Pierre Bourdieu, sociologue capital

Pierre Bourdieu, sociologue capital

Frédéric Lebaron nous propose une introduction à Pierre Bourdieu, figure majeure de la sociologie au XXe siècle.

Si Pierre Bourdieu n’a reçu qu’une réponse polie de Jean Piaget, avec lequel il aurait aimé dialoguer après la sortie du petit livre de ce dernier sur Le structuralisme en 1968, on peut néanmoins considérer que ses recherches sociologiques ont illustré la fécondité de la perspective à la fois structurale et génétique chère à l’épistémologue genevois.

Mais Bourdieu ne saurait être simplement vu comme l’auteur d’une théorie parmi les plus fécondes des sciences sociales contemporaines, dont l’influence s’étend sur tous les continents et dans de nombreux domaines des savoirs sur le monde social, allant de l’éducation et la culture jusqu’à l’économie et la politique, en passant par le sport, la santé ou le langage. Il a aussi, avec son insistance sur la nécessaire réflexivité du chercheur, inventé une nouvelle façon de pratiquer les sciences sociales, éloignée tout autant de tout canon standardisé, aussi fragile qu’arbitraire, auquel elles tendent parfois à se réduire, que de l’essayisme philosophique avec lequel elles sont parfois confondues dans l’espace public.

L’espace social, une structure multidimensionnelle

La sociologie est confrontée à un objet complexe, « la société », qui ne se réduit pas à une collection d’individus, quelles que soient les caractéristiques psychiques et comportementales que l’on attribue à ses derniers. Lorsque l’enfant naît, il est plongé dans un environnement déjà hyper-structuré, doté d’une histoire plus ou moins longue et de principes propres d’organisation, qui lui préexistent et, pour une large part, lui survivront. Ceux-ci varient fortement dans le temps et l’espace et se traduisent par des types d’humanités à la fois semblables et différents.

Pierre Bourdieu a tout particulièrement insisté sur la combinaison particulière de deux grands principes d’organisation des sociétés. Le premier, qu’il appelle capital économique, est la distribution inégalitaire des ressources matérielles et monétaires qui caractérise toute société. Ce principe de différenciation se reproduit à travers des pratiques comme la succession et toutes les formes de transmission de patrimoine et de richesse qui entretiennent la domination de certains individus et de certaines familles. L’originalité de Bourdieu est de montrer que la reproduction de la domination économique suppose l’entretien de dispositions sociales qui permettent d’assurer le maintien des hiérarchies par-delà les générations et conditionnent les processus d’accumulation.

Ce principe, de plus, transcende les différences de systèmes de propriété, puisque les inégalités économiques ne s’effacent pas dans les sociétés se définissant comme socialistes, même si elles y prennent des formes différentes, plus ou moins étroitement liées au contrôle de ressources politiques ou bureaucratiques.

Au jeu du capital économique, qui prend une place croissante avec la révolution industrielle et la montée en puissance du capitalisme, s’ajoute, d’une façon qui n’est pas simplement additive, celui du capital culturel. Cette notion, conçue initialement pour permettre la compréhension des inégalités éducatives, a plus largement permis d’éclairer la structuration de sociétés, en particulier développées, où le système éducatif a pris une place centrale dans les processus de reproduction sociale. La transmission de ressources économiques ne suffit pas à garantir l’accès à des positions aux sommets des hiérarchies sociales : il faut aussi, en général, accumuler du capital scolaire, notamment en se formant à l’occupation de positions dirigeantes et aux outils symboliques qui les accompagnent. Concrètement, les cadres supérieurs du capitalisme globalisé sont aujourd’hui d’abord détenteurs de Master in business administration ou des PhD, ce qui suppose un lourd investissement, à la fois économique et temporel.

La composition relative du capital économique et du capital culturel définit la structure multidimensionnelle de l’espace social : plutôt que de penser la société comme une hiérarchie unique, Pierre Bourdieu y voit donc l’entrecroisement de hiérarchies multiples et concurrentes, sédimentées dans des habitus diversifiés. Une opposition de plus en plus marquée sépare ainsi les détenteurs d’un capital principalement économique à ceux dont la position repose avant tout sur le capital culturel.

La différenciation horizontale, aspect central de la dynamique contemporaine

Les structures sociales, loin de se perpétuer à l’identique, sont pour Bourdieu, par définition historiques. Il voit en particulier dans le processus de différenciation « horizontale » des sociétés un aspect central de la dynamique moderne et contemporaine. Cette différenciation conduit à la genèse de sous-espaces particuliers au sein de l’espace social : les champs.

Bourdieu a pensé les champs comme des structures sociales relativement autonomes qui émergent de processus de longue durée (comme la professionnalisation et l’institutionnalisation), par l’entremise d’acteurs sociaux particuliers, en mesure de réaliser de véritables « révolutions symboliques » : ils créent ainsi des univers de référence, d’évaluation, de nouvelles normes sociales et langagières qui séparent plus nettement leurs activités du reste de la société.

Le champ scientifique illustre ce mouvement : depuis le dix-septième siècle et la « révolution scientifique », il a émergé comme un espace social où prévalent des règles particulières de définition et d’évaluation des pratiques de connaissance.

Dans une période plus récente, Bourdieu a décelé des « contre-tendances » au processus d’autonomisation croissante de certaines sphères sociales : alors que l’Etat avait contribué à assurer à ces univers un certain degré de stabilité dans l’autonomie, les forces économiques qui le contrôlent semblent désormais en mesure de limiter le degré d’autonomie de la culture, la science, etc., produisant des formes de « révolution conservatrice » ou de « restauration symbolique ».

Il est vrai que l’un des éléments-clés de la dynamique sociale globale est le processus par lequel l’économie économique, selon une expression qu’il utilise dans son cours d’anthropologie économique, c’est-à-dire une économie dominée par les seuls critères d’efficacité et de réduction des coûts, émerge progressivement au détriment de l’économie symbolique, caractérisée notamment par la gratuité et le don, mais aussi par l’absence de calcul rationnel séparé des échanges symboliques.

Ce processus est sans doute pour Bourdieu au cœur de la difficulté des sciences sociales modernes : avec l’économie, celles-ci ont tendance à prendre pour évidents et naturels des comportements qui sont le produit de conditions socio-historiques tout-à-fait spécifiques.

Bourdieu voit ainsi dans les champs de production culturelle autonomes des ilots de résistance symbolique à la domination générale des critères issus d’un champ particulier, le champ économique.

Le recours à la réflexivité

Le sociologue fait partie d’une société, d’un groupe, de la catégorie des producteurs intellectuels : autant d’éléments qui le condamnent à diverses formes, plus ou moins sophistiquées, d’ethnocentrisme. C’est pour contrôler les effets de ces multiples appartenances que Bourdieu prône le recours à la réflexivité, qui consiste pour le scientifique à prendre pour objets ses propres opérations intellectuelles, ses catégories d’analyse, et tout ce qu’elles doivent à sa situation d’analyste.

Bourdieu a ainsi caractérisé la position de la sociologie qu’il incarne, celle d’un hérétique consacrée, dans les champ  des sciences humaines de l’après-68. Il a prolongé cette posture par une auto-analyse qui permet de mieux comprendre sa stratégie scientifique, à la fois critique et en même temps héritière de la grande tradition des sciences sociales mondiales.

Il a enfin donné de nombreuses clés pour comprendre pourquoi l’expansion de l’ordre économique s’accompagne de la montée en puissance de points de vue économiques sur le monde, qui vont s’incarner dans la théorie abstraite de l’économie et dans la montée des discours managériaux.

 

Frédéric Lebaron est professeur de sociologie à l’École normale supérieure Paris-Saclay, membre du laboratoire Institutions et Dynamiques Historiques de l’Économie et de la Société (IDHES). Auteur de La méthodologie de Pierre Bourdieu en action (Dunod, 2015)

 

Retrouvez le reste de cette série

Ronald Dworkin : une philosophie politique pour notre temps, par Alain Policar
Machiavel, écrivain politique, par David Djaiz
Nancy Fraser, l'égalité sans conditions, par Réjane Sénac
Pierre Bourdieu, sociologue capital, par Frédéric Lebaron
Henri Bergson ou l'humanité créatrice, par Nadia Yala Kisukidi
Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide : partie 1, partie 2, par Pierre-Antoine Chardel

 

Photo : Pierre Bourdieu © PIERRE VERDY/AFP