Pourquoi la Croatie a-t-elle déjà gagné ?

Pourquoi la Croatie a-t-elle déjà gagné ?

Les résultats de l'équipe de football de la Croatie ont permis de raviver un fort sentiment nationaliste, ultime expression du lien entre le sport croate et la renaissance du pays au début des années 1990. Si le parcours des partenaires de Luka Modric est historique, il est d'ores et déjà terni par des déclarations et slogans polémiques, des joueurs aux réseaux sociaux, en passant par la presse. Par Charlotte Soubise, experte en communication politique et électorale.

Deux équipes en finale de la coupe du monde de football, le 15 juillet. Deux équipes représentant des nations membres de l’Union européenne. Mais deux mondes, deux usages politiques du sport de haut niveau. D’un côté une république tourmentée par sa peur de la division, de l’autre une nation sur-coalisée, obnubilée par une soif de reconnaissance internationale jamais tarie. D’un côté une équipe de France « blancs blacks » et de l’autre une équipe « blanche », « antibolchévique », anti-balkanique, fervente catholique. Soutenue par le premier ministre hongrois Victor Orban, doudou de l’extrême-droite française, qui, comme le sinistre Renaud Camus, s’enthousiasme pour « l’équipe européenne contre l’équipe africaine ».

Il a été embarrassant d’observer la dévotion avec laquelle la présidente de la République de Croatie, Kolinda Grabar-Kitarovic, a littéralement suivi l’équipe nationale : prenant un congé sans solde, cette supportrice « lambda » s’est retrouvée tantôt dans les travées du stade tantôt dans les tribunes officielles, telle un nain de jardin d’Amélie Poulain aux couleurs du damier rouge et blanc, dansant dans les vestiaires avec l’équipe. Une abolition de la fonction présidentielle, de la distance séparant une équipe de ses supporters, la liquidation du politique.    

Ses pérégrinations sont l’ultime expression du lien entre sport, et particulièrement le football, avec le parti hégémonique HDZ (Parti démocratique croate) et la renaissance de la Croatie en 1991-1992. Un des soubassements du sentiment national croate. Franjo Tudjman (président de 1990 à sa mort en 1999) a été le forgeron de la sortie de la Yougoslavie, par la guerre et par la disparition de la fédération communiste. Il avait conçu ce mélange post-communiste de propagande grossière en fusionnant le HDZ avec le football pour fabriquer un sentiment national en construction qui privilégie la pureté religieuse et « ethnique ». Une méthodologie inspirée des dictatures latino-américaines des années 70.

Identité nationale pure et « unique »

C’est dans la matrice de la guerre civile yougoslave, dans la gestation des années 80 que s’est fondé ce lien : sur fond de crise politique et économique aiguë, les batailles rangées entre les supporters des clubs serbes et des clubs croates, les éructations racistes en forme de slogans, véritables mécaniques génératrices d’une identité nationale pure et « unique », dont les formules se répandent, par la télévision et la radio comme une lèpre dans tout le pays. Un point commun : la haine inexpugnable. Car ces moments fondateurs sont illustrés par l’émergence de slogans nazis pour les Croates, et royalistes pour les Serbes, proscrits avec vigueur sous la Yougoslavie communiste et vécus comme un « coming out » libérateur. Des appels au meurtre, au massacre. On retrouvera pendant les guerres yougoslaves de nombreux supporters miliciens et plus tard criminels de guerre, rejoignant les détenus de droit commun curieusement libérés, et parfois cumulant les deux « fonctions ». L’instrumentalisation par le politique avait triomphalement réussi à métamorphoser les « sans-voix » en machines à tuer.

L’autoritaire père fondateur Franjo Tudjman annonçait la couleur, et elle n’a pas changé en 2018 : le damier rouge et blanc, sur le drapeau et sur les maillots, mis en valeur et en avant par le gouvernement de la Croatie indépendante et nazie de 1941 à 1945, remis au goût du jour en 1990 et qui réveille encore l’effroi chez les descendants de victimes des oustachas (serbes, tziganes, juifs et autres non-Croates génocidés alors).

Certains espéraient à Zagreb et ailleurs un répit dans l’adoration du chiffon, notamment depuis l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne en 2013, mais c’était sous-estimer l’emprise du HDZ sur le sport en général. Durant la « guerre patriotique » qui a vu s’opposer les centralisateurs serbes aux indépendantistes croates, Franjo Tudjman théorisait que « les victoires en football forgent l’identité nationale autant que les guerres le font », investissant les footballeurs croates d’une charge quasi-diplomatique pendant la guerre et bien après que l’indépendance fut acquise. Parmi les florilèges d’allégeance, on trouve le cocasse et, espérons, ironique « J’ai deux dieux. L’un est au paradis, l’autre est Franjo Tudjman » de Miroslav « Ćiro » Blažević, entraîneur de l’équipe nationale croate de 1998, europhobe, membre du HDZ et malheureux candidat à l’élection présidentielle de 2005.

« Belgrade brûle, vive l’Ukraine »

Le lien s’est nécrosé depuis, pour apparaître comme un lieu commun pour toute autocratie contemporaine : football, politique, argent sale. Avec toute l’amitié de la présidente de la République, Kolinda Grabar-Kitarovic, membre du HDZ. Ainsi, le directeur général de la fédération de football croate, Damir Vrbanovic, a fait appel après avoir été condamné début juin à trois ans de prison pour escroquerie. La découverte que plus de 15 millions d’euros avaient été détournés lors de transferts de joueurs a fait fuir en Bosnie-Herzégovine Zdravko Mamic, le très belliqueux vice-président de la fédération croate condamné à 6 ans et demi de prison ferme. Grassement enrichi grâce au trafic d’alcool et d’armes pendant la guerre, il est arrêté le 14 juin dernier. Qui a dit que la Yougoslavie était morte ?

Enfin, Luka Modrić, capitaine de l’équipe nationale, a été inculpé pour parjure, puisqu’il aurait « couvert » son protecteur Zdravko Mamic et risque cinq ans de prison. Tout comme le défenseur Dejan Lovren.

Et puisque le politique n’exprime plus grand-chose, les réseaux sociaux et les tabloïds continuent à amplifier et simplifier les postures jusqu’à l’hystérie. Le gardien de but de l’équipe croate, Danijel Subašić (de père serbe et de mère croate), serait-il serbe, un Serbe caché dans l’équipe nationale croate, un ennemi de l’intérieur, une cellule dormante prête à déchirer son masque à l’instant T pour trahir ? Lorsqu’il arrête trois attaques danoises en huitième de finale, les tabloïds serbes se l’arrachent en chœur. En réponse, les journaux croates se l’approprient à leur tour pour se vanter d’un degré de maturité « occidental » dans l’ouverture des droits aux minorités. Mais le caractère primitif de ce « débat » camoufle grossièrement le sort fait aux minorités non croates en Croatie, largement serbes, et au pitoyable nationalisme des Serbes de Serbie, évacués par le Brésil fin juin. En somme, il doit être cruellement pénible d’être Danijel Subašić. En revanche, on aimerait savoir si Domogoj Vida était déjà ivre quand il éructait « Belgrade brûle, vive l’Ukraine » dans les vestiaires. 

Il serait naïf de détourner le regard, comme souvent, sur les complexités ex-yougoslaves, comme il a été de bon ton de s’en occuper si bêtement en France dans les années 1990. Déjà, Alain Finkielkraut glapissait « Comment peut-on être croate ? » sur tous les plateaux de télévision en soutien aveugle à une nation naissante qui méritait mieux. C’était il y a trente ans, c’était la guerre. Mais ce nationalisme a perduré, pour faire tâche d’huile dans toute l’Union européenne, et en France à travers l’extrême droite, la droite, et certains pans de la gauche. L’Union européenne, avec tous ses défauts, mais dont l’essence même est la réconciliation, pas seulement franco-allemande : le dépassement de la revanche.

Ainsi, le présentateur de la télévision nationale croate a promis aux Français « la mère de toutes les tempêtes », à l’issue de la victoire de son équipe sur l’Angleterre le 11 juillet. Tempête ? L’Opération militaire Tempête de l’été 1995, au cours de laquelle l’Etat croate, indirectement mais fermement piloté par l’armée américaine, a jeté 200 000 Serbes de Croatie hors des frontières croates. 

 

Charlotte Soubise est experte en communication politique et électorale.

 

Photo : © Raddad Jebarah/NurPhoto