La pieuvre : l'intelligence dans les bras

La pieuvre : l'intelligence dans les bras

Les éditeurs publient à foison sur les intelligences animales. Voici une sélection de nouveautés sur les poulpes, tirée du dossier « Unis pour la vie » du numéro 6 du Nouveau Magazine littéraire.

Longtemps, nous avons envisagé les animaux à l’aune de notre biologie et de notre psyché ; quand nous nous figurions leur vie intérieure, une version amoindrie de la nôtre nous apparaissait. Aujourd’hui, nous commençons tout juste à accepter qu’un être doté d’une physiologie différente et évoluant dans un milieu différent puisse habiter son corps et le monde d’une façon que nous ne pouvons qu’imaginer en nous projetant hors de nous-mêmes. Ainsi la pieuvre, objet de nombreuses études récentes et de deux livres passionnants. Six cents millions d’années d’évolution nous séparent de sa famille, celle des céphalopodes ; ses représentants possèdent des cerveaux complexes constitués selon une organisation qui n’a rien à voir avec ce que l’on trouve chez les mammifères.

Poulpes, calmars et seiches possèdent plus de neurones dans leurs bras que dans leur système nerveux central, ce qui explique qu’ils puissent conduire plusieurs actions en simultané, comme amener un poisson à leur bec et caresser un objet intéressant. Dès lors, le philosophe Peter Godfrey-Smith se figure leur conscience comme « un orchestre de jazz » dans son livre Le Prince des profondeurs. Certains biologistes soupçonnent même les bras des pieuvres d’avoir chacun leur caractère – chaque pieuvre aurait des « bras timides » et des « bras audacieux ». Ces bras sont en outre capables de goûter, de sentir à distance grâce à leurs chémorécepteurs, avec une finesse bien supérieure à nos papilles. La pieuvre est aussi une championne du camouflage et du mimétisme – sa peau peut même afficher des motifs en mouvement alors que ses yeux ne perçoivent pas les couleurs. Ajoutons qu’elle ne vit qu’une poignée d’années et meurt peu après la reproduction, qu’elle cultive une asocialité farouche (bien qu’on connaisse une « Octopolis » sous-marine jonchée de coquilles Saint-Jacques vides), et l’on comprend mieux pourquoi le philosophe voit en elle une « intelligence extraterrestre ».

Chaque pieuvre a son caractère

La pieuvre est capable de résoudre bien des problèmes par lesquels nous mesurons l’intelligence animale : elle sait balader ses bras dans les labyrinthes et se montre particulièrement douée pour dévisser des bouchons et ouvrir des verrous (ce qui, associé à sa musculature proprement surhumaine, pose de gros problèmes au personnel des aquariums). Mais sa vie intérieure se décèle tout autant dans les à-côtés des expériences auxquelles on la soumet, comme le raconte Sy Montgomery dans L’Âme d’une pieuvre. Quand, après dix ouvertures de verrous, elle finit par balancer une boîte close à la figure de l’expérimentateur. Quand elle use de son siphon pour arroser systématiquement le même visiteur. Quand elle fait fête à certains en les enlaçant de ses bras sans leur faire sentir sa force. Quand, goûtant un de ses soigneurs par ses ventouses, elle a des réactions inhabituelles le jour où celui-ci change de traitement médical. Tout aussi passionnant : chaque pieuvre a son caractère. L’aquarium où Sy Montgomery les a observées en a vu défiler plusieurs. Certaines semblent se fier assez à leur soigneur pour se laisser prendre dans le filet qu’il leur tend. D’autres ont des jouets préférés dont elles s’amusent à imiter la couleur. D’autres distraient la galerie avec certains de leurs bras pendant que d’autres bras volent le seau à poissons. Comme le déclare un ingénieur employé par l’aquarium après l’évasion d’une pieuvre appelée Kali d’un bassin coffre-fort construit spécialement pour elle, « les pieuvres ont leur propre forme d’intelligence que nous ne pouvons égaler ».

 

À lire : 

L’Âme d’une pieuvre, Sy Montgomery, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gabriella Zimmermann, éd. Calmann-Lévy, 340 p., 20,90 €.

Le Prince des profondeurs. L’intelligence exceptionnelle des poulpes, Peter Godfrey-Smith, traduit de l’anglais (Australie) par Sophie Lem, éd. Flammarion, 352 p., 21 €.

 

Photo : © ULI DECK/DPA/AFP