La Pologne dans les pas de la Hongrie ?

La Pologne dans les pas de la Hongrie ?

Alors que Varsovie s'apprête à commémorer ce 19 avril le 75e anniversaire du soulèvement du ghetto, la question de la place des Juifs dans la mémoire nationale demeure irrésolue. La faute, explique le politologue Jean-Yves Camus, aux forces conservatrices qui conjuguent nationalisme et antisémitisme.

Votée le 31 janvier dernier, quatre jours exactement après la commémoration de la libération des camps nazis, une loi polonaise a rendu passible de peines allant jusqu’à trois ans de prison le fait de dire ou laisser entendre que la Pologne portait une part de responsabilité dans les crimes contre l’humanité commis par l'Allemagne nazie. L’un des objectifs majeurs de ce texte, porté par les parlementaires du parti conservateur au pouvoir, Droit et Justice, et dirigé par Jarosław Kaczyński, est de rendre impossible l’usage de l’expression « camps de concentration ou d’extermination polonais ». Si elle choque en Europe de l’ouest, aux États-Unis, en Israël et dans les communautés juives du monde entier, la décision polonaise correspond à une vision majoritaire de l’histoire nationale qu’il faut remettre dans une perspective plus large, pour bien comprendre l’utilisation de la mémoire nationale à des fins politiques, dans ce pays où les conservateurs espèrent triompher aux élections municipales de l’automne prochain et ainsi éliminer les dernières places fortes de la gauche et des libéraux centristes dans les grandes agglomérations.

La Pologne on le sait, est dans le collimateur de l’Union européenne. La réforme judiciaire en particulier, mise en place par le gouvernement de Varsovie, a conduit Bruxelles à mettre en œuvre la première étape des mesures prévues par l’article 7 du traité européen et pouvant aboutir à des sanctions mais plus largement, c’est la démocratie « illibérale » aujourd’hui installée en Pologne qui est visée. Et aux mises en garde de l’UE, les conservateurs polonais répondent en arguant des spécificités du contexte et de l’histoire locaux, de notre incapacité supposée, à l’ouest, à comprendre l’état d’esprit dominant dans les pays du groupe de Visegrad : celui d’une ingérence indue de Bruxelles dans les affaires intérieures des pays membres, d’une incompréhension profonde, de notre part, des caractères spécifiques de la région et de ses peuples.

« Roman national »

Comme la Hongrie dépecée lors du traité de Trianon par les grandes puissances, le Pologne se met dans une posture victimaire. Trois fois partagée au XVIIIe siècle entre ses voisins prussien, russe et autrichien, niée en tant qu’État souverain pendant tout le XIXe siècle, brièvement indépendante de 1908 à 1939 puis soumise au joug nazi et enfin communiste, la Pologne est un pays dont les habitants ont majoritairement gardé le trait psychologique de s’estimer méprisés par les occidentaux. Le parti Droit et Liberté, hégémonique en dehors des grands centres urbains, leur propose un mode offensif d’affirmation nationale face à un « étranger » perçu comme toujours menaçant (la Russie et l’Allemagne surtout) ou tout au moins incompréhensif (l’UE). Pour conforter ses positions, il utilise l’arme de la mémoire, qui aide à mobiliser le peuple dans une forme d’unanimité sur la nature du « roman national ».

La création en 1998 par le gouvernement de droite d’alors (que le PiS ne dirigeait pas), d’un Institut de la Mémoire nationale chargé d’enquêter sur les crimes communistes tout autant que sur les crimes nazis, a ouvert la voie à une écriture « officielle » de l’histoire. Outre qu’elle mettait sur un pied d’égalité communisme et nazisme, également criminels et également « étrangers », cette forme d’histoire nécessitait que la Pologne soit victime des deux idéologies totalitaires du XXe siècle. Qu’elle soit innocente. Ce qui impliquait en particulier qu’elle n’ait aucune responsabilité dans l’extermination des 3 millions de juifs vivant sur son territoire de 1939. Nonobstant l’histoire, parfaitement documentée, de l’antisémitisme local, politiquement incarné avant-guerre par les nationaux-démocrates de Roman Dmowski (dont les œuvres sont toujours trouvables dans à peu près n’importe quelle grande librairie) mais surtout présent dans le quotidien des masses juives pendant des siècles, l’histoire officielle devait dire aux polonais, mais aussi au monde, que si la Pologne pouvait admettre que l’antisémitisme avait existé chez elle, elle niait toute responsabilité dans l’anéantissement physique de sa composante juive. C’est ce processus qui a culminé avec la loi mémorielle promulguée début février par le Président Andrzej Duda.

Immigration et Islam

Le versant le plus incroyable de l’affaire est la maladresse avec laquelle les autorités polonaises ont traité les réactions négatives au vote de la loi. En effet la situation en Pologne est plus complexe que la caricature consistant à accuser le gouvernement d’avoir mis en place un « antisémitisme d’État ». Aucune discrimination n’existe en effet envers les juifs au plan juridique. Le Président Duda a participé ce 10 avril à Auschwitz, aux côtés du Président israélien Rivlin à la Marche des Vivants, une commémoration annuelle fixée le jour de Yom Hashoah qui réunit survivants des camps, officiels israéliens - y compris militaires - et polonais, jeunes juifs et non-juifs de nombreux pays du monde. Le défunt Président Lech Kazcinski avait posé, en 2007, la première pierre du Musée d’histoire des juifs de Pologne à Varsovie et la vie communautaire juive se maintient comme elle peut, pour les quelque 20 000 juifs polonais. En outre si les études d’opinion confirment la persistance des préjugés anti-juifs, celle réalisée en 2015 par Pew Research Center montre que le niveau (28 %) des opinions négatives sur les juifs est nettement inférieur à celui des préjugés anti-Rom (48 %) et anti-musulmans (56 %), le cœur du discours du parti au pouvoir étant d’ailleurs l’opposition à l’immigration et à l’Islam. Bref, au lieu d’accuser les opposants à la loi, dont mon collègue Rafal Pankowski, qui dirige l’ONG antiraciste Nigdy Wieciej, d’être traître à sa patrie, le gouvernement polonais aurait mieux fait de rappeler plusieurs faits historiques mal connus à l’ouest de l’Europe.

D’abord, que la Pologne était, en 39-45, administrée par les nazis sous le régime, soit de l’annexion pure et simple soit du Gouvernement général, qui vouait les terres polonaises à la colonisation par les allemands et les polonais non-juifs à une réduction en quasi-esclavage, plusieurs millions d’entre eux étant exterminés dans les camps. Ensuite que la collaboration pro-nazie fut quasiment inexistante alors que la Résistance intérieure non-communiste et souvent très catholique, rassemblée dans l’Armija Krajowa, comportait plusieurs centaines de milliers de volontaires. Enfin que plus de 6 500 polonais ont été distingués Justes parmi les Nations, nombre incomparablement plus élevé que dans les autres pays du monde.

Ces vérités, si elles avaient été mises en avant, auraient permis d’expliquer pourquoi la Pologne contemporaine ne veut pas porter la responsabilité première pour des camps d’extermination (d’autres étaient de concentration) qui étaient certes localisés sur son territoire, mais alors que celui-ci était entièrement envahi et que ses autorités légitimes, le gouvernement en exil à Londres, n’avait aucune responsabilité ni dans leur construction, ni dans leur fonctionnement. Varsovie a d’ailleurs su rappeler au gouvernement de Kiev qu’en Galicie, ce sont des collaborateurs nationalistes ukrainiens alliés aux nazis qui sont responsables de la plupart des exactions.

Situation absurde

La politique partisane a hélas prévalu sur la raison : 2019 sera une année d’élections législatives et les conservateurs doivent, pour gagner le plus largement possible, travailler les couches les plus conservatrices de la société, les mobiliser. Ces électeurs potentiels, qu’on trouve beaucoup dans les couches âgées de la population, n’ont pas encore fait le travail de mémoire sur la question des relations avec les juifs. Le régime communiste ne les y avait guère incités, puisque voici 50 ans, il mit en œuvre les purges antisémites de 1968, entreprises sous couvert d’antisionisme et qui forcèrent 15 000 juifs souvent rescapés, ou enfants de rescapés, des camps, à quitter le pays. On en arrive à cette situation assez absurde où la très conservatrice et très influence station Radio Maryja, naguère accusée d’antisémitisme, a organisé en novembre 2017 une conférence sur la mémoire des juifs de Pologne en présence d’officiels israéliens tandis qu’un homme politique connu et non-marginal, Kazimierz Plotkowski, membre du parti de droite Alliance, se répand sur les réseaux sociaux pour dire que les juifs ne sont pas des humains mais des animaux.

Alors que Varsovie commémore le 75e anniversaire du soulèvement du ghetto, la question de la place des juifs et de la Shoah dans la mémoire nationale n’est pas davantage qu’en Hongrie résolue et traitée avec la sérénité nécessaire. Le résultat est assez paradoxal du point de vue qui devrait être celui des conservateurs polonais : la persistance de l’antisémitisme dans le débat public ternit l’image du pays qui, finalement, pourrait expliquer sereinement au monde ce que fut sa résistance, et ce avec une véritable crédibilité.

 

Photo : Jarosław Kaczyński © Michal Fludra/NurPhoto/AFP