement une autre image de l'immigration mais, finalement, une autre image d'elle-même.

Nous sommes suffisamment assaillis de « faits divers » sordides pour ne pas nous réjouir, collectivement, juste un peu et un temps, quand le positif fait surface dans un océan de morosité. Nous sommes suffisamment assaillis de vagues national-populistes et xénophobes, à donner le haut-le-cœur à l’échelle de notre grand navire européen, pour ne pas nous réjouir, juste un peu et un temps, quand un exemple échappe aux logiques glaçantes des exclusions et des violences.

Nous sommes suffisamment interloqués aussi, du manque d’empathie de certains politiques professionnels qui sentent trop certains courants d’opinion – sans compter ceux, nombreux, qui instrumentalisent toutes les peurs pour jeter l’étranger en pâture de tous les ressentiments et sentiments de déclassement (social, culturel) – pour ne pas nous réjouir, même un peu et un temps, quand l’acte héroïque d’un jeune malien sans papier renvoie à l’arrière-boutique du débat public les vautours du marketing de la xénophobie et les représentants d’une France moisie.

Bien sûr, un fait divers, même exceptionnellement positif, ne saurait définir, ni valider, une politique publique. Bien sûr, aucun arbre ne saurait cacher aucune forêt. Bien sûr encore, l’émotion, même bienveillante, n’est pas toujours bonne conseillère pour des décisions d’Etat, même si les élus sont aussi là autant pour les représenter que pour les canaliser.

La réjouissance collective n’épuisera aucun débat

Alors, oui, tous comptes faits, même le temps d’une actualité fugace toujours menacée par l’irruption du tragique, sachons nous réjouir d’une exemplarité civique et nationale appelée Mamoudou Gassama. Cette réjouissance soudaine n’épuisera aucun débat, passionnel autant que rationnel, sur l’immigration (sachant qu’aucun Etat, même ultra-libéral en la matière, ne peut écarter le principe de la régulation des flux migratoires) ou sur l’intégration (sachant que tout Etat, démocratique, se doit de la rechercher et de l’organiser).

Mamoudou Gassama, sa vie, son acte, n’ont rien à voir avec les articles d’un projet de loi qui durcissent les contrôles de l’immigration clandestine ? C’est vrai, et alors ? Justement, ne serait-ce pas une raison de plus pour ne pas bouder un plaisir partagé de voir apparaître ce symbole au sommet de l’actualité, renvoyant à la France non seulement une autre image de l’immigration mais, finalement, une autre image d’elle-même ?

Car si les médias, dans le même temps que le flux effervescent des réseaux sociaux, ont repris spontanément et massivement l’acte héroïque, n’est-ce pas aussi, au-delà du fait exceptionnel et spectaculaire qu’il représente, un signe que notre société et nos esprits savent échapper aux amalgames primaires dans lesquels les professionnels de l’embrigadement identitaire cherchent à enfermer ?

Et le Président de la République, qui est d’abord institutionnellement le représentant de la Nation – avant d’être Emmanuel Macron, politiquement leader d’une majorité – s’est-il senti obligé ou porté par le mouvement général de reconnaissance envers le sans-papiers héroïque ? Et cette question est-elle, finalement, si importante ?

Dans un contexte de tensions internationales, qui amplifie les réalités complexes de l’asile (nécessairement à assurer) et des migrations (nécessairement à réguler), et sur des sujets pollués par les idéologies violentes et mortifères du tout exclusion d’extrême droite et, aux antipodes (et sans les mettre dos à dos) par les postures faussement angéliques d’une ultra-gauche « no border », sachons aussi prendre au premier degré le positif, simple, que porte l’acte du jeune malien. Pour lui, pour les siens mais aussi pour la France qui accueille et intègre, souvent dans un silence médiatique (rien de spectaculaire dans l’accueil et l’intégration…), oui, pour cet ensemble qui s’appelle la République, c’est toujours cela de pris et de gagné ! Sur une xénophobie trop ambiante.

Entretenir la petite flamme de l’exemplarité civique

Bien sûr, tous les migrants ne sont pas et ne peuvent être des héros, tout en appelant une égale considération, juridique et humaine. Même, et c’est la grandeur de l’Etat de droit, quand des fichiers S circulent aussi en leurs rangs (comme dans les rangs des Français de longue date, ce qui prouve bien que les questions de migrations et de sécurité sont à distinguer nettement).

La complexité des enjeux est certaine. Mais le simplisme des raccourcis démagogiques va toujours dans le même sens : il tire vers le bas, toute la société parfois. Dans ce contexte et sur ce constat, mieux vaut donc prendre le parti, simple, de l’humanité, y compris quand des signes apparaissent contre toute attente : l’inhumanité menace trop de diffuser ses virulences, l’histoire tragique de notre Europe est là pour nous le rappeler, pour ne pas prendre garde, pour ne pas entretenir la petite flamme de l’exemplarité civique. Qui transcende heureusement toutes les diversités, qu’elles soient ethniques ou culturelles, d’opinions ou de papiers… d’identité.

 

Jean-Philippe Moinet est journaliste, chroniqueur, fondateur de la Revue Civique. Il a été président de l'Observatoire de l'extrémisme et Secrétaire général du Haut Conseil à l'intégration.

 

Photo : © ERWAN THEPAULT/AFP