« Les migrations sont une dimension constitutive de notre monde »

« Les migrations sont une dimension constitutive de notre monde »

Contre cette politique de l’expulsion et du contrôle menée par le gouvernement, il est urgent d’engager une impulsion de l'hospitalité à sa juste hauteur.
Par Guillaume le Blanc.

En matière de migration, nous vivons en France plus qu’ailleurs dans un asile de l’ignorance, peuplé de représentations fausses et de peurs infondées. Parmi ces représentations s’est imposée celle de l’envahisseur prêt à prendre le travail de l’Européen et, cerise sur le gâteau, à détruire la société d’accueil par sa culture forcément barbare. Les chiffres montrent pourtant que les migrations sont une dimension constitutive de notre monde. Surtout, elles ne vont pas dans la seule direction sud-nord mais prennent de multiples allures. En 2015, 38 % des migrations se font du sud vers le sud contre 34 % du sud vers le nord alors que 25 % d’entre elles ont lieu du nord vers le nord, à l’intérieur des mêmes pays industrialisés, tandis que les migrations nord-sud représentent malgré tout 5 %, et que ce chiffre est en constante augmentation avec l’attractivité forte des pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). L’Afrique, que l’on se représente comme une plaque entrechoquant la plaque européenne selon une tectonique bien rôdée, voit ses migrations internes croître fortement au cours de la dernière décennie puisqu’elles représentent 23 millions de migrants en 2015, notamment en direction du Sénégal et de la Côté d’Ivoire.

Les migrations sont normales et on veut les faire passer pour pathologiques. Leur régularité métronomique vient d’éléments aussi variés que les guerres, le commerce, le dérèglement du climat, la libre circulation des biens et des personnes, la famine. L’Europe s’est pourtant évertuée à se présenter comme un sol commun menacé égrenant ses camps de rétention à ses frontières pour empêcher que l’on vienne fouler son sol alors que, dans le même temps, elle reconnaît avoir besoin de migrants pour le renouvellement de son seuil générationnel et pour ses besoins économiques. Sommes-nous donc tombés sur la tête pour que la politique migratoire soit, en France par exemple, à ce point confisquée par le ministère de l’Intérieur ? La représentation de l’insécurité a été associée à la menace venant de l’extérieur et s’est alors déposée magiquement sur le signifiant étranger régulièrement nourri de l’étranger-apprenti terroriste ou violeur potentiel. Les politiques migratoires se nourrissent au fantasme de la menace perpétuelle et à la seule réponse de l’expulsion en lieu et place de l’impulsion hospitalière.

Ce qui leur tient lieu de cache-sexe, c’est le droit d’asile toujours allégué par celles et ceux qui ne veulent connaître que le seul accueil politique et qui refusent de comprendre qu’il n’existe pas de différence intrinsèque entre mourir de faim et mourir sous les coups d’un tyran. Le problème n’est bien sûr pas la reconnaissance du droit d’asile dont la convention de Genève a souligné l’entière nécessité. Le problème en revanche est que l’obtention du droit d’asile fonctionne comme un goulot d’étranglement qui aspire quelques milliers d’heureux élus pour recracher tous les autres dans la nature, les condamnant à l’illégalité et à la clandestinité. Le resserrement de la politique migratoire sur le seul droit d’asile drastiquement obtenu produit ainsi structurellement le non-droit des vies illégales. Les pays européens, particulièrement la France qui est pourtant extrêmement timide en matière d’obtention du droit d’asile, se réfugient derrière cet argument juridique pour évincer littéralement le problème contemporain de l’arrivée massive de migrants sur leur sol. Cette attitude dans les discours masque dans les faits un traitement toujours plus policier dénoncé par les ONG, associations et une partie de la société civile, comprenant même la conférence des évêques de France.

L’invisibilisation et l’expulsion plutôt que l’hospitalité

Au bout du compte, la possibilité de l’immigration renvoie à la capacité hospitalière d’une nation. Que se passe-t-il aujourd’hui en Europe, aux États-Unis, au Japon avec l’hospitalité ? Comment cette valeur anthropologique a-t-elle pu être progressivement vidée de son intelligibilité propre ? Nous qui considérons aujourd’hui les réfugiés, ou plutôt les demandeurs de refuge (car réfugiés ils ne sont pas puisque tout statut leur est interdit) comme des envahisseurs, que faisons-nous avec l’hospitalité ? Que faisons-nous avec les voix que nous entendons, avec les visages que nous voyons ? Comment traçons-nous la frontière entre les uns et les autres ? (Les « autres » parce que les « uns » qui se pensent natifs, autochtones les désignent comme les « autres » et les altèrent, les rendent étrangers). Entre « nous » et « eux » ? (Et le « nous » est hanté par le « eux » qu’il exclut et qui le définit comme essence négative que le « nous » rejette mais à laquelle il se lie par là-même). Comment assignons-nous des vies à n’être que des vies frontières, jamais dedans, jamais totalement dehors ?

Dans une page saisissante de L’histoire de la folie, Foucault traçait une ligne d’inversion de notre perception du fou à la fin du Moyen Âge : si le fou apparaissait familièrement dans le paysage humain du Moyen Âge, c’était en venant d’un autre monde. Maintenant il va se détacher sur fond d’un problème de « police » concernant l’ordre des individus dans la société. On l’accueillait autrefois parce qu’il venait d’ailleurs ; on va l’exclure maintenant parce qu’il vient d’ici-même et qu’il prend rang parmi les pauvres, les miséreux, les vagabonds. Par un singulier renversement, l’étranger est en train de devenir notre fou d’aujourd’hui, celui que nous ne voulons plus connaître, reconnaître, celui dont nous altérons les traits pour ne plus avoir à nous lire dans son propre visage.

L’immigré participait encore des pouvoirs obscurs de l’étranger à qui on devait hospitalité pour des raisons économiques. L’existence du migrant est désormais affaire de police. C’est dans ce basculement que s’opère la logique contemporaine qui culmine dans le tri actuel. La logique contemporaine est celle de l’invisibilisation et de l’expulsion plutôt que de l’hospitalité.

Qu’est-ce que se montrer hospitalier ? C’est répondre à l’urgence d’une situation dans laquelle le pronostic vital d’une vie est engagé par l’impératif du secours mais c’est aussi prolonger l'aide par la possibilité plus durable de l’accueil. Nous savons au mieux secourir quand le demandeur de refuge a franchi tous les obstacles de son odyssée et est parvenu jusqu’à chez-nous mais nous ne savons pas accueillir car nous ne permettons pas à une existence de se poser durablement dans un lieu pour se sentir, à tous les sens du mot, à l’abri et envisager la possibilité de son avenir.

Réactualisation du mythe de Sisyphe

Nous accusons l’absence de structure d’accueil à la hauteur du problème des migrations contemporaines. Nous accusons la destruction des structures d’accueil quand elles existent en lieu et place de leur pérennisation. Nous accusons une politique depuis longtemps en vigueur en France qui est la triste réactualisation du mythe de Sisyphe. Souvenez-vous : Sisyphe est condamné à monter un rocher qui redescend aussitôt monté, pour le remonter, éternellement. Nous en sommes là : nous construisons sous la pression un dispositif de secours qui n’a pas le temps d’être transformé en lieu d’accueil car il est aussitôt détruit pour en reconstruire un autre ensuite.

La politique de la main tendue est remplacée par la politique d’un pas en avant et d’un pas en arrière. En 1999, avec l’arrivée de populations du Kosovo qui veulent aller en Angleterre, la Croix-Rouge Française ouvre un bâtiment en hâte qui sera détruit en 2002 par le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy. Nous accusons cette destruction. Suite à quoi les migrants occupent dans le centre de Calais des usines désaffectées qui seront à leur tour détruites au lieu d’être réhabilitées. Nous accusons cette destruction. Suite à quoi les migrants occupent des terrains vierges rebaptisés « jungles » qui seront à leur tour détruites, malgré l’effort des associations et des bénévoles pour les rendre plus viables. Nous accusons cette destruction. Cette dernière n’a pas été prononcée par un verdict humanitaire mais par une sentence policière. Le démantèlement - mot horrible qui signifie ôter le manteau de quelqu’un  a été l’ultime dépossession des migrants qui, aujourd’hui, alors même que plus personne ne sait ce qu’il en est des centres d’accueil et d’orientation, sont toujours plus traqués, au point que leurs couvertures sont détruites, leurs abris gazés et que la politique de contrôle dans les Centres d’hébergement et d’urgence est même actée par l’actuel gouvernement. Nous accusons cette politique de l’expulsion et du contrôle et nous réclamons que l’impulsion hospitalière qui traverse notre société soit reconnue à sa juste hauteur, à égale dignité de la pulsion d’expulsion que notre ministre de l’Intérieur propage comme un feu dans lequel rien ne peut pousser.

Nous dirons au mieux que nous sommes dans l’incohérence : incohérence d’une politique qui, en même temps, choisit le démantèlement et la création en urgence de centres d’accueil et d’orientation pour une durée de trois mois (et après ?) ; incohérence d’un discours humaniste louant en même temps le courage d’Angela Merkel pendant la campagne présidentielle et d’un ensemble de mesures de fermeture et de contrôle ; incohérence enfin d’un droit d’asile débordé par la réalité et avancé comme seul totem de nos démocraties et d’un économique au travail pour le migrant qui devient aujourd’hui un mot tabou que plus personne n’ose envisager. Il est temps que nous soyons à la hauteur du mot « Politique » et que notre terre redevienne une terre d’asile plutôt qu’un asile de l’ignorance.

 

À propos de l'auteur : 
Guillaume le Blanc est professeur de philosophie à l'Université de Paris-Est Créteil. Il est co-auteur avec Fabienne Brugère de La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais… Jusqu’où irons-nous ? (Flammarion, 2017)

Photo : DENIS CHARLET / AFP