Rutger Bregman : rêve party

Rutger Bregman : rêve party

Âgé de 29 ans, le journaliste néerlandais s’est imposé en tête de ventes des essais avec « Utopies réalistes ». L’origine de ce succès ? Un art du récit et de la combinaison des savoirs, un ton provocateur, une plateforme de lecteurs… Voyage à Utrecht.

La ville de Rutger Bregman est une utopie verte rythmée par la sonate soyeuse des pneus sur les pistes cyclables. À Utrecht, l’automobile est un accessoire presque scandaleux. Partout des librairies et des boutiques de cycles. À deux pas du centre, derrière une façade en brique rouge, le Néerlandais de 29 ans habite une étroite maison de deux étages proche du canal Lagenoord. Un escalier de la taille d’un chausse-pied mène à un bureau-bibliothèque-salon-salle à manger ouvert sur la ville. Actionnant un store, l’auteur d’Utopies réalistes révèle un ancien moulin à vent puis extrait trois livres de rayonnages Ikea. Un autoportrait, d’une certaine façon. Trois best-sellers internationaux, tous anglo-saxons. « Nous n’avons pas d’intellectuels, ici, aux Pays-Bas. » Dette, 5 000 ans d’histoire, de David Graeber, lecture anarchiste de l’histoire de la dette depuis les Sumériens. A Paradise Built in Hell, essai de l’activiste et écrivaine américaine Rebecca Solnit traitant du bon usage des catastrophes. Et son maître à penser, Bertrand Russell, le philosophe et mathématicien britannique dont il ouvre l’autobiographie vant de préparer un café. « Trois passions irrésistibles ont gouverné ma vie : la quête de l’amour, la soif du savoir et une compassion presque intolérable pour les souffrances du genre humain », écrit Bertrand Russell.

 

Rutger Bregman rentre du Japon, où ses chapitres consacrés à la réduction du temps de travail ont passionné les Nippons, angoissés workaholics. Quelque part, une machine à expressos est entrée en action. Dans une lumière sage, quelques plantes heureuses, de rares objets, un MacBook Air, signalent un usage raisonné de la consommation. Sur la cheminée, une belle photo de mariage et une reproduction en carte postale de La Laitière de Vermeer. Et des livres en abondance : « Je lis, je lis vraiment beaucoup. Pour avoir une avance sur les autres, c’est facile : lire. Des livres, pas des journaux, qui tous disent la même chose. » Le succès de son ouvrage est en soi une utopie réalisée. « Il est né sous une bonne étoile », dit-il. Stimulant, d’une lecture facile, Utopies réalistes est entré dans la liste des best-sellers en Grande-Bretagne, en France et au Japon. « Je me bats contre le défaitisme. Que l’on puisse penser en termes utopiques a fasciné les Français, ce peuple d’intellos pessimistes », note-t-il, amusé. En France comme en Grande-Bretagne, son plaidoyer en faveur du revenu universel stimule, notamment des hommes politiques en panne d’idées. « Ça peut leur rapporter des voix… Au Canada, la femme de Justin Trudeau a demandé mon livre. » Qui ne rêve d’un monde meilleur ? Sous des formes diverses, l’idée du revenu universel est expérimentée dans de nombreuses régions, de la Silicon Valley (où ses détracteurs le considèrent comme un outil de flexibilité au service de la nouvelle économie), dans le Madhya Pradesh en Inde, au Kenya, au Canada. En Europe, l’expérimentation est plus lente : la Finlande a décidé de donner 560 euros mensuels à deux mille personnes pendant deux ans. Quant aux Pays-Bas, ils vont se lancer.

 

Visage de Tintin plein de fraîcheur, doué d’humour, Rutger Bregman a l’art de faire passer les messages. Avec un naturel désarmant, il s’est approprié le style télévangeliste des conférences TED, maniant les ficelles du stand-up comme un vieux singe. Son mini-one man show a déjà été vu plus d’un million et demi de fois, ce qui est pas mal pour une conférence qui ne traite ni d’argent, ni de sexe, ni d’amour ou de santé, mais des pauvres. Alors que, sur le revenu universel, Benoît Hamon faisait bâiller, Rutger Bregman fait recette. Piochant dans une assiette de pepernoten, il sourit. « Je ne veux pas commenter la vie politique française mais… Raconter des histoires fortes, c’est ce que les hommes politiques pourraient apprendre… Ils y gagneraient en force de conviction. Une bonne histoire est plus puissante qu’une idée. Si mes livres reposent sur de la réflexion et des concepts, sans les histoires ils seraient arides et peu convaincants. »

 

Vertébré par des travaux scientifiques, son livre s’articule autour de micro-récits. Rapprochant les idées de la vie, l’écrivain surprend avec un regard neuf. « Il a un vrai talent pour agréger du savoir, note Adrien Bosc, son éditeur au Seuil. Une écriture journalistique enlevée, un ton volontiers provocateur, la capacité de rebattre à plusieurs reprises les cartes en deux cents pages, expliquent sans doute sa réussite. » À la manière d’un Malcolm Gladwell, journaliste de The New Yorker auteur de best-sellers grand public, Rutger Bregman s’inspire detravaux universitaires (Esther Duflo, Thomas Piketty, David Graeber) et s’appuie sur les grands ancêtres (Thomas More, H. G. Wells, Martin Luther King). Donnant vie aux idées, il les illustre avec des exemples inattendus comme celui des treize sans-abri de Londres auxquels les services sociaux accordent 3 000 euros sans contrepartie et qui, quasi tous, améliorent eux-mêmes leur existence. Certes, l’expérience est anecdotique, il est difficile d’en tirer une conclusion scientifique, mais elle a la force de frappe d’une parabole. « Aujourd’hui, des gens me racontent les histoires de mon propre livre, ignorant que j’en suis l’auteur. »

 

Le média des moins de 35 ans

Le storytelling, l’art de raconter des histoires, Rutger Bregman y excelle. Pour un homme qui se nourrit de nonnettes, c’est impressionnant. Fils d’un prêcheur protestant de Zoetermeer, près de La Haye, il n’a pas eu besoin de suivre un séminaire de Seth Godin pour apprendre à convaincre. « Étudiant sans ambition, je m’intéressais surtout aux filles et à la bière. Pour mener une vie cool, je voulais devenir prof d’histoire. » Comme plusieurs prix Nobel dont Einstein, les membres de la famille royale, un président américain et un théologien islamiste, mais aussi Rembrandt et Descartes, il étudie d’abord à l’université de Leyde, une des plus anciennes d’Europe. Puis, grâce à une société d’étudiants chrétiens, il découvre les discussions sur la philosophie, la religion, la sociologie… « Là, j’ai commencé à lire. Jusque dans les toilettes. Ça m’a construit. » Plutôt que d’achever un doctorat, il s’autodiplôme en publiant ses deux premiers livres, quitte l’université, puis écri dans de Volkskrant, l’équivalent du Monde, avant de prendre la porte. « Au bout d’un an, j’étais déçu par le journalisme, sa passion triste pour le malheur : le terrorisme, la violence, les catastrophes naturelles, etc. » Car, après tout, les événements négatifs sont l’exception et non la règle.

 

À l’automne 2013, Rutger Bregman rejoint un collectif de journalistes de la presse traditionnelle décidé à faire bouger les lignes en lançant un pure player, De Correspondent. Ils sont treize, comme Jésus et ses apôtres. Tous sont las de la surenchère désespérante de l’information négative, perçue comme toxique. Aucun n’a plus de 35 ans. Parmi eux, l’ancienne présidente du parti Vert, Femke Halsema, le journaliste Joris Luyendijk, auteur de l’excellent « banking blog » sur la City pour The Guardian, ou le romancier Arnon Grünberg. À leur tête, un héros de Rutger Bregman dans la vraie vie, Rob Wijnberg, 35 ans, l’ancien rédacteur en chef de NRC.Next, le tabloïd néerlandais destiné aux jeunes adultes. Philosophe et journaliste, auteur de livres sur Nietzsche et Kant, « il a rendu la philo accessible à des quantités de gens ». Des journalistes, un éditeur et un DA, tous s’unissent pour lancer un site affranchi de la « dictature négative et destructrice de l’actualité ». Un journalisme engagé et constructif qui, puisque le monde est au bord du chaos, cherche à l’améliorer un brin. Solutions et idées neuves surgiront grâce aux échanges entre journalistes et lecteurs. Un projet hybride, entre approches de blogueurs et journalisme d’enquête. Une plateforme web sans équivalent et sans publicité, financée uniquement par les lecteurs. Rutger Bregman a trouvé son château dans le ciel. La souscription est lancée à la télévision. Un succès. En huit jours, 15 000 personnes avancent le montant de leur abonnement annuel (60 euros), auquel certains ajoutent des dons, soit 1 million d’euros. Un mois plus tard, De Correspondent a réuni 1,7 million d’euros. À l’échelle d’un petit pays de 17 millions d’habitants, la performance est si remarquable qu’à NYU (New York University) un groupe de chercheurs analyse actuellement le modèle pour vérifier sa pertinence aux États-Unis.

 

En septembre 2013, l’équipe s’installe dans un labo désaffecté de la compagnie Shell, sur une île, à Amsterdam. Chaque journaliste suit ses passions et ses centres d’intérêt. La réussite du projet, fondé sur une vraie coopération avec des lecteurs transformés en contributeurs, repose sur l’échange. « Le lecteur possède l’expertise qui nous manque. » Comme les autres chroniqueurs, Rutger Bregman publie ses projets de papier et ses pistes d’enquête, et les lecteurs peuvent collaborer en ajoutant expérience, expertise professionnelle, universitaire ou privée. « À nous comme à nos lecteurs, la plateforme apporte une chose précieuse : la liberté », dit-il.

C’est sur cette plateforme que naît, chapitre après chapitre, Gratis geld
voor iedereen (« De l’argent gratuit pour tout le monde »), rebaptisé à l’internationale Utopies réalistes. Rutger Bregman souhaitait en faire un recueil. « Nous lui avons proposé de l’éditer. Nous pouvions le faire, et nous savions où se trouvaient les lecteurs », relate Milou Klein Lankhorst, secrétaire de rédaction, promue éditrice de De Correspondent à Amsterdam. Le journaliste a 26 ans lorsqu’en 2014 Gratis geld voor iedereen, premier livre édité par la plateforme, sort en librairie. Une réussite immédiate. « D’habitude, un auteur passe trois ou quatre ans à écrire un livre, puis il le publie et attend anxieusement les réactions. C’est une stratégie bizarre… Les échanges que j’avais eus avec les lecteurs m’ont obligé à être plus clair, plus complet aussi », note Rutger Bregman.

 

Antidépresseur

Publié directement en format poche, vendu à un prix attractif en e-book,
l’ouvrage se diffuse à 30 000 copies aux Pays-Bas (33 % en ligne, 61 % en
librairie, 6 % en direct). Mais le collectif n’en reste pas là. Puisque De Correspondent offre chaque semaine des articles en anglais, Milou Klein Lankhorst propose de faire traduire Gratis geld, rebaptisé par Rob Wijnberg Utopia for Realists, pour l’autoéditer sur Amazon. « Nous n’avions ni réseau ni argent. La traductrice la plus perfectionniste au monde est entrée en action », dit Rutger Bregman. Résultat, 5 500 exemplaires commandés sur Amazon. « Un vrai bonheur. » Et une réception de rêve. Des intellectuels réputés comme Zygmunt Bauman, un des plus grands sociologues du XXe siècle, comme Steven Pinker, le psychologue et professeur de Harvard (La Part d’ange en nous, Les Arènes, 2017), ou l’épidémiologiste Richard Wilkinson, spécialiste des relations entre inégalités et santé, en recommandent la lecture : Rutger Bregman a fait lui-même son service de presse, leur adressant l’ouvrage. Gawker.com, The Guardian, Fortune ou The Independent le chroniquent avec enthousiasme.

 

« Nous sommes des idéalistes. Avec le Brexit et l’élection de Trump, l’optimisme forcené de Rutger devenait une nécessité. Il était temps de penser positivement. Si un éditeur inconnu parvenait à en vendre autant sur Amazon, combien de personnes pourrions-nous toucher grâce à un grand éditeur ? », relate Milou Klein Lankhorst. Pur Prozac de 250 pages, Utopies réalistes agit comme un antidépresseur. En octobre 2016, à la veille de la Foire de Francfort, l’éditrice adresse un mail à des agents littéraires : « Mon nom est Milou Klein Lankhorst, je suis l’éditrice de Rutger Bregman… » Fraîche et naïve, la démarche porte ses fruits. « Le jour suivant, nous avions un contrat. » Le livre a séduit Rebecca Carter, agent littéraire chez Janklow & Nesbit, à New York, qui en cède aussitôt les droits américains et britanniques avant même l’ouverture de la foire. Les Français, eux, le découvrent à Francfort.

 

La success story made in Amsterdam ne s’arrête pas là. Le livre de Ruger Bregman devient un produit international. Chaque pays se l’approprie. Titre, sous-titre, couverture sont modifiés. Pour l’éditeur américain Little, Brown and Company, Gratis geld voor iedereen devient Utopia for Realists. How We Can Build the Ideal World. L’anglais Bloomsbury opte pour Utopia for Realists and How We Can Get There. La plus efficace des couvertures est celle des British, of course : du rouge vermillon frappé d’une typo ultrachic. Les Français, eux, le sous-titrent En finir avec la pauvreté. Aujourd’hui, Gratis geld est traduit en dix-sept langues et diffusé dans vingt-trois pays. L’infatigable Bregman porte partout la bonne parole. Quant à De Correspondent, qui dépasse les 60 000 abonnés, il a depuis réussi d’autres coups éditoriaux, dont un best-seller sur le big data et le droit à la vie privée. L’aventure des jeunes utopistes néerlandais ne fait que commencer.

 

À lire : Utopies réalistes, Rutger Bregman, éditions du Seuil, 256 p., 20€

 

Illustration : Rutger Bregman © Antoine Moreau-Dusault pour Le Nouveau Magazine littéraire

Grand entretien

Sarah Schulman

Sarah Schulman
Écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York