Populisme : de la vague au tsunami

Populisme : de la vague au tsunami

L'historien Élie Barnavi compare les méthodes démagogiques de Donald Trump et Benjamin Netanyahou dans un article à lire dans le N°11 du NML. Nous en publions ici une version complémentaire. Car au-delà de ces deux leaders, l'attrait du populisme réside dans un sentiment diffus de déracinement chez les « laissés-pour-compte » de la culture et de la mondialisation.

Pour quelqu’un comme l’auteur de ces lignes, membre à son corps défendant d’une « élite » censée s’être irrémédiablement coupée du « peuple », le spectacle qu’offrent nos démocraties est désolant. Il pouvait à la rigueur suivre d’un œil désabusé les méfaits des révolutions « illibérales » en Pologne et en Hongrie, où la démocratie s’est réduite au vote ; après tout, l’histoire longue et récente de ces pays ne les prédisposait point à se donner d’emblée des régimes démocratiques adultes et apaisés. Il avait déjà plus de mal à s’accommoder de l’émergence de démagogues dans les vieilles démocraties d’Europe occidentale. Puis est venue la gifle du Brexit, et là, l’inquiétude a cédé à l’angoisse. En Grande-Bretagne, une classe politique connue pour son pragmatisme et sa pondération s’est abîmée dans une campagne référendaire abjecte où le mensonge l’a disputé à l’ignorance, pour aboutir à un résultat auquel elle n’était visiblement pas préparée. Comment est-ce possible ?

Mais ce n’était encore qu’amuse-bouche, puisque les Américains nous ont servi depuis l’apothéose du plus extraordinaire bateleur de mémoire d’électeur. Vulgaire, égocentré comme un enfant, ignorant, incohérent, menteur, entouré d’une clique à son image, comment un tel personnage s’est-il hissé au pinacle de la puissance ? Surtout, comment un milliardaire, dont le principal titre de gloire est une émission de téléréalité où il prenait un plaisir manifeste à éructer « Vous êtes licencié ! » aux malheureux candidats à un job imaginaire dans son empire, a-t-il réussi à passer pour le champion de la classe ouvrière américaine ?

Bien sûr, on peut toujours avancer des arguments circonstanciels. À chaque pays ses particularités locales, les défaillances de ses propres dirigeants, les faiblesses de ses institutions, les ratés de ses campagnes électorales, les bizarreries du système électoral, que sais-je encore. Pour ne prendre que le cas américain, il est évident que Hillary Clinton n’a pas été une candidate idéale, et que, malgré ses failles, elle a emporté haut la main le vote populaire – plus de trois millions de suffrages de plus que son adversaire ! Ce serait se rassurer à bon compte. Car enfin, le différentiel de qualité entre les deux candidats était tel que la démocrate aurait dû, en bonne logique, pulvériser « le Donald ». Inutile donc de se voiler la face. En additionnant les expériences des deux côtés de l’Atlantique, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est bien à une vague populiste que nous avons affaire, une vague qui menace de gonfler en tsunami.

La politique du ressentiment

Pendant longtemps, je me suis refusé à utiliser les vocables « populisme » ou «populistes ». Il me semblait que l’on n’avait pas gagné grand-chose en substituant à un mot grec – « démagogue », celui qui « mène » le peuple – son équivalent latin « popularis », celui qui se réclame du peuple. Historiquement, les deux termes renvoient à une conception plébéienne du peuple, qui en exclut les élites, aristoi ou optimates. Les deux ont évolué d’une acception positive – citoyens éminents qui prennent le parti des « petits » contre les « gros » –, vers une connotation péjorative – des aristocrates qui flattent le peuple pour s’emparer du pouvoir et s’y accrocher.

Surtout, « populisme » me semblait extraordinairement malléable, un mot-valise pour ainsi dire. Si je voyais assez bien ce qu’était un démagogue, le populiste avait une fâcheuse tendance à se muer en anguille chaque fois que l’on prétendait le saisir. Il est rare qu’il renvoie à une expérience historique précise, comme celle des Narodniki russes de la seconde moitié du XIXe siècle. Généralement, nul ne se veut populiste, ce qui lui autorise une formidable plasticité. Il est de droite ou de gauche, ou plutôt d’extrême droite ou d’extrême gauche, sévit aussi bien en dictature qu’en démocratie, se trouve au pouvoir comme dans l’opposition, est réactionnaire ou s’affirme progressiste. Tout au plus peut-on avancer qu’il est toujours un ennemi de la démocratie libérale, ce que perçoivent bien ses adversaires. Dans leur bouche, « populiste » est une insulte.

Il a pourtant fallu se rendre à l’évidence, l’usage intensif du mot comme les réalités de notre temps font qu’il est désormais difficile de s’en passer. Va donc pour « populisme », à condition de se rappeler à quel point le concept est flou, changeant et moralement connoté.

Alors qu’est-ce que le populisme ? À défaut d’une définition convaincante, il présente partout des traits distinctifs, aisément reconnaissables : la haine des élites, nébuleuse qui inclut les puissances d’argent, les intellectuels, les médias, la police, la justice ; l’exaltation du « peuple », tout aussi mal défini, mais qui n’en est pas moins auréolé de toutes les vertus, dont les droits sont bafoués par les dites élites et qui est toujours purgé des éléments jugés étrangers à son génie – hier, les juifs, aujourd’hui les immigrés ; le mépris de la démocratie représentative, censée servir les privilèges des élites et protéger les « étrangers », et l’appel à la démocratie directe par-dessus les corps intermédiaires coupables d’étouffer la voix du peuple ; enfin, à l’extérieur, la préférence nationale, le culte des frontières, le protectionnisme, la méfiance à l’égard de toute forme d’organisation multilatérale.

Comment expliquer ce phénomène ? Comme chacun sait, la coupable, offerte sur tous les tons à la détestation universelle, est la mondialisation, autrement dit le système-monde issu de l’intégration croissante des marchés et des hommes, elle-même le résultat de la triple révolution des transports, de la circulation de l’information et de la communication de masse. C’est elle qui provoque la crise d’agoraphobie qui saisit les hommes, et, par ricochet, le repli identitaire et ce que Francis Fukuyama appelle dans un essai récent la « politique du ressentiment ».

Pour ses critiques les plus acerbes, la solution est son contraire : un processus réversif qu’ils appellent « démondialisation ». Hélas ! La « démondialisation » est un leurre, une illusion analogue à celle qu’entretenaient les briseurs de machines, les luddites, lors de la première révolution industrielle. On peut, bien entendu, mettre des bâtons dans les roues de la mondialisation des échanges en dressant des barrières douanières, on peut tenter de juguler les flux migratoires en s’entourant de murs et de barbelés. Et c’est bien ce que tentent de faire Trump et Netanyahou. Mais, à l’instar du nuage de Tchernobyl, les technologies de communication de masse se jouent des frontières. Lutter contre la mondialisation est un combat d’arrière-garde, perdu d’avance. La maîtriser, la civiliser, l’humaniser, tel est l’enjeu. Comme, jadis, le syndicalisme et l’État providence ont humanisé le capitalisme, autre monstre dont il est vain de vouloir se débarrasser.

Danse dans un cyclone

Que la mondialisation provoque une énorme crise protéiforme, rien d’étonnant à cela. Ce fut le cas à chaque bouleversement majeur depuis l’aube de la modernité, des grandes découvertes à la crise des années 1930 du siècle précédent, en passant par la Renaissance et la Réforme, la révolution scientifique et les Lumières.

Que le populisme soit l’expression des laissés-pour-compte de la mondialisation, voilà qui tient désormais du truisme. Mais laissés-pour-compte dans quel sens ? L’étude sociologique du scrutin américain montre que le clivage riches/pauvres n’explique pas grand-chose, pas plus que les écarts sociaux ne sont pour rien dans la colonisation des Territoires palestiniens. Il s’avère que ce n’est pas le niveau économique qui a été déterminant dans le choix du candidat, puisque le revenu médian d’un foyer qui a voté Trump est de 72 000 dollars par an, soit bien au-dessus de celui de l’ensemble de la population (56 000 dollars) comme de celui de ses adversaires démocrates (entre 56 000 pour Clinton et 61 000 pour Bernie Sanders). A l’inverse, 53 % des Américains les plus pauvres, ceux qui gagnent moins de 30 000 dollars par an, ont voté Clinton.

Alors, si les électeurs du milliardaire sont les laissés-pour-compte de quelque chose, c’est de la culture, entendue au sens large. La race d’abord, puisque seuls 22 % de non Blancs ont voté pour lui et 8 % de Noirs. Le niveau d’éducation ensuite, couplé au genre et à la race, l’électeur type de Trump étant un homme blanc non diplômé. Le niveau de religiosité aussi, facteur déterminant où les résultats sont parfaitement symétriques : 72 % de sans-religion ont voté Clinton, 62 % de protestants, Trump. L’habitat enfin. Les grandes villes ont massivement voté Clinton, y compris celles de la Rust Belt qui ont subi de plein fouet les effets de la mondialisation ; les comtés ruraux, eux, ont privilégié Trump. On retrouve les mêmes résultats en analysant les niveaux de religiosité, l’origine « ethnique » et le clivage centre/périphérie des Israéliens en rapport avec leur positions politiques.

Les facteurs culturels, alors ? Oui, les facteurs structurels. Dans un article récent du New York Times, Thomas Friedman décrit ainsi le sentiment diffus de déracinement que beaucoup ressentent face à un monde où leurs repères familiers se sont évanouis : « Les deux choses qui les ancraient dans le monde, leur communauté et leur travail, vacillent. Ils vont à l’épicerie du coin et quelqu’un leur parle dans une langue étrangère ou porte un foulard sur la tête. Ils vont aux toilettes pour hommes et là se tient quelqu’un près d’eux qui leur semble être d’un sexe différent. Ils vont à leur lieu de travail et il y a un robot assis près d’eux qui leur semble apprendre leur job. » Ces gens, conclut Friedman, « dansent dans un cyclone » ; mais dans un cyclone, on ne peut danser qu’en son œil, pas dans ses marges.  C’est ce qu’ont compris Trump et ses émules de ce côté-ci de l’Atlantique, qui surfent sur les angoisses et les peurs de ceux pour qui l’œil du cyclone semble hors de portée.

Que faire ? Ce type de crise majeure, multiforme, due à un changement brutal de paradigme, ne se résout que dans la durée. Affaire d’ajustements difficiles et douloureux, sur lesquels le politique a peu de prise. D’autant que le politique lui-même n’échappe pas à la même crise, en est même la première victime. Dans des cas extrêmes, la crise se dénoue dans la révolution, qui opère à sa manière, dans la violence, les ajustements nécessaires ; parfois dans la guerre, qui en efface brutalement les effets. Ainsi, ce n’est pas le New Deal rooseveltien qui a mis fin à la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier d’octobre 1929, mais bien la Seconde Guerre mondiale.

En attendant l’apocalypse, il y a tout de même des choses à faire. Sur le plan économique, réduire les inégalités, devenues obscènes, est un impératif absolu. Sans le correctif d’une distribution plus équitable de ses fruits par l’impôt progressif, la mondialisation est un désastre social et moral. On peut toujours rêver de révolution ; ce qu’on finira par avoir, c’est la jacquerie ou la dictature. Évidemment, une véritable politique de réduction des inégalités ne peut se concevoir qu’à l’échelle de très grands ensembles, faute de quoi on est à la merci de la surenchère protectionniste et du dumping fiscal. Eh ! oui, n’en déplaise aux souverainistes de tout poil, en Europe, l’échelle pertinente pour agir contre les effets pervers de la mondialisation, c’est l’Europe.

Responsabilité de la gauche

Sur le plan culturel, la marge de manœuvre est encore plus étroite. L’Amérique ne sera plus jamais unanimement blanche et protestante ; c’est tant pis pour les nostalgiques de la Confédération, mais on n’y peut rien, et d’ailleurs on n’a aucune envie d’y pouvoir quelque chose. C’est ainsi. Et Israël ne sera jamais une communauté de croyants unis par le triptyque Dieu/la Loi/la Terre, cette dernière entendue comme le pays compris entre la mer et le Jourdain. C’est dire qu’on fait aux « élites », pour ce que ce terme galvaudé jusqu’à l’écœurement signifie, un procès inique. Ou plutôt, on se trompe de procès. Non que ces élites, « mondialisées » bien entendu, soient au-dessus de tout reproche. Mais enfin, fallait-il aux États-Unis, au nom de l’écoute du peuple, cautionner la haine des immigrés, le racisme et la misogynie, le dédain de la science et des faits, l’ignorance crasse des réalités internationales ? Faut-il, en Israël, adopter l’idéologie annexionniste, la haine des Arabes et des migrants, le mépris des institutions ? Plus généralement, convient-il d’exonérer le peuple de toute responsabilité ? Parce qu’il est le peuple, aurait-il toujours raison, quoi qu’il fasse et en toute circonstance ? Montesquieu définissait la République, nous disons la démocratie, comme le régime fondé sur la vertu. Cela n’implique-t-il pas pour l’électeur quelque discernement pour saisir les enjeux d’un scrutin, de lire les programmes des candidats, de se déterminer, en raison, en fonction de son intérêt bien compris comme celui de la nation ? La rage et l’envie de tout mettre à terre sont-elles des raisons suffisantes, politiquement et moralement justifiées ?

Non, je ne fais pas le procès de la démocratie, pour la bonne raison que je ne vois pas bien par quoi l’on pourrait la remplacer. Je constate simplement que, comme toutes les institutions humaines, la démocratie est une affaire fragile, et qu’elle a des ratés. Afin qu’elle fonctionne convenablement, elle présuppose des règles de fonctionnement claires, simples et aisément compréhensibles. Elle présuppose un peu de courage aussi, ce qui implique qu’en démocratie représentative, ceux que nous élisons pour nous gouverner devraient se garder de se défausser sur nous pour prendre les décisions difficiles qui relèvent de leur responsabilité. Le référendum se justifie parfois, rarement, lorsqu’il s’agit de changer radicalement les règles du jeu démocratique. Il n’est le plus souvent qu’un simulacre de démocratie, en faisant de toute question, aussi complexe et technique soit-elle, si décisive soit-elle pour l’avenir de la nation, un plébiscite pour ou contre le gouvernement du moment. Enfin, la démocratie présuppose chez ses citoyens une conscience politique élevée, laquelle ne va pas sans une éducation historique et civique solide. C’est là que les élites politiques ont failli. Les élites intellectuelles, elles, ont failli en s’enfermant, à leur tour, dans un carcan identitaire. On pense souvent, à gauche, que l’obsession identitaire est une affaire de droite. Il faut n’avoir jamais mis les pieds sur un campus américain, de préférence de l’Ivy League, pour ignorer la force de la passion identitaire de gauche.

Retrouver du sens commun, aux deux acceptions du terme ; tenir un discours inclusif en prenant appui sur ce que notre humanité nous a donné en partage ; redonner sa noblesse à ce qui relie les hommes plutôt qu’à ce qui les sépare… Voilà une bonne recette pour débusquer les impostures des populistes. Ce n’est pas une question de droite ou de gauche, mais de bon sens.

 

Historien et ancien ambassadeur d'Israël en France, Élie Barnavi est l'auteur d'une vingtaine d'essais, dont Dix thèses sur la guerre (2014, rééd. Champs/Flammarion).

 

À lire dans le N°11 du Nouveau Magazine littéraire : Trump-Netanyahou, comme larrons en foire, par Élie Barnavi.

Photo : © BRENDAN SMIALOWSKI/AFP