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« La politique scolaire ne peut pas être guidée uniquement par le souci de l'efficacité »

Written by Pierre Natnaël Bussière | Feb 15, 2018 10:22:00 AM

 

François Dubet, ex-Directeur de recherche à l’EHESS et auteur de Ce qui nous unit : discriminations, égalité et reconnaissance (Seuil, 2016), nous apporte son regard sur cette réforme et sur « l’idéologie scolaire » portée par le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer.

La réforme de l’université envisage d’introduire la sélection dès lors que le nombre de candidatures sera supérieur à la capacité d’accueil de la formation. Le danger n’est-il pas de sceller le destin professionnel d’un jeune à partir de ses notes au lycée ? 

Il faut d’abord voir comment fonctionne notre système d’orientation vers l’enseignement supérieur. Aujourd’hui, et sans que beaucoup semblent en être scandalisés, près de la moitié des étudiants sont sélectionnés par le biais des classes préparatoires, des concours, des places limitées en IUT, en BTS, en doubles licences sélectives et dans toutes les « petites » grandes écoles publiques ou privées. Souvent même, ils sont orientés sur la base de leur dossier avant d’avoir passé le bac. Les autres, ceux qui ont les moins bons dossiers scolaires, vont à l’université où près de la moitié d’entre eux se découragent, abandonnent ou cherchent une autre formation dès la première année. De ce point de vue, la non sélection à l’université est une sélection indirecte ou négative. Et quand les capacités d’accueil sont inférieures aux demandes, il ne reste que le tirage au sort. Le nouveau système doit sans doute être critiqué, à condition de ne pas ignorer les impasses et injustices du fonctionnement actuel.

Autrement dit, dans les faits, le destin des jeunes est déjà scellé par leurs notes au lycée, par les filières du baccalauréat et, au-delà, bien souvent par les origines sociales des élèves qui pèsent sur leurs résultats scolaires, sur leurs ambitions et sur leurs marges de choix. En ce sens, le « À bas la sélection » à l’entrée dans le supérieur a toujours quelque chose d’un peu suspect quand il ne met pas en cause l’hyper sélection scolaire et sociale des futures élites et des formations à finalités professionnelles précises. Je ne suis pas certain que le nouveau système change sensiblement les choses en termes d’équité. D'ailleurs ce n’est pas son objectif premier puisqu’il vise surtout à réduire « l’encombrement » de certaines filières et à réduire les échecs et les abandons au premier semestre de la licence. 

Les quelques étudiants jugés a priori faibles ou issus de filières techniques et professionnelles et qui pouvaient trouver leur voie et leur vocation à l’université pourront être victimes du nouveau système. Pour l'éviter, il faudrait s’intéresser aux motivations et aux profils de tous les candidats, c'est-à-dire se livrer à une analyse « fine » des candidatures. Mais on peut craindre que les universités ne soient pas en mesure de réaliser une analyse fine et individualisée des demandes des étudiants, faute de moyens, de temps et de personnels, et qu’elles se bornent à regarder les notes et les types de baccalauréat. On pourrait imaginer demander à toutes les formations de réserver un quota de places aux étudiants aux « profils atypiques » afin de ne pas leur fermer les portes de manière systématique. Par ailleurs, il est vraisemblable que « l’année zéro » de mise à niveau des étudiants aux « profils atypiques » en découragera beaucoup.

Suite à de nombreuses critiques, la plateforme APB est remplacée par Parcoursup. Quels vont être les principaux changements ? Estimez-vous que la suppression d’APB était nécessaire ? 

 Avec le tirage au sort et les taux d’échecs considérables en licence, qui coûtent cher à la collectivité, aux étudiants et à leur famille, le système APB semblait condamné. Si l'on ne raisonne pas avec des slogans, il faut aussi dire que le mot d’ordre « À bas la sélection » est une hypocrisie considérable puisqu’il s’accommode en fait d’une sélection sévère par les écoles et les formations sélectives, et d’une sélection par l’échec bien plus cruelle encore pour les étudiants non sélectionnés à l’entrée en fac, mais qui le seront tout au long de leur formation au prix de nombreux abandons. On vous accueille sans vous donner les moyens de réussir, mais l’honneur est sauf puisqu’il n’y a pas eu de sélection à l’entrée ! L’épuisement du système APB ne suffit pas à donner toutes les vertus à Parcoursup. En principe, le nouveau système semble plus acceptable s’il tient le pari de ne laisser aucun étudiant sur le carreau. Mais, comme pour APB, sa difficulté est de trouver une formation pour chacun, lui donnant de réelles chances de réussir avec des qualifications utiles sur le marché du travail. Or s’il est facile de sélectionner les « bons » étudiants, il est plus difficile d’offrir une formation utile à tous. Si on se borne à « trier » les étudiants sur la base des filières et des notes obtenues au baccalauréat, les choses ne changeront guère pour ceux plus éloignés des normes universitaires. Ainsi, le système ne fonctionnera que si nous créons des formations utiles et adaptées et si nous avons les moyens d’examiner de près les dossiers et les projets des candidats. Nous pourrions aussi imaginer de multiplier les licences pluridisciplinaires au cours desquelles les étudiants se spécialiseraient progressivement afin qu’ils affinent leurs choix sans perdre trop de temps. Tous les étudiants, notamment les plus « faibles », n’ont pas un projet en tête et il faut leur donner le temps des erreurs et des hésitations. De la même manière, les étudiants devraient pouvoir changer de formation universitaire sans repartir chaque fois à zéro. Ceci n’est pas impossible et bien des systèmes d’enseignement supérieur le permettent.

Cette réforme fait l’apologie du « mérite républicain ». N’est-ce pas finalement un moyen de légitimer la reproduction sociale ainsi que le modèle élitiste français ? 

Le mérite républicain fait partie de ces slogans grâce auquel on aime justifier nos politiques scolaires. Il affirme que, grâce à l’école, les enfants du peuple particulièrement doués et vertueux pourraient accéder à l’élite. Ce type de mérite a fonctionné et continue de fonctionner pour un très faible nombre d’élèves dont les parcours incarnent les vertus de la République. Mais ils sont peu nombreux et ce type de mérite ne vaut que si ses héros sont rares. Et tous les élèves destinés à l’élite par leur naissance ne sont pas disposés à laisser leur place dans les écoles.

Aujourd’hui, le problème central n’est pas celui des quelques élèves exceptionnels qui peuvent se hisser des classes populaires vers les sommets, même s’il convient de les aider et de les encourager par des bourses et des dispositifs de soutien. Mais, par définition, les places dans l’élite sont rares et il n’est pas raisonnable de penser que la structure des inégalités sociales en serait bouleversée. En effet, si les élèves d’origine modeste des grandes écoles se comptent par centaines, ils se comptent par centaines de milliers dans les filières techniques et professionnelles et parmi les décrocheurs.

Avec la massification scolaire, le problème majeur est moins l’élitisme républicain que le sort des élèves « moyens » ou relativement faibles, issus des classes moyennes et populaires et qui veulent faire des études intéressantes et utiles parce qu’elles les conduiront plus ou moins directement vers des emplois. Ces élèves ne sont pas les héros de la méritocratie républicaine, ce sont les enfants de la République qui veulent entrer dans des formations intelligentes et utiles. Ils veulent entrer dans le monde économique avec des compétences, devenir des salariés qualifiés, capables d’apprendre, et des citoyens comprenant le monde dans lequel ils vivent. Cette demande massive est bien plus difficile à satisfaire que celle de la promotion des élèves exceptionnellement méritants. Elle suppose d’ouvrir de nouvelles formations, de s’intéresser aux débouchés des élèves, de développer la formation en alternance et la formation « tout au long de la vie ». Elle suppose aussi de proposer d’autres pédagogies et d’accroître les capacités d’accueil de l’enseignement supérieur qui recevra cette année 40 000 étudiants supplémentaires. Des moyens sont vraiment nécessaires, permettant par exemple aux étudiants d’étudier loin de chez eux, alors que beaucoup choisissent les formations les plus proches car elles sont plus accessibles et qu’ils sont logés chez leurs parents.

Vous avez récemment déclaré que Jean-Michel Blanquer était « plus sensible à la question de l’efficacité qu’à celle des inégalités scolaires ». Pensez-vous que la politique éducative menée par le gouvernement va accroitre les inégalités ? 

Jean-Michel Blanquer ne cesse d’affirmer que, pour l’essentiel, les inégalités scolaires se constituent dès les premières années : ceux qui ont des difficultés en CP auront du mal à suivre une scolarité satisfaisante. Il est impératif pour lui de lutter contre l’échec précoce pour assurer plus d’égalité scolaire, et la création de classes de CP à 12 élèves est conforme à cette conviction. Ce choix est incontestable mais n’embrasse pas la totalité du processus de formation des inégalités scolaires.

En effet, celles-ci se déploient tout au long des parcours des élèves par l’agrégation de petites inégalités. Par exemple, les inégalités scolaires initiales, même quand elles sont faibles, sont accentuées par la formation de classes de niveau très défavorables aux plus faibles. Plus encore, elles sont accrues par le creusement des inégalités sociales et scolaires entre les établissements, comme le savent tous les parents qui fuient les établissements populaires : un collège « chic » et un collège « difficile » de banlieue finissent par ne plus avoir grand chose de commun. Les inégalités sont aussi accentuées par les conditions de vie des élèves… Or, sur tous ces points, Jean-Michel Blanquer est extrêmement discret.

En permettant de nouveau la formation de classes de langues rares et de filières européennes, le ministre fait un « cadeau » aux classes moyennes supérieures qui bénéficient déjà des inégalités scolaires. De même, le ministre ne dit pas grand chose des inégalités entre les établissements et des effets très inégalitaires des choix des parents, ou bien encore de la place du privé. De la même manière, la suppression programmée de la réforme des rythmes scolaires pénalise les familles populaires tout en étant un « cadeau » destiné aux professeurs des écoles et aux municipalités. Enfin, le ministre ne semble pas mettre en cause la dualité même de notre système d’enseignement entre les filières élitistes et les autres, alors même que nous savons que l’école française se caractérise par un niveau très élevé d’inégalités scolaires, en tous cas très supérieures à ce que les seules inégalités sociales pourraient produire. L’appel réitéré à l’élitisme républicain est plutôt un mauvais signe puisqu’il suggère que les inégalités scolaires seraient justes dès lors que chacun aurait eu la chance de réussir en classe de CP.    

Quel regard portez vous sur la « méthode Blanquer » consistant à utiliser les sciences cognitives pour justifier ses décisions ? N’y-a-t-il pas un risque d’instrumentalisation des sciences dites « dures » à des fins politiques ? 

Le ministre se présente comme un expert dont les choix sont guidés par la science et l’évaluation bien plus que par l’idéologie. Aussi, plus nettement encore que ses prédécesseurs, il s’entoure d’experts et de conseils scientifiques présidés par des personnalités incontestables. Il n’y a pas à discuter ce choix car, après tout, mieux vaut s’appuyer sur des connaissances fiables et rationnelles que sur des croyances. Cela étant dit, quelques remarques s’imposent.

La première rappelle que le savant et le politique ont deux vocations et deux métiers différents et que la décision est toujours politique. C’est le politique qui dicte l’agenda des problèmes et pas la science ; c’est le politique qui dit que le grand problème est celui de la méthode d’apprentissage de la lecture et pas celui des inégalités entre les établissements. Aussi, bien souvent l’évaluation est mobilisée de manière ad hoc : par exemple, quand le ministre dit qu’il réhabilite le redoublement, il laisse penser qu’il était interdit — ce qui est faux — et surtout il ignore toutes les recherches qui en soulignent l’inutilité et le coût. Il n’y a rien de scandaleux à ce que le politique fasse pleinement son travail, il est plus gênant qu’il laisse croire que sa politique est dictée par la science.

La deuxième remarque concerne l’autonomie professionnelle des enseignants. En effet, pour qu'ils mettent en œuvre les méthodes les plus efficaces, et n'appliquent pas aveuglement des directives, il faut une formation professionnelle de haut niveau. Or, Jean-Michel Blanquer tient deux discours. D’un côté, conformément à l’expertise internationale, il en appelle à l’autonomie des établissements ; de l’autre, il édicte les bonnes manières de faire, comme le faisait Jules Ferry. Le point aveugle est celui du recrutement et de la formation d’enseignants capables de mettre en œuvre les meilleures méthodes en fonction des problèmes rencontrés car s’il faut de l’expertise du sommet, il en faut aussi à la base.

Troisièmement, si les sciences cognitives nous en apprennent beaucoup sur les mécanismes d’apprentissage, il y a un gap entre ces connaissances et la construction de pédagogies efficaces et scientifiques. Ce que reconnaissent d’ailleurs beaucoup de spécialistes des sciences cognitives, et on peut craindre que les actes de foi remplacent la connaissance raisonnée. Qui peut croire que la fin de la méthode globale, mise en œuvre avec parcimonie, réglera les problèmes de lecture ? Rappelons que bien des recherches montrent que l’efficacité des maîtres dépend moins des méthodes mises en œuvre que la nature des relations entre eux et les élèves, que du climat scolaire, de la cohésion des équipes éducatives et de la confiance des parents dans l’école. Cela ne signifie pas que toutes les méthodes se valent, mais les méthodes ne sont pas le tout de la pédagogie.

Enfin, la politique scolaire ne peut pas être guidée uniquement par le souci de l’efficacité et, dans une moindre mesure aujourd’hui, par celui de l’équité. Rappelons que l’éducation est aussi portée par un projet moral et social, qu’elle est guidée par la représentation du type d’individu, de sujet et de société qu’elle veut produire. Or, la science ne nous dit rien sur ce point. Et c’est très bien ainsi car c’est là la vocation du politique dans les sociétés démocratiques.

Photo : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP