Poétique de l'exil

Poétique de l'exil

Cinq poètes mettent de nouveaux mots sur la tragédie humaine que l'on nomme avec froideur la « question migratoire ». Pour la beauté. La dignité. La justice. L’humanité.
Introduction de Marc Alexandre Oho Bambe.

Ecrire de la poésie, cela peut être prendre parti.
Prendre parti pour la beauté. Pour la dignité. Pour la justice.
La justice, qui « écoute aux portes de la beauté ». Toujours.
« On ne peut rien faire pour les migrants, on ne peut pas aider ces gens-là ? », question de pleine innocence et de plein droit, hurlée presque par une jeune femme lors d’une conférence, dont le thème était « Exils et migrations ».
Silence dans la salle.
C’était il y a quelques mois.
Depuis ce « on » me questionne. Il va et revient. En moi.
Et en d’autres, comme moi. Sans pouvoir véritable.
Face à l’inacceptable.
Tragédie qui se joue tous les jours, sous nos yeux.
Depuis tant de mois. Tant d’années.
Les mêmes histoires de corps échoués, repêchés en mer, de vies violées et destins brisés, d’adolescences empêchées.
Les mêmes histoires d’enfants, de femmes et d’hommes, piétinés, pourchassés, stigmatisés, refoulés.
Aux portes des villes, des pays, et des déserts du monde.
Les mêmes histoires d’enfants, de femmes et d’hommes, damnés de la terre. Condamnés.
La télé est allumée.
Des journalistes, des politiques, des militants associatifs et des « experts » débattent, de la « question migratoire ». Avec distance, ironie parfois, condescendance souvent, engagement, acharnement, bonne conscience. Aussi.
J’entends l’écho de la voix de cette jeune femme, celle de la conférence il y a quelques mois, « on ne peut rien faire pour les migrants, on ne peut pas aider ces gens-là ? »
Le « on » me percute, à nouveau.
Le mot « migrant » et l’expression « ces gens-là » aussi.
Je repense à un jeune guinéen, Ahmed réfugié mineur, rencontré à Arles l’année dernière lors du festival « Paroles indigo », qui nous avait raconté avec une dignité sans égale, l’enfer de sa traversée. Et l’enfer administratif qui avait suivi son arrivée en France, « terre promise », acquise à la liberté, l’égalité, la fraternité, pensait-il.
Ahmed, qui écrit de la poésie et rêve à voix haute, de devenir écrivain, car « écrire est un métier de lumière ».
« On ne peut rien faire », ce n’est pas vrai.
On peut s’émouvoir encore, se révolter.
Partager notre émotion et notre révolte.
« On ne peut pas aider », si on peut.
Faire sa part, modeste.
Et cela commence peut-être, par ne pas détourner le regard.
Prendre conscience que certains mots déshumanisent celles et ceux qu’ils nomment. Parfois. Installent un fossé.
Entre nous et les autres, « ces gens-là », « migrants ».
En espoir de cause.
J’ai éteint la télé.
J’entends toujours la voix de la jeune femme, qui hurle.
En silence.
Ses mots me questionnent, vont et reviennent en moi.
Et en d’autres, comme moi. Sans pouvoir véritable.
C’est ce que nous croyions. Et pourtant.
Nous avons le pouvoir de l’imaginaire, comme Ahmed qui rêve à voix haute.
Nous avons le pouvoir de l’indignation, qui est aussi un devoir.
Parfois.
Nous avons le cœur, à la rencontre, à l’engagement.
Aux côtés de celles et ceux qui agissent, refusent de baisser les bras.
Nous sommes des ingouvernables, porteurs de poèmes et de rêves fragiles, artistes iconoclastes n'appartenant à aucune classe, aucune caste, aucune race, si ce n'est celle (re)belle de ces femmes et ces hommes. De plein vent.
Nos textes ne changeront pas grand-chose, et même rien, au désordre du monde mais ils prennent parti.
Pour la beauté. La dignité. La justice. L’humanité.
Ils invitent à un autre regard, sans prétention.
Point de « question migratoire » ici, ni de « migrants ou migrantes », juste un bouquet de mots.
Et peut-être, d’émotions.
Poèmes d’orage, d’amour et d’espérance.
Pour dire toute notre solidarité à des enfants, des femmes et des hommes comme nous.
Des enfants, des femmes et des hommes qui marchent sur la terre, à la recherche d’une vie meilleure car personne ne fuit le bonheur.


 

DOSSIER :Poétique de l'exil

 

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Photo :

(1) Des migrants marchent aux alentours de la « jungle » à Calais, le 27 octobre 2016, le jour d'une opération massive pour démanteler et évacuer le camp. © AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN
(2) Des familles se reposent une une plage dans un camp de migrant non-officiel mis en place par des activistes sur l’île de Lesbos, le 22 septembre 2016 © AFP PHOTO / LOUISA GOULIAMAKI
(3) Gilets de sauvetage sur une plage libyenne. La Croix Rouge y retrouve les corps de migrants noyés au large de la ville de Janzur, le 19 juin 2018. © AFP PHOTO / STR
(4) Une migrante est assise sur le pont d'un bateau de l'ONG Proactiva Open Arms, le premier juillet 2018. © AFP PHOTO / OLMO CALVO