Pierre Birnbaum : « Le macronisme n’annonce pas la fin de l’État »

Pierre Birnbaum : « Le macronisme n’annonce pas la fin de l’État »

L'historien et sociologue Pierre Birnbaum fournit un décodage de l'appareil politico-administratif français, qui continue selon lui de résister aux logiques du privé. Il estime que loin d'être gouvernée par une oligarchie, la société française demeure arc-boutée sur son État.

Pas plus tard que dimanche dernier, Marine Le Pen se faisait l'apôtre d'un « État fort » à l'occasion du 16e congrès du Front national à Lille. Dans son discours, elle n’a cité aucun adversaire sauf Emmanuel Macron dont elle a toujours dénoncé les accointances avec le monde de la finance, voire sa soumission aux entreprises ; laquelle entraînerait la faillite de l'État français. Une rengaine largement reprise ces dernières années par les souverainistes et qui a conduit le sociologue Pierre Birnbaum à mener une nouvelle enquête sur les élites du pouvoir, Où va l’État ? (Seuil), quarante ans après l'un de ses premiers ouvrages, Les Sommets de l’État (Seuil).

Vous débutez votre ouvrage par l’hypothèse d’un délitement de l'État français pour finalement conclure qu’il reste fidèle à sa nature, c’est-à-dire un État fort… Comment expliquez-vous ce volte-face ?

L’air du temps impose l’idée de la fin de l’État. Un sentiment qu’on retrouve aussi bien dans certains courants des sciences sociales que dans les grands médias. C’est l’impression selon laquelle l’État français, avec son service public et ses fonctionnaires, renierait son exceptionnalisme pour mieux s’adapter au globalisme, à l’effacement des frontières et l’avènement d’un marché mondial. Sa logique centralisatrice s’effacerait au profit d’un État faible inspiré du modèle anglo-saxon où c’est la logique de marché qui dicte sa loi. Ce que je conteste. En réalité, l’État français résiste beaucoup plus qu’on ne le croît au marché et à l’emprise du privé sur l’action publique. Alors que partout dans le monde on observe des mécanismes de fusion de l’État avec la classe dirigeante économique, comme aux États-Unis ou en Angleterre où il faut d’abord être businessman ou chef d’entreprise pour atteindre les plus hautes fonctions étatiques, l’État français réussit à maintenir son appareil à distance du secteur privé. Rappelons qu’environ 80 % des énarques en place n’ont jamais mis les pieds dans le privé. Leurs parcours montrent qu’ils demeurent fidèles à l’État et à la mission de service public. La vocation étatique reste largement partagée. Certes, il y a de moins en moins de candidats à l’ENA et aux autres concours administratifs, mais on constate tout de même la permanence des hauts fonctionnaires à sa tête, comme c’était le cas sous le gaullisme, le mitterrandisme ou le dernier gouvernement Valls qui était largement mis en œuvre par des personnes issues des grands corps de l’État.

Les populistes ont-ils donc tort lorsqu’ils alertent sur la mainmise de la finance et des grandes entreprises sur l’action publique ?

Contrairement à ce que prétendent les partis populistes, l’État français ne s’est pas transformé en une caste soumise à l’oligarchie capitaliste mondialisée. Quand bien même, il serait impossible d’envisager un État coupé de toute relation avec le monde économique et des affaires. Dans toutes les sociétés, l’État a besoin de construire une politique économique en lien avec les détenteurs des entreprises. Est-ce que cela veut pour autant dire qu’il est au service de la finance ? Je ne pense pas. Prenons pour exemple la réforme de l’ISF. On pourrait supposer qu’il s’agit là d’un signe même de son obéissance au capitalisme mondial. Mais ce serait oublier que l’État français a su bâtir sa puissance et son exceptionnalisme bien avant la création de cette obligation, qui n’arrive que très récemment dans son histoire contemporaine et ne cesse de faire débat.

L’État français supprime donc une de ses spécificités…

Je ne parlerai pas de spécificité française à propos de l’ISF. En revanche, la France connaît un des taux d’imposition du capital et des citoyens les plus élevés au monde. Cette exception lui permet de constituer un solide trésor public et de maintenir des services publics de qualité. Certes, des hôpitaux ont du mal à fonctionner et des lignes de chemin de fer sont sur le point d’être supprimées, mais je le répète, si l’on compare la situation française à celle d’autres pays, on constate qu’il demeure un État fort. Je peux comprendre qu’on puisse être choqué par l’annonce du gouvernement de la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires. Mais ce chiffre est à relativiser : la France compte encore 5 500 000 fonctionnaires. Un chiffre qui reste inégalé.

Le macronisme comme nouveau mode d'exercice du pouvoir largement inspiré du privé ne va-t-il pas profondément transformer les structures de l'État ?

Il faut d’abord rappeler que c’est l’accès au pouvoir de Nicolas Sarkozy qui a introduit une nette rupture avec l’énarchie à la française. Il a été le premier chef d’État de la Ve République à être issu d’un cabinet d’avocats d’affaires, et donc étroitement lié à la finance. On a vu pour la première fois de l’époque contemporaine française un certain nombre de ministres directement issus du monde des affaires. Le profil de Christine Lagarde a parfaitement incarné cette rupture ; après une carrière dans un grand cabinet d’affaires américain, elle s’est retrouvée bombardée ministre de l’Économie, sans jamais avoir été élue ni être passée par la haute fonction publique. Le moment Sarkozy comme le moment Macron, bien qu’ils diffèrent sur de nombreux aspects, font figure l’un et l’autre de tournant idéologique vers la logique de l’entreprise et de l’introduction des techniques et décisions empruntées au secteur privé. Ces deux exemples montrent bien comment le modèle américain touche la conception de l’État à la française. Toujours est-il que le cabinet d’Emmanuel Macron compte aujourd’hui un bon nombre de membres issus du public et ayant fait l’aller-retour entre le public et le privé. Mais le macronisme n’annonce pas forcément un affaiblissement de l’État car on peut distinguer la logique des rôles successifs. Du moins, c’est encore trop tôt pour le dire.

Comment percevez-vous l’introduction de techniques de gestion du privé dans le secteur public ?

Les sciences sociales vont devoir examiner de très près ces phénomènes d’échanges et d’importation des techniques de management du privé dans le secteur public. Mais ces méthodes, souvent apprises par des énarques passés par des grandes écoles de commerce, peuvent contribuer à moderniser l’État et lui éviter toute logique de bureaucratisation excessive. L’État peut en ressortir encore plus fort.

Pour la première fois, le monde économique privé domine le Parlement. Comment analysez-vous cette évolution ?

Il faut effectivement voir dans la présidence d’Emmanuel Macron une rupture dans la manière dont circulent les élites. Les hauts fonctionnaires sont actuellement très présents dans les cabinets ministériels mais quasi absents du gouvernement et du Parlement. Avec la victoire aux législatives d’Emmanuel Macron, on connaît l’entrée d’un nouveau type de personnel politique qui n’est pas passé par la socialisation à l’État comme ce fut le cas pour les enseignants qui peuplaient le Parlement sous la IIIe et IVe République. Tandis que les députés étaient autrefois de puissants notables de provinces ancrés dans le système local et servaient de courroie de transmission entre l’État et les citoyens, les élus parlementaires actuels n’ont jamais exercé de mandat local. Il y a dans cette nouveauté quelque chose à la fois d’intéressant et de préoccupant, car une rupture se dessine entre cette nouvelle génération d’élus et la haute administration qui gère l’exécutif à son niveau le plus élevé. C’est ici que se situe le vrai changement.

 

Pierre Birnbaum est professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sociologue et historien, spécialiste de l’histoire des juifs en France, mais aussi de la République et de l’État français. Il publie Où va l’Etat ? (Seuil).

 

Propos recueillis par Simon Blin

Photo : © Christope Petit Tesson/POOL/AFP

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