idées

Pour une politique de l'oreiller

Written by Nicolas Goarant | Mar 16, 2018 11:23:57 AM

On dit qu’en septembre 1914, quand tout indiquait qu’une bataille décisive pour les Alliés allait se jouer sur les bords de la Marne et que l’inquiétude gagnait les états-majors, le général Joffre, chef des armées françaises, refusa qu’on le réveille pendant ses nuits, sous quelque prétexte que ce soit. En journée, sa lucidité devait être totale.

La sagesse de Joffre a été oubliée. Nous dormons mal. Nous dormons moins. En trente ans, les adultes auraient perdu entre une heure et une heure et demie de sommeil[1]. Chez les adolescents, cette tendance impressionnante est plus marquée encore. Quant aux enfants, une enquête récente révélait que depuis le début de ce millénaire, la durée de leur repos s’était réduite de vingt minutes.

Le revers de la modernité

Les causes de ce grand dérèglement ? Elles sont connues. Les écrans de télévision et de smartphone nous accompagnent jusque dans nos lits. Le monde du travail, ses cortèges d’incertitudes et ses exigences de rentabilité hantent nos songes. Les moteurs des voitures, des motos et des avions, les sirènes et les klaxons percent le silence qui devrait régner entre le crépuscule et l’aurore. Et la modernité capitaliste presse l’individu à grignoter sans cesse un peu plus ce temps où il ne peut ni produire, ni consommer.

Négliger son sommeil est une erreur aux conséquences potentielles lourdes. Endormi, le corps se prépare autant qu’il se répare. Quand ce moment physiologique « indispensable pour la conservation d’énergie, la récupération neuronale et la plasticité cérébrale »[2] est perturbé, des maladies cardiovasculaires, hormonales ou neurodégénératives, des troubles de l’appétit ou de l’humeur peuvent apparaître et se renforcer[3]. Ils s’appellent hypertension artérielle, cancers du sein ou de la prostate, diabète, obésité, hyperactivité, dépressions nerveuses, burn-out. Au travail ou sur la route, le manque d’attention ou la somnolence sont synonymes de risques accrus et d’accidents graves. Pour la collectivité, le coût du mauvais sommeil, difficile à évaluer avec précision, se chiffre sans doute en milliards d’euros, en particulier du fait de la consommation chaque année dans notre pays de 117 millions de boîtes d’anxiolytiques et de somnifères.

S'ajoutent à cela les inégalités sociales et territoriales que les inégalités de sommeil révèlent, entretiennent, creusent. Aux États-Unis, où la couleur de peau est un indicateur privilégié de l’appartenance de classe, les Noirs dormiraient presque une heure de moins que les Blancs[4]. En France, en grande section de maternelle, les enfants d’ouvriers consacrent déjà dix minutes de moins au sommeil nocturne que les enfants de cadres[5]. Faute de chambre individuelle, des frères et sœurs aux âges éloignés doivent partager une même pièce malgré des rythmes de vie différents, ce qui se répercute sur la concentration à l’école et donc sur les notes[6]. Les élèves des campagnes doivent se lever plus tôt que ceux des villes pour accéder au transport scolaire.

Enjeu de santé publique

Face à une épidémie qui ne dit pas son nom, que font les pouvoirs publics ? En réponse à un député, le ministère de la Santé a notamment rappelé qu’il « subventionne depuis de nombreuses années l’Institut national du sommeil et de la vigilance dont les missions sont de sensibiliser, d’informer et d’éduquer sur les troubles du sommeil et de la vigilance », que « des messages de prévention et de promotion du sommeil chez l’enfant ont été également insérés dans le nouveau carnet de santé », qu’une « saisine du Haut conseil de la santé publique est d’ailleurs en cours d’élaboration, sur le sujet de l'utilisation des écrans chez les jeunes enfants qui donnera lieu à des recommandations visant à préserver leur sommeil. »[7]

Pour aller plus loin, inspirons-nous de deux terrains investis avec vigueur ces dernières décennies : le sport et l’alimentation. C’est significatif, leur sont dédiés des ministères ou des secrétariats d’État, des équipements collectifs tels que des stades et des cantines, des spécialistes médicaux, par exemple des médecins du sport et des nutritionnistes. Sans aller jusqu’à nommer un « ministre du Sommeil » ou créer des « centres de sieste », ce qui ne manquerait pas de faire sourire la presse anglo-saxonne, des mesures ambitieuses peuvent être envisagées. Terra Nova, le think-tank progressiste, s’y est essayé[8]. En direction des instituteurs et enseignants, il souhaite par exemple encourager l’éducation au sommeil, sur le modèle de ce qui est fait pour la nutrition et la santé buccodentaire. Pour le personnel soignant, il appelle à renforcer la formation, aujourd’hui peu développée, autour des pathologies et traitements des troubles liés au sommeil. Les élus locaux pourraient être invités à mieux prendre en compte les pollutions dues au bruit et à la lumière dans la construction d’infrastructures de transports ou des grands ensembles d’habitation. Quant aux services de ressources humaines des entreprises et des services publics, il faudrait les encourager à prendre en compte le facteur sommeil dans les discussions autour des changements d’organisation du travail.

C’est aussi tout le corps social qui doit être sensibilisé à l’enjeu du bien dormir : si nous savons tous que nous devrions au quotidien pratiquer une heure d’exercice et manger cinq fruits et légumes, pourquoi ne pas diffuser un mot d’ordre mobilisateur, comme « le secret, le sommeil ! », ou « réussir, c’est dormir ! » ? Et alors, nous rêverons avec sérénité à cette phrase de Shakespeare : « Le sommeil innocent, – le sommeil qui démêle l’écheveau embrouillé du souci, – le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du labeur douloureux, – baume des âmes blessées, second service de la grande nature, – aliment suprême du banquet de la vie ! »[9].

 

[1] « Notre société néglige de plus en plus le sommeil, rythme fondamental de l’individu », Sylvie Royant-Parola, Jean-Claude Meurice, Damien Léger et Joëlle Adrien, Le Monde, 8 octobre 2017.
[2] Joëlle Adrien, neurobiologiste et directrice de l’Inserm, citée dans Charlotte Cieslinski, « Bien dormir, ce luxe qui creuse les inégalités dès l’enfance », L’Obs, 27 janvier 2018.
[3] Sylvie Royant-Parola, Jean-Claude Meurice, Damien Léger et Joëlle Adrien, op. cité.
[4] « Faut-il dormir plus pour travailler plus ? », Damien Dubuc, Usbek & Rica, 29 août 2017
[5] Ibid.
[6] « Bien dormir, ce luxe qui creuse les inégalités dès l’enfance », Charlotte Cieslinski, op. cité
[7] Question écrite de Bastien Lachaud, député LFI de Seine-Saint-Denis, en date du 26 septembre 2017, réponse du ministère en date du 13 février 2018, à lire sur le site de l'Assemblée nationale.
[8] « Retrouver le sommeil, une affaire publique », par Damien Léger, Jean-Pierre Giordanella, Dalibor Frioux, Thibaut de Saint Pol, Antoine Hardy, Pascale Hebel, François Fatoux, Terra Nova, 25 avril 2016
[9] Macbeth, acte I, scène 7, William Shakespeare, in Oeuvres completes de Shakespeare, traduction de l’anglais par François-Victor Hugo, Pagnerre, 1865. Cité dans Eloge du sommeil de Dalibor Frioux.

 

Photo : © elizabeth lies via Unsplash