Invoquer la « liberté d'importuner » n'a aucun fondement

Invoquer la « liberté d'importuner » n'a aucun fondement

La tribune d'un collectif de femmes, le 9 janvier dans Le Monde, fait l’apologie du sexisme ordinaire, incitant les femmes à consentir malgré elles à l’ordre des choses.

Je me demande souvent pourquoi je suis devenu féministe. J’aurais pu ne jamais écrire, ne jamais prendre position, ne jamais faire valoir mon point de vue. C’est pourtant devenu irrépressible. Les fils de bonnes familles catholiques m’ont copieusement insulté au cours de mon adolescence. Peut-être est-ce la raison originelle pour laquelle je m’identifie sans peine aux femmes harcelées, persécutées ou agressées dans l’espace public. Je sais ce qu’on éprouve quand d’autres essaient de vous dégrader sous l’œil amorphe de masses ahuries qui vous entourent.

Il y eut aussi la première histoire d’amour, avec un pervers narcissique névropathe ayant une conception incroyablement fanatique du couple. Parvenir à vous séparer d’un spécimen qui vous a psychiquement tyrannisé des années durant vous fait prendre conscience, avec un bonheur indicible, de ce que signifient les mots : émancipation et liberté. Je me suis enfoui dans l’histoire du féminisme peu après, lorsque j’ai amorcé mon doctorat en Amérique du Nord. Pénétré par les travaux de Simone de Beauvoir, Françoise Héritier, Betty Friedan, Monique Wittig, Judith Butler, Nicole Claude-Mathieu, Colette Guillaumin, Carol Gilligan, Daniel Kergoat, Geneviève Fraisse, Nancy Fraser, Gayle Rubin, Kate Millett, Elsa Dorlin, Michelle Perrot, Antoinette Fouque, Joan W. Scott, mais aussi par ceux de Marie Le Jars de Gournay, François Poulain de La Barre, Condorcet et d’autres, la tribune parue dans Le Monde prônant « la liberté d’importuner » m’a d’abord stupéfié.

« C’était mieux avant »

Dix jours auparavant, au cours d’une conversation, ma grand-mère maternelle âgée de quatre-vingt-deux ans m’envoyait l’un de ses fameux « Je ne suis pas féministe ! » à la figure, suivi d’un routinier « C’était mieux avant ». Avant quoi ? Nul ne sait. Née au milieu des années trente, elle avait pourtant pu observer d’elle-même, sans jamais s’en féliciter, les progrès immenses relatifs à la condition féminine et l’évolution, lente mais admirable, de nos mentalités. Comment pouvait-elle avoir vécu l’avènement du droit de vote pour les femmes, la possibilité pour elles d’ouvrir un compte bancaire sans qu’un mari patriarche tout-puissant n’en donne l’autorisation, l’accès au monde professionnel et l’indépendance économique qu’il induit, la généralisation de la mixité dans l’enseignement, le divorce par consentement mutuel, l’introduction de la pilule contraceptive, la criminalisation du harcèlement sexuel et du viol, la légalisation de l’avortement, la présence grandissante des femmes dans la vie politique et les lieux de pouvoir, avoir vécu la libération des mœurs et m’asséner un « Je ne suis pas féministe » ? Ayant le souci de préserver l’immémorielle différence des sexes, ma grand-mère partage sans doute l’idée selon laquelle des hommes devraient être « libres d’importuner » filles et femmes dans la Cité.

J’ai découvert ce texte et constaté qu’il était applaudi et relayé sur les réseaux sociaux par nombre de cerveaux intolérants et sectaires. Cela m’a conforté sur sa portée « anti-féministe », justement décrite par Christine Bard. Ceux-là mêmes qui, avec hystérie, convulsent au moindre épiphénomène sexiste impliquant l’islam de près ou de très loin, salivent de joie à l’idée que leurs compatriotes d’ascendance chrétienne ventripotents et libidineux puissent importuner sans entrave l’autre sexe. La liberté d’empoisonner le quotidien de milliers de femmes vaut-elle aussi pour les hommes issus de l’immigration maghrébine et africaine de tradition, de culture ou de religion musulmane, ainsi qu’aux migrants et aux réfugiés ou faut-il, dans leur cas précis, parler d’islamisation sauvage de la société française ? Tel n’est pas le propos des rédactrices de ce manifeste, mais l’opinion rabâchée par beaucoup de ceux qui le plébiscitent. 

L'apologie du sexisme ordinaire

Cet appel semble faire l’apologie du sexisme ordinaire en incitant les femmes à consentir malgré elles à l’ordre des choses. Ne soyez pas traumatisées ! N’en faites pas un drame ! Comme si les victimes pouvaient décider en amont ce qu’elles éprouveraient à la suite d’un événement qu’elles n’ont pas encore vécu.

Comment interpréter autrement les propos de Catherine Millet lorsqu’elle déclare sur France Culture en décembre 2017 : « Je regrette beaucoup ne pas avoir été violée parce que je pourrais témoigner que du viol on s’en sort » ; et ceux d’une autre cosignataire qui proclame : « On peut jouir lors d’un viol » ? Peut-on sérieusement prétendre que la « culture du viol » est un mythe et banaliser le viol à ce point ?

Le personnage qu’interprète Isabelle Huppert dans Elle de Paul Verhoeven fascine et dérange parce qu’il témoigne d’une telle indifférence. Mais pouvons-nous l’ériger en modèle sans que les futurs violeurs s’en frottent les mains ? Invoquer la « liberté d’importuner » n’a absolument aucun fondement au moment où des femmes prennent la parole pour dénoncer toute une série de comportements machistes. Dans ce contexte, pareille « liberté » ne rend service qu’aux phallocrates, aux misogynes et à tous les hommes qui manquent cruellement d’éducation. Au lieu de les culpabiliser et de les mettre face à leur incivilité, ce qui serait la moindre des choses en démocratie, certaines femmes les innocentent et les rassurent. Chose certaine : ni les filles ni les fils dont je serai peut-être un jour le père ne seront éduqués selon ces préceptes consternants hérités d’un autre temps. 


À propos de l'auteur :

Boursier de la SACD, du Centre national du livre et du Centre national du théâtre, Alban Ketelbuters est l’auteur de deux pièces : Un peu de nuit (L’Avant-Scène, 2009) et Du sang sur la couronne (Quartett, 2016). Il est le coauteur de deux essais : L’islamophobie (avec C. Fourest, Dialogue Nord-Sud, 2016) et La GPA pour tous ? (Des ailes sur un tracteur, 2018).

De 2012 à 2017, il publie une cinquantaine de textes engagés relatifs à l’égalité des sexes, l’homosexualité et la laïcité, publiés notamment dans Le Monde, Libération, Marianne, L’Humanité ou Le Devoir. Titulaire d’un master « Lettres, Arts et Pensée contemporaine » de l’Université Paris-Diderot – Paris VII, il prépare actuellement un doctorat en littérature et études féministes.

Photo : © Bertrand Guay / AFP Photo