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Pour un revenu de citoyen européen

Written by Aurore Lalucq | Jun 26, 2018 2:49:52 PM

1944. Bretton Woods. Les alliés sont réunis dans la petite station du New Hampshire afin de définir les contours du nouveau système monétaire et financier international. Deux projets sont sur la table. Celui de Harry D. White, l’américain, et celui de John M. Keynes, le britannique. L’économiste, fraîchement anobli par la Reine, espère enfin assister à l’avènement de son projet d’organisation d’une économie mondiale au service de la paix. Même si sa santé vacille, il y jette ses dernières forces. Le moment est trop important, il va enfin pouvoir réparer les erreurs commises à l’issue de la première guerre mondiale. 

La sécurité s’obtient par la solidarité

La paix. Une économie au service de la paix. Ce fut l’obsession d’une vie pour Keynes, tantôt économiste, tantôt diplomate. En 1919, il représente la Grande-Bretagne à la table des négociations de la conférence de Paris qui débouchera sur le Traité de Versailles. Une expérience que l’économiste britannique analysera de manière implacable dans son livre : « Les conséquences économiques de la paix ». Le traité de Versailles y est décrit comme « un règlement sans noblesse, sans moralité et sans esprit », le produit de négociateurs mus par l’esprit de vengeance imposant leurs conditions à des perdants, impuissants, contenant leur rage. Keynes fut marqué à jamais par cet épisode où l’humiliation et la domination prirent le dessus sur la raison et la construction de l’avenir, les pulsions de mort sur celles de la vie, ou comment la paix a préparé la guerre.

Il déplora plus particulièrement le rôle d’un pays : la France. Ses négociateurs, expliquait-il, ne se préoccupaient pas du futur de l'Europe, ni de ses moyens d'existence, seulement des questions de frontières et de nationalités, et surtout de l’affaiblissement de l’Allemagne, sommée de financer des vainqueurs tous autant ruinés qu’elle. Et Keynes de s’interroger : pourquoi ne pas s’unir pour emprunter ? Pourquoi ne pas réclamer ensemble des annulations de dette ? Pourquoi préférer l’impasse de l’orgueil à la solidarité et l’avenir ? Avant de conclure : « Si nous cherchons délibérément à appauvrir (l’Allemagne), j’ose prédire que la vengeance sera terrible. Qui peut fixer les limites de la souffrance ? Qui peut dire sur quelle route courront les hommes pour échapper enfin à leurs malheurs ? »

De cette analyse prémonitoire de la deuxième guerre mondiale, l’économiste britannique tira une leçon : sans prospérité, point de salut. Tout système économique doit permettre la réalisation de politiques sociales généreuses et justes, seul moyen de réduire les pulsions nationalistes. La « sécurité véritable » ne peut s'obtenir que par la solidarité, ce que Keynes défendra à Bretton Woods.

Europe et pulsions de mort

Humiliation, incapacité à penser l’avenir, prévalence de la concurrence entre nations sur la coopération et le partage, domination d’une certaine morale sur les réalités économiques, sociales et politiques, montée de l’extrême droite et des fascismes… tout dans ce rappel historique fait écho à la crise sans précédent que nous traversons aujourd’hui en Europe. Difficile, en effet, de ne pas voir dans cette Allemagne humiliée par une France arrogante et sans vision, la Grèce et l’Allemagne de 2015 ou la France et l’Italie de 2018.

Si nous ne savons pas encore sur quelle route iront les hommes et les femmes d’un pays comme la Grèce, le chemin pris par une partie des Italiens semble lui plus lisible : celui de l’extrême droite et du rejet de l’Europe. Les dirigeants européens s’en émeuvent, sans pour autant réorienter radicalement leurs politiques.

D’un côté, la France refuse toujours toute solidarité avec ses voisins européens pour accueillir les réfugiés, et de l’autre, l’Allemagne rejette toute perspective de réelle solidarité économique et sociale.

Dans ces deux pays, piliers de la construction européenne, le sentiment europhobe est aussi en nette augmentation. En France, face à ce rejet croissant de l’Europe et à la montée des nationalismes, la réponse d’une très grande partie de la classe politique a toujours été la même : ne rien changer et expliquer. Expliquer en quoi l’Europe « est présente partout dans nos vies », pourquoi l’Europe « c’est important », comment « l’Europe améliore nos vies ». Faire œuvre de pédagogie en somme, pour que les Français.e.s reconnaissent enfin que la politique menée est la bonne. 

L’Europe aux services des européens

L’Union européenne multiplie quant à elle les programmes de communication dont les intitulés parlent d’eux-mêmes : « Des citoyens actifs pour l'Europe », « Une société civile active pour l'Europe », « Ensemble pour l'Europe », « combler le fossé entre les citoyens et l’Union européenne ». Outre l’absence d’analyse politique, jamais il n’est question de mettre l’Europe au service des européens. Jamais il n’est question d’une Europe « pour » les Européens. Or, l’enjeu est bien là.

Les propositions ne manquent pas pour avancer dans ce sens. Une garantie de l’emploi, pour aider à résoudre le chômage, un New Deal vert pour lancer la transition écologique au niveau européen. Mais vu l’urgence de la situation sociale et politique, nous proposons ici la création d’un revenu de citoyen.ne européen.ne.

Depuis la crise financière de 2008, la Banque Centrale Européenne (BCE) injecte entre 30 et 80 milliards d’euros chaque mois dans le système bancaire pour soutenir l’activité économique de la zone euro, sans qu’aucune contrepartie sociale ou environnementale ne soit exigée auprès des banques. L’objectif était que cet entrée massive d’argent frais dans le circuit économique relance l’activité. En pratique, cette politique a principalement profité aux acteurs de la banque et de la finance. Sa fin a été programmée pour l’automne 2018, Mario Draghi ayant récemment annoncé  un retour à la « normale » de la politique monétaire européenne. Nous plaidons pour sa poursuite et sa réorientation.

Pour un revenu de citoyen européen

En effet, comme l’avaient proposé 19 économistes dans une lettre au Financial Times, plutôt que d’être injecté dans le secteur financer, pourquoi ne pas flécher cet argent vers les européen.ne.s ? Chaque citoyen.ne recevrait ainsi 175 euros par mois. Ce mode de financement par la BCE d’un revenu de citoyen.ne européen.ne pourrait être transitoire et jouer un rôle d’amorçage, avant qu’à terme ne soit organisé son financement par l’impôt.

Verser la même somme mensuelle à tou.te.s les citoyen.ne.s aurait un impact fort en matière de réduction des inégalités au sein de chaque pays mais aussi entre les pays de la zone euro, condition essentielle de la paix, comme le rappelait Keynes.

La somme retenue peut sembler modeste à première vue, mais n’oublions pas qu’elle représente en France 35 % du RSA pour une personne seule et que notre pays compte entre 5 et 9 millions de pauvres. En outre, pour des pays comme la Grèce, qui affiche un salaire moyen de 692 euros et un taux de pauvreté de 25 %, le Portugal et l’Espagne fragilisés par la récente crise financière, mais aussi les travailleurs précaires allemands, un tel revenu permettrait de lutter significativement contre la pauvreté. Il aurait sur l’ensemble de la zone, l’avantage de participer à l’harmonisation des niveaux de vie et à la réduction du dumping social. Autant d’impacts loin d’être négligeables.

Sur le plan du symbole politique, cette mesure offrirait enfin la possibilité de créer un lien direct et fort entre les institutions européennes et les citoyens, sans passer par la case « explication » et « communication ». L’Europe s’incarnerait alors de manière palpable et positive dans notre quotidien.

Car si l’Europe a été au centre des préoccupations politiques depuis des années, il est désormais temps de s’intéresser de près aux Européens. Un revenu du citoyen.ne européen.ne, même temporaire, même modeste pourrait contribuer au sentiment « d’être Européen ». Plus globalement, il enverrait un signal majeur : faire de la prospérité partagée et de la solidarité le projet fondateur de l’Europe. Le seul capable d’assurer la paix.

 

Photo : © IBO/SIPA