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Pour une europe des communs

Written by Gael Giraud | Jun 10, 2018 1:50:45 PM

La crise politique entamée en Italie sonne comme une réédition de celle qui, en 2011, avait vu Mario Monti succéder à Silvio Berlusconi. Sept ans plus tard, toutefois, la tentative d'imposer un gouvernement technique transitoire a fait long feu et, pour la première fois dans l'histoire, des ministres euro-sceptiques (ou, du moins, euro-critiques) siègent au gouvernement de l'un des pays fondateurs du projet européen, qui est aussi la troisième économie de la zone euro. Le recul historique suggère une lecture de ces événements à l'aune de la grande thèse défendue il y a un demi-siècle par Karl Polanyi dans La Grande Transformation.

Privatisation du monde et destruction sociale

L'économiste hongrois dénonçait alors les totalitarismes de l'extrême droite européenne des années trente. Il y voyait le résultat paradoxal de la tentative de privatisation du monde amorcée au crépuscule du dix-neuvième siècle. Un projet politique plus ou moins explicite, enraciné dans une anthropologie pessimiste d'inspiration hobbesienne et qui sous-tend l'ensemble de l'économie néo-classique contemporaine : toute chose a vocation à devenir une marchandise privée, échangeable sur un marché où la fiction de relations strictement commerciales dissimule des rapports de force éventuellement violents. Si l'on en croit l'anthropologue David Graeber, le concept même de propriété privée sous-jacent à cette ambition d'absorption du monde dans la sphère marchande, ce concept a lui-même partie liée avec l'esclavage : qu'est-ce que la relation exclusive d'un propriétaire à son « bien », sinon la transposition dans l'ordre des relations homme-objet de la relation exclusive d'un maître et d'un esclave ?

Aujourd'hui, l'Europe est en partie engagée dans un projet politique analogue à celui qui fut le sien avant la Première Guerre mondiale. Or la leçon de Polanyi, c'est que la privatisation de trois catégories de biens essentiels – la terre, le travail et la monnaie – provoque de telles déchirures du lien social que le corps social finit tôt ou tard par réclamer à tout prix une alternative. La souffrance est telle que n'importe quelle démagogie populiste finit par être préférée à la destruction systématique des relations sociales qu'induit la privatisation du monde. La crise italienne – dans le sillage de la sortie de route anti-démocratique de la Hongrie, de la prise du pouvoir par l'extrême droite en Pologne, de son omniprésence en Autriche, de son entrée au Parlement en Allemagne et de sa présence au second tour des élections présidentielles françaises de 2017 – pourrait bien être la manifestation de ce syndrome décrit par Polanyi et qui veut qu'un corps en souffrance soit prêt à renoncer à ses droits les plus fondamentaux, à l'aspiration démocratique elle-même, pour mettre fin à la torture.

Financiarisation de la totalité de nos institutions

La privatisation du monde se cherche aujourd'hui à travers la financiarisation de la totalité de nos institutions, le démantèlement systématique de l'Etat et des services publics tels qu'ils furent construits après la guerre, la colonisation de nos imaginations par un imaginaire managérial où je suis le « propriétaire » de moi-même, sommé par un moralisme pervers, « d'investir dans moi-même » comme on investit dans du capital mort. Y a-t-il une alternative entre ce suicide social d'une extension sans limite de la propriété privée et l'autoritarisme anti-démocratique ? L'institutionnalisation des communs représente l'une des alternatives possibles. Elle consiste à aménager les conditions de possibilité d'un troisième type de rapport au monde, à égale distance de la propriété privée et de la violence anti-démocratique : celle d'une appropriation partagée au sein d'un collectif qui s'auto-institue par le geste même où il choisit de prendre soin d'une ressource.

La politologue nord-américaine Elinor Ostrom a reçu en 2009 le prix Nobel d'économie pour avoir étudié avec une grande finesse l'extraordinaire diversité d'institutions mises en place par des communautés humaines en vue de prendre soin de ce à quoi elles tiennent : un étang, un système d'irrigation, une banque de semences… Aujourd'hui, le mouvement des logiciels libres sur internet, tout comme celui des Creative Commons ou du Copyleft sont autant d'essais pour inscrire la ressource que constitue notre intelligence informatique dans le champ des communs et, ce faisant, lui permettre d'échapper à la privatisation du monde. Les fab lab qui naissent un peu partout sur la planète, à l'instar de la Paillasse à Paris ou du Jokko lab au Sénégal, proposent eux aussi des plateformes où l'intelligence collective peut être partagée et devenir un commun.

Inventer une Europe des communs

Bien sûr, rien n'est gagné dans toutes ces tentatives. Les conflits récurrents qui, dans de nombreux pays d'Afrique, opposent le partage du foncier, de la terre, par le droit coutumier et sa gestion par le droit hérité de la colonisation en témoignent : le premier traite le plus souvent la terre comme un commun, qui appartient à tous, le second, presque toujours, ignore toute alternative au couple propriété publique/privée. AirBnb et BlaBlacar sont des exemples bien ambigus de possible reprivatisation in extremis de services qui, dans leur conception d'origine, s'apparentaient à des communs.

À quoi pourrait ressembler une Europe des communs ? Tout est à inventer sur ce terrain, et cela pourrait constituer le projet d'une résurrection politique de l'Union européenne. Comment préserver la biodiversité de notre continent, une agro-écologie durable, nos forêts..? En favorisant la constitution de communautés locales capables d'en prendre soin à travers des institutions ad hoc, inspirées ou non de celles dont Ostrom a montré l'efficacité, et qui reposent notamment sur la différenciation des droits d'accès à la ressource. Comment faire de la monnaie un commun ? En promouvant les monnaies complémentaires qui s'inventent un peu partout et en permettant que les communautés locales puissent payer une partie du salaire de leurs fonctionnaires et prélever une partie de leurs impôts dans cette monnaie.

Comment faire du travail un commun ? En modifiant notamment les articles 1832 et 1833 du Code civil français qui ignore le concept d'entreprise et ne connaît que celui de société : donner un statut juridique à l'entreprise comme projet collectif au service de l'intérêt général, encadré par le respect du travail décent au sens du Bureau International du Travail (y compris chez nos sous-traitants) et des écosystèmes naturels contribuerait à sortir le travail de l'impasse dans lequel il se trouve aujourd'hui. Car, devenu une marchandise comme une autre (et non plus l'un des vecteurs majeurs de socialisation et donc de création de communs), le travail n'est rien de plus qu'un coût inutile. La mise en concurrence de tous contre tous qu'implique l'accaparement du monde exige alors la réduction d'un tel coût… et condamne le travail salarié à retourner tôt ou tard au statut impensé qui est le sien dans l'imaginaire d'un monde privé, celui de l'esclavage.

 

Photo : Gaël Giraud © Alain Goulard pour l'AFD