« Tous les écrivains sérieux sont athées »

« Tous les écrivains sérieux sont athées »

Centre, tel est le titre du dernier livre de l’écrivain. Au centre de quoi ? Du néant. Ce qui n’empêche pas l’athée joyeux d’être passionné par la Bible ou la sainte Trinité et d’avoir de la sympathie pour des papes.

Vous considérez-vous comme athée ?

Philippe Sollers : Pour moi, l’athéisme c’est la vie, et la religion c’est la mort. Dieu est mort, il n’y a pas lieu d’en douter, mais sa décomposition se poursuit. Mort, il est aussi toxique que vivant. Pourtant l’athéisme demeure extrêmement rare, et vous pouvez en suivre les fluctuations à travers l’histoire. Prenons Voltaire. Il s’est bien gardé de se déclarer athée et s’est dit déiste, car pour lui plus il y a de religions plus elles se combattent entre elles. Jusqu’à ce qu’on arrive au moment où cela n’a plus d’importance. Hélas ! il avait tort, elles sont revenues de manière toujours plus frontale et massacrante.

Je pourrais également citer le marquis de Sade, qui a affirmé : Si l’athéisme a besoin de martyr, mon sang est prêt. Voltaire lui répond : Non, pas de martyre, de l’ironie ! Par exemple, la chapelle de son château portait l’inscription : Deo erexit Voltaire, qu’on peut traduire par « Voltaire a érigé pour Dieu » ou « Voltaire en érection pour Dieu ».

Ensuite, Nietzsche sera le premier à oser proférer que Dieu est mort. Il n’est « ni théiste, ni athéiste, et encore moins indifférentiste… », comme l’écrit Heidegger, et je trouve cette petite circonlocution intéressante. Il ne s’agit pas de dire : « Je m’en fous. » Au contraire, c’est une question qui doit rester ouverte. Du fait de ses ramifications et de son histoire, il ne faut pas y être indifférent, c’est très important.

Puis vous avez Freud, qui a été extraordinairement précis sur le fait qu’il n’était pas question d’être autre chose qu’athée et ne s’est jamais renié de ce point de vue. Pas plus qu’il n’a renié son judaïsme. Il insistait même sur le fait que la psychanalyse a été découverte par un Juif. Mais un Juif qui n’était absolument pas religieux. C’est un saint du point de vue de l’athéisme.

Dans Centre, votre dernier roman, vous citez la Bible entre Kafka, Dostoïevski et Freud. Est-ce à dire que, pour vous, la Bible est un grand texte littéraire, mais un texte littéraire parmi d’autres ?

P.S. : Lire la Bible est une expérience… Une expérience très peu pratiquée en France d’ailleurs. Parce qu’en France le catholicisme est la religion dominante. Et qu’elle interdit la lecture de cette Bible qui montre les mauvais penchants des hommes. Elle est pleine d’histoires folles et perverses, mais c’est bien ça qui est intéressant… Saül qui réclame cent prépuces de Philistins à David pour lui donner sa fille en mariage comme je le raconte dans mon roman, David et Bethsabée, Salomon et la reine de Saba, on peut imaginer plein de choses.

Donc, je m’en moque, mais je m’en moque avec empathie. Je la reprends n’importe où et je trouve toujours matière à m’émerveiller, à être saisi de fou rire. Mais il n’y a pas lieu de considérer le moindre texte comme sacré, car ce serait en refuser les nuances, les variantes et les interprétations possibles.

Lorsque vous évoquez le Nouveau Testament et particulièrement la sainte Trinité ou la Vierge Marie, on sentque ces constructions vous séduisent.

P.S. : Je suis indigné par le fait que la sainte Trinité ne soit pas plus étudiée. Elle assouplit un peu le monothéisme, lui permet de respirer, de renouer avec les dieux, et surtout les déesses grecques, dont nous sommes orphelins. Il y a là quelque chose d’extraordinaire et de logique qui a nourri des générations d’artistes. Tout comme cette Vierge Marie qui a accouché une fois pour toutes, grâce à la procréation spirituellement assistée, et qui est ensuite envoyée dans l’au-delà avec son corps… Quelle merveille ! Quand je vois ce qu’en font les peintres, italiens notamment, je suis submergé par la beauté… L’Assomption du Titien à l’église dei Frari à Venise montre comment elle s’envole, et c’est admirable. Si Dieu est italien, je prends !

Vous avez dit votre admiration pour Jean-Paul II, vous semblez avoir de la sympathie pour le pape François…Que reprochez-vous donc à leur Église ?

P.S. : Jean-Paul II, ce Polonais imprévu, a été la première fissure dans l’empire communiste dont j’étais un fervent adversaire. Et tout ce que l’ennemi attaque, on le défend. Et tout ce qu’il défend, on l’attaque. Quant à ce pauvre pape François, il n’en peut plus avec ses pédophiles chiliens. Mais, que voulez-vous, l’Église c’est la répression dans tous les domaines. Et surtout sexuels. Dieu se présente comme le grand procréateur universel : il vérifie les procréations, il est là pour ça ! Cela concerne toutes les Églises d’ailleurs. Philip Roth, qui vient de mourir, a été extraordinairement combattu par la communauté juive américaine à la parution de Portnoy en 1969. Parce que Roth était athée, comme tous les écrivains sérieux. Mais il était devenu tellement célèbre qu’on a fini par lire Portnoy à la synagogue de New York en 2013, et il s’est exclamé : « J’ai gagné ! » C’est un combat, il faut du temps, c’est en cours : toute parole un peu sensée ronge cette illusion névrotique qu’est la religion.

Vous vous passionnez pour le sacré, et pourtant vous développez une vision immanente du monde. Ne ressentez-vous jamais un besoin de transcendance ?

P.S. : Quand j’ai besoin de transcendance je ne me perds pas dans l’abstrait et les croyances mal élaborées. Je mets n’importe quel chef-oeuvre de Bach, importe, tout est là, à votre disposition ! Jamais l’être humain n’a pu aussi facilement s’emparer de son passé. L’embêtant, c’est qu’il est comme dans une bibliothèque où tout est à disposition mais dans laquelle il n’y a personne pour s’occuper de lui. Aujourd’hui, tout est affaire de digital et de communication. Du coup, plus personne ne lève la tête pour voir un arbre. Le transcendantal il est là, levez la tête !

« Je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant », écrivez-vous page 65 de Centre.Que voulez-vous dire par là ?

P.S. : Que je suis son dessert ! (Rire) Plus sérieusement, il faut faire attention au mot « néant ». Le néant, ce n’est pas la mort ou le vide. Le nihilisme vient du fait que la question du néant n’est pas posée. C’est difficile de se confronter au néant, et pourtant le néant c’est la même chose que l’être, comme l’explique Hegel. Vous êtes séparé du néant comme vous êtes séparé de l’être. Seule la psychanalyse vous contraint à ressentir votre intériorité, à ne pas la laisser se dissoudre dans la communication généralisée. « Oh comme le coeur de l’homme est creux et plein d’ordures », écrivait Pascal. Et Freud est venu le démontrer.

Votre particularité, c’est votre athéisme joyeux. Alors que l’athée passe bien souvent pour quelqu’un d’inquiet dont la vie terrestre est sérieuse puisqu’il n’a que celle-là.

P.S. :L’athée est très dévalorisé. On l’attend toujours dans la dépression, dans le souci. Mais il y a un livre très important, dont le titre dit tout : c’est Le Gai Savoir de Friedrich Nietzsche. Il a affirmé que Dieu était mort, et ça l’a rendu fou, vous rétorqueront les religieux. Mais c’est une forme de propagande religieuse qui ne dit pas son nom, qui dévalorise systématiquement ceux qui ne croient en rien.

Vous considérez-vous comme laïque ?

P.S. : Je suis tout à fait laïcard… Une laïcité positive, en ce sens que je demande qu’on étudie soigneusement les religions. Il faut bien connaître l’adversaire.

Photo : © Jean Luc BERTINI / PASCO

À LIRE

CENTRE, Philippe Sollers, éd. Gallimard,128 p., 12,50 E.