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Pour une éducation cosmopolite

Written by Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre | Jun 4, 2018 12:45:00 PM

La notion de globalisation de la culture a peu fait l’objet de réelle analyse en France, tant y a été prégnante une vision négative du phénomène, portée de manière virulente par des auteurs comme Alain Finkielkraut, alors même que des analystes brillants attiraient l’attention sur la nature essentiellement culturelle de la globalisation. 

La culture, premier médium du cosmopolitisme

Le concept d’exception culturelle a servi cette diatribe en alimentant chez certains un anti-impérialisme – principalement tourné vers le continent nord-américain – et une lutte contre une homogénéisation supposée, tandis que l’argument de la diversité culturelle venait promouvoir des objets et contenus culturels issus d’aires géographiques plus périphériques sur le plan géopolitique. 

Pourtant, la très importante circulation de produits culturels issus d’aires géographiques et culturelles variées est une porte d’entrée privilégiée pour comprendre des phénomènes culturels liés à la globalisation : que s’est-il passé pour que la France devienne avec les générations récentes le deuxième marché mondial du manga japonais, alors même que les liens historiques, culturels et linguistiques avec le Japon sont ténus comparativement à ceux que la France entretient avec l’Amérique du Nord ou l’Afrique du Nord ?

Nous avons souhaité proposer une approche de la globalisation de la culture non idéologique et soucieuse des appropriations réelles par les jeunes des produits des industries culturelles (musique, série télé, cinéma, jeu vidéo etc.) et des médias globalisés – considérés comme autant d’occasions de contacts avec l’altérité esthétique et culturelle – ainsi que des imaginaires qui s’y nourrissent. La consommation de produits culturels issus de diverses aires géographiques permet aux jeunes de se familiariser avec des esthétiques, des références et des codes culturels d’origines variées, ce qui alimente chez eux une vision du monde comme mosaïque culturelle.

Le cosmopolitisme, un impensé français

Force est pourtant de constater que la notion de cosmopolitisme n’a jamais réellement trouvé sa place dans le débat français. La France se caractérise, on le sait bien, par un récit national fortement ancré dans la philosophie des Lumières, dans la pensée rationaliste, et dans l’invention des Droits de l’Homme, visions du monde toutes trois universalistes, et a priori favorables au cosmopolitisme.

Pourtant, il n’en a rien été. Sans doute l’universalisme républicain, au fondement même du pacte social français, s’accommodait-il mal d’une pensée de la différence. En outre, le retour en force de courants de pensées déclinistes et nationalistes – que l’on peut rassembler, en suivant Zeev Sternhell, sous la dénomination d’anti-Lumières –, couplé à la résurgence spectaculaire d’une extrême droite xénophobe, populiste, anti-européenne finit par raviver l’ancienne hésitation à utiliser un mot qui a toujours évoqué pêle-mêle non seulement des stigmates antisémites, la crainte d’une dissolution, voire d’une contamination de la culture française, ou encore la domination du monde par des élites globalisées. Mais on peut-être, plus fondamentalement, se demander si le cosmopolitisme – entendu comme tension heuristique entre le particulier et l’universel – peut trouver sa place dans un pays dont la double matrice fondatrice comporte une tension irréductible entre d’une part la Nation (son histoire, ses lieux de mémoire, son storytelling national) et d’autre part la République (et son universalisme consubstantiel).

Se confronter à l’altérité culturelle

L’absence du cosmopolitisme des débats français, tout comme la méfiance à l’égard de la globalisation – méfiance que l’on retrouvait dans les programmes de plusieurs candidats aux élections présidentielles de 2017 et qui a fortement alimenté les peurs des électeurs à l’égard du déclin du pays tout au long de la campagne – contredit les transformations récentes de la jeunesse, pourtant par ailleurs largement commentées. 

La jeunesse est multiculturelle : si les flux migratoires sont stables (autour de 8 %), la proportion d’union mixte croît depuis le milieu de siècle dernier, les descendants d’immigrés devenant plus nombreux que les immigrés. De ce fait, un jeune sur cinq est issu de l’immigration à la deuxième ou troisième génération.

La jeunesse, notamment étudiante, est en outre mobile. Cette mobilité, devenue une expérience essentielle à la formation de la jeunesse, favorise le développement d’un esprit cosmopolite par rencontre avec l’altérité culturelle.

Enfin, la jeunesse est immergée dans les flux culturels globaux. Les jeunes figurent parmi les franges de la population les plus en contact avec les nombreux flux des industries culturelles et numériques, que ces derniers soient corrélés avec des facteurs linguistiques ou historiques (notamment liés aux régions de la colonisation française, à la francophonie ou à l’axe américano-britannique), géographiques (les échanges sont plus intenses avec les pays les plus proches), ou à des influences nouvelles, comme en atteste la vague asiatique (manga, animé japonais et produits coréens). Nombre de ces traits font de la jeunesse un observatoire privilégié des transformations culturelles et politiques en cours.

Du cosmopolitisme esthético-culturel au cosmopolitisme politique

Dans le contexte actuel, se pencher sur le cosmopolitisme esthético-culturel – c’est à dire celui issu des consommations et/ou rencontres esthétiques et culturelles qui nourrissent une curiosité et un goût de l’autre – signifie poser la question des liens entre ce dernier et d’autres dimensions plus éthiques et politiques de l’ouverture vers les autres, alors que la globalisation est accusée de produire deux mouvements apparemment inconciliables : l’un d’accélération des contacts et des échanges – notamment culturels – l’autre de repli et de fermeture, comme l’indiquent par exemple la montée des votes eurosceptiques, le Brexit et la multiplication des argumentaires de « priorité nationale », des États-Unis à la France en passant par l’Autriche ou la Norvège – où là encore, l’argument culturel est principal et s’habille des mots d’identité, de patriotisme, de souveraineté.

Les contours d’une éducation cosmopolite

La coexistence de ces deux mouvements appelle des réponses politiques de régulation supranationale dans un monde où les nations et leurs actualités politique, économique et sociale sont de plus en plus interconnectées. Il importe donc, dans un tel contexte, de se demander dans quelle mesure le cosmopolitisme esthético-culturel est apte à favoriser un intérêt pour autrui de nature éthique, par la solidarité, ou politique, par l’hospitalité. S’il n’existe sans doute pas de réponse simple et univoque à cette interrogation, il est néanmoins nécessaire, pour envisager plus clairement ces liens, de discuter les contours d’une éducation cosmopolite. 

Pour le moment, aucun soutien institutionnel ne vient accompagner ou faciliter le passage des imaginaires cosmopolites du monde, issus principalement de média-cultures sans programme éducatif commun ou de l’industrie touristique, à des savoirs structurés à même de nourrir des préoccupations éthiques et politiques. Dans des sociétés comme les nôtres, constamment aux prises avec la différence culturelle, ces imaginaires pourraient fournir les prolégomènes à la création de représentations, voire à des savoirs plus à même d’opérer le passage d’une conscience commune du monde et de ses enjeux à une action en vue d’apprivoiser la globalisation et de créer les conditions d’un vivre ensemble.

 

PHOTO : © PHILIPPE HUGUEN/AFP