Plus solidaire qu'un revenu universel : le revenu de transition écologique

Plus solidaire qu'un revenu universel : le revenu de transition écologique

Philosophe et économiste, Sophie Swaton propose une alternative au revenu universel se fondant sur la coopération et sur la solidarité écologique : le revenu de transition écologique.

Le revenu universel ou revenu de base inconditionnel (RBI) connaît un succès d’estime depuis la dernière campagne présidentielle française. Connue sous différentes appellations, cette idée est récurrente dans les milieux académiques aussi bien que dans les débats politiques. Si les premières formulations remontent au XVIe siècle avec les idéaux utopistes de Thomas More, le principe de verser une rente ou un revenu inconditionnel à chaque personne sans contrepartie continue d’alimenter le débat public avec notamment la prise de position récente en mai 2017 du fondateur de Facebook Mark Zuckerberg, mais aussi d’Elon Musk, créateur de Pay Pal et de Tesla. Ces derniers voient dans le RBI un moyen utile pour développer l’automatisation de l’économie tout en finançant le manque d’emplois à venir.

Le travail reste une valeur forte de reconnaissance et de lien social

Mais on peut s’interroger sur la finalité de ce versement dans une société automatisée dans laquelle l’espoir de travailler est anéanti. Or le travail reste encore une valeur forte de reconnaissance et de lien social que plébiscite l’ensemble des travailleurs et des demandeurs d’emplois. Présenter le RBI comme l’avancée sociale majeure permettant de résoudre conjointement - et non sans paradoxe – les problèmes de chômage, de précarité, de la relance de la croissance et de la consommation, de la crise écologique et démocratique, n’est-ce pas aller un peu vite en besogne ? Et faire fi de la demande réelle des personnes en recherche d’emploi, de celles et ceux qui se lancent quelque fois à perte dans des projets durables, et plus généralement dans des activités favorables à la transition écologique et solidaire ?

Ce sont précisément ces activités qu’il faut soutenir dans nos pays dits développés qui doivent réduire drastiquement leur empreinte écologique tout en affrontant la révolution numérique et la perte d’emplois qui s’y rattache. Lier les enjeux sociaux et écologiques, tel est le fondement de base, non pas d’un revenu universel, mais d’un revenu de transition écologique (RTE).

Un RTE perçu pour des activités liés à la transition écologique

Comment fonctionne le dispositif du RTE ? Premièrement, le RTE serait perçu uniquement pour des activités liées à la transition écologique (selon une liste non exhaustive et continuellement enrichie disponible dans les Caf ou les mairies). Ces activités incluent l’emploi salarié et le bénévolat. Le but est d’inciter à trouver un emploi compatible avec une empreinte écologique collective faible ou à démarrer un projet en durabilité. Deuxièmement, à ce versement monétaire serait adjoint un dispositif d’accompagnement des personnes pour qu’elles amorcent ou poursuivent leur projet en durabilité.

Ce dispositif serait ouvert à tout le monde, à commencer par les laissés-pour-compte de la mondialisation et de la numérisation. C’est donc un droit inconditionnel à bénéficier d’un accompagnement adapté à son projet qui est offert. La troisième composante porte sur l’adhésion de la personne bénéficiaire à ce que je nomme génériquement une structure démocratique proche des coopératives d’activité et d’emploi. Des représentants de la collectivité publique locale siégeraient dans le comité de ces coopératives en plus des parties prenantes intéressées. Il s’agit de proposer des lieux de rencontre et d’échanges, d’instaurer un dialogue aussi bien pour des individus isolés que pour des familles aux fortes contraintes culturelles, sociales ou tout simplement de budget. Toute personne qui adhérerait pourrait ainsi mieux comprendre l’urgence de la transition, les différents leviers d’actions dont chacun dispose, notamment les canaux d’accès à des biens de consommation plus sains et moins chers grâce, par exemple, aux circuits courts, et serait invitée à réfléchir à ses pratiques de consommation.

Le revenu de transition écologique doit être expérimenté

Finalement, le RTE est non seulement plus solidaire mais aussi plus ambitieux qu’un simple revenu monétaire versé inconditionnellement. L’avantage principal du RTE tient à ce qu’il ne liste pas les arguments mais cible d’entrée de jeu l’urgence écologique à laquelle s’arrime la kyrielle des problèmes sociaux et démocratiques. Et, deuxième atout de taille, le RTE s’initie à l’intérieur du dispositif en place, sans chercher à démanteler l’État social et en s’alliant aux synergies existantes à l’échelle des communes, des villes, bref, des territoires.

À ce titre, il est indispensable de l’expérimenter. Cela implique, en amont, d’identifier les biens communs du territoire (leurs enjeux de préservation, de développement) mais aussi les activités nouvelles (emplois) ainsi que l’accompagnement à mettre en œuvre, à partir de ce qui existe. En ce sens, ce sont bien des collaborations et des partenariats avec les institutions existantes que vise le RTE en redonnant du pouvoir au tissu associatif en place. Dans le cadre de l’accompagnement, le mode de consultation à prévoir est celui sous forme de rencontre et d’échange avec les porteuses et porteurs de projets en les interrogeant sur leur positionnement et les domaines dans lesquels ils souhaiteraient agir et s’impliquer : renouer un dialogue social sur la base de ce que les personnes savent faire en valorisant leurs compétences dans une démarche de création d’activités et d’emplois, à la fois génératrice de lien social et inscrite dans une perspective de réduction de l’empreinte écologique.

 

Philosophe et économiste, Sophie Swaton est maître d’enseignement et de recherche en philosophie économique et en durabilité opérationnelle à l’Institut de géographie et de durabilité de l’université de Lausanne (UNIL). Elle est l'auteur de Pour un revenu de transition écologique (PUF, 2018) 

    Photo : © Sébastien Bozon / AFP