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Pour en finir avec le mythe du « fardeau » économique de l'immigration

Written by Hippolyte d'Albis | Jun 21, 2018 1:33:54 PM

Comment avez-vous procédé pour cette étude ? Quelles sont vos conclusions ?

Hippolyte d'Albis : Nous avons analysé l’effet de l’immigration sur les finances publiques, pour estimer un modèle statistique dynamique à partir de 30 ans de données de 15 pays d'Europe de l'Ouest. À la question « l’immigration a-t-elle entraîné une dégradation des conditions économiques des pays d’accueil ? », la réponse est « Non ». Au contraire, une augmentation des flux de migrants permanents a un effet positif sur l’économie des pays d’accueil jusqu’à 4 ans après leur date d’arrivée. Le PIB par habitant augmente, le taux de chômage diminue, les dépenses publiques supplémentaires sont largement compensées par l'augmentation des recettes fiscales.

Vous parlez de migrants permanents, l’effet est-il différent pour les demandeurs d’asile ?

Nous avons en effet distingué deux types d’immigration : l’immigration permanente, et les demandeurs d’asile. Ces derniers concernent des personnes en situation légale le temps de l'instruction de leur demande dans le pays d'accueil, qui ne les considèrera comme résident que si leur demande d'asile est acceptée. En attendant que le statut de réfugié leur soit octroyé, ils sont donc considérés comme en suspens. Dans cette perspective, ils ne peuvent pas produire immédiatement un effet économique positif, puisqu’il leur est impossible de travailler avant d’avoir été régularisés. Pour autant, sur les 30 dernières années, l’accueil des demandeurs d’asile en Europe n’a pas constitué un cataclysme économique, et n’a pas entraîné de dégradation significative des finances publiques. Au contraire, l'effet devient généralement positif au bout de trois à cinq ans, lorsqu'une partie des demandeurs obtient l'asile et rejoint la catégorie des migrants permanents.

Pourquoi l'idée que l'immigration est un fardeau économique persiste-t-elle à ce point ?

L’immigration comporte énormément de facteurs. Les craintes qu’elle peut engendrer chez les habitants des pays d’accueil s’expriment souvent sur le terrain économique, quand bien même elles ne correspondent pas à la réalité des faits. On retrouve souvent, par exemple, l’idée que l’immigration va augmenter le chômage : force est de constater que ça n’a pas été le cas. Certains partis politiques utilisent aussi cet argument pour instrumentaliser la peur de l’étranger et de la précarité.

Comment les immigrés se sont-ils intégrés au tissu économique local pour créer l’effet positif que vous évoquez ?

Les migrants permanents sont surreprésentés dans certains secteurs professionnels, typiquement la construction, les services à la personne et l’industrie. Schématiquement, il s’agit des postes peu qualifiés dont les locaux ne veulent pas. Il y a donc une certaine complémentarité entre ces deux populations sur le marché du travail.

Y a-t-il des pays en Europe où cet effet est plus puissant que d'autres ? À quoi cela tient-il ?

Notre étude portait sur 15 pays d’Europe de l’Ouest, les principaux pays d’accueil, mais sans analyse pays par pays. Certes, des pays comme l’Allemagne et la Suède, par exemple, accueillent énormément d’immigrés, alors que le Portugal est historiquement une terre d’émigration. Mais ils forment tout de même un ensemble et restent assez similaires : globalement, par rapport au reste du monde, il s’agit de pays riches et attractifs.

Votre étude plaide-t-elle en faveur de l’ouverture des frontières ?

Il ne faut pas restreindre la question de l’immigration à son seul aspect économique. C’est un sujet vaste, qui fait ressortir beaucoup de choses dans le débat politique. Ce que notre étude cherche à dire, c’est que ces trois dernière décennies, l’immigration n’a pas été une catastrophe économique en Europe. Il faut arrêter de brandir cette idée comme argument anti-immigration, car elle est factuellement fausse.

Après, d’aucuns diront que ce n’est pas parce que les immigrés ont un effet positif sur notre économie qu’il faut ouvrir les frontières. Évidemment : c’est une question politique, et morale. Mais il faut prendre cette décision collectivement, et en connaissance de cause.

 

Propos recueillis par Marine Jeannin.

Photo : Accueil de migrants © ERIC CABANIS/AFP