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Philippe Portier : « Emmanuel Macron a compris comment parler à l'Église »

Written by Philippe Portier | Apr 11, 2018 11:11:45 AM

Qu’est-ce qui justifiait l’expression « réparer le lien entre l’Église et l’État » ce lundi dans le discours d’Emmanuel Macron ?

Philippe Portier : Cette expression n’est pas nouvelle. Dans son discours du Latran en décembre 2007, Nicolas Sarkozy s’était déjà adressé à l’Église à peu près en ces termes. Il avait estimé que les catholiques en particulier, et plus généralement les religions, avaient été maltraités par la République au moment où l’État a rompu son lien avec elle. L’idée de Sarkozy était donc de restaurer une relation qui avait été mise à mal par le climat anticlérical de la loi de 1905. Une dizaine d’années après la présidence de Nicolas Sarkozy, l’Église se sent plus que jamais marginalisée par toute une série de défaites morale et culturelle sur le terrain de la sécularisation de la loi depuis les années 1990 (la légalisation du mariage homosexuel, la PMA, etc). Dans son discours ce lundi, Emmanuel Macron a donc tenté de rebâtir ce lien supposément altéré ente l’État et l’Église. Lui-même a utilisé le mot d’« humiliation » durant la campagne présidentielle pour dire combien l’État ne prenait plus suffisamment en compte la façon dont les catholiques habitent le monde. Ce n'est pas rien.

S’agissait-il seulement d’un discours à teneur politique le contraire serait surprenant – visant à enrayer l’extrême-droitisation d’une frange des catholiques ou Emmanuel Macron a-t-il voulu affirmer sa relation, à titre personnel, particulière au catholicisme ?

P. P. : Plus qu’une stratégie politique ayant pour but de rapatrier les catholiques qui se seraient égarés à l’extrême droite, Emmanuel Macron a exposé sa vision d’un monde où le catholicisme ne peut plus prétendre à incarner une société, désormais marquée par la pluralité des mondes religieux et le sécularisme. Sur un sujet aussi central que la famille, il assume clairement la reconnaissance de ses diverses déclinaisons (monoparentale, homoparentale, etc). Pour lui, le rôle de l’Église n’est pas d’« ordonner » mais de « questionner » les évolutions de la société. Pour autant, il a invité les catholiques à s'engager et à faire entendre leur voix plutôt que de se replier sur eux-mêmes. Est-ce une invitation faite aux catholiques dits « d’ouverture » à s’emparer du débat public ? Très certainement. Il y a chez Emmanuel Macron la volonté de défendre une sensibilité catholique d’« ouverture » et non « injonctive », c’est-à-dire un catholicisme marqué davantage par son engagement dans la société que l’affirmation de son identité chrétienne.

Êtes-vous d’accord avec les critiques issues de la gauche qui estiment qu’Emmanuel Macron a formulé une « atteinte à la laïcité » ?

P. P. : Par-delà le droit établi par la loi de 1905 et qui affirme la non reconnaissance des cultes par l’État, deux conceptions philosophiques de la laïcité s’opposent depuis quelques années. Il y a d’un côté les tenants d’une laïcité « stricte » qui ont trouvé à réaffirmer leur visions ces dernières années à la faveur des revendications identitaires de l’Islam. De l’autre, nous avons affaire à une laïcité dite « partenariale » qui estime que l’État ne peut pas tout régler dans la société et qu’il a besoin de s’appuyer sur un certain nombre d’organisations parmi lesquelles les forces religieuses. Ce courant qui conçoit la transcendance de la religion comme essentielle pour fonder le discours politique n’a rien de nouveau. En réalité, il domine la Ve République depuis les années 1960-1970. De ce point de vue, la « doctrine Macron » n’a rien d’original.

Emmanuel Macron donne tout de même l’impression d’avoir un rapport singulier avec l’Église…

P. P. : Son discours, très construit et très explicite, est effectivement rempli de références chrétiennes dans la mesure où il décentre le politique de son rapport utilitariste à la religion. Dans la dialectique catholique, le politique ne peut se développer que dans une relation d’interaction avec un spirituel qui le dépasse de toute part. Mais si le spirituel questionne je le répète, chez Macron, il ne décide pas.

Peut-on y voir une influence de la pensée de Paul Ricœur ?

P. P. : Il y a du Paul Ricœur dans ce déni du relativisme contemporain. C’est l’idée qu’il faut dépasser ses propres intérêts pour définir une perspective marquée par l’espérance elle-même structurée autour de la dignité. Emmanuel Macron emprunte également à Paul Ricoeur la notion de « laïcité de confrontation », laquelle fait participer le discours spirituel au débat public, à la « laïcité d’abstention », plus neutre et négative.

Faut-il voir dans cette main tendue à l’Église une américanisation de la laïcité ?

P. P. : Régis Debray a tenté de montrer comment s’opérait avec Emmanuel Macron une américanisation de la culture politique, voire d’une forme de « néo-protestantisme ». Or je ne partage pas ce point de vue. D’abord, parce que les États-Unis ont une séparation beaucoup plus stricte qu’on ne le pense entre l’Église et l’État depuis la Constitution de 1787. Sa clause de non-établissement interdit par exemple tout financement d’écoles privées par l’État. Ce qui serait impensable en France. Ensuite, parce que la figure de Dieu varie très largement d’un pays à l’autre. Alors qu’en France, Dieu est systématiquement « confessionnalisé », les Américains ont en une conception bien plus ouverte. L'idée de Dieu est ici d'embrasser la totalité des convictions et des croyances. C'est le Dieu du déisme. Enfin, les Américains perçoivent le religieux comme une addition de subjectivités croyantes, quand nous autres Français estimons que nous avons besoin d’une institution pour structurer un univers très éclaté de croyances. S’il considère les catholiques engagés dans la société, Macron structure ce catholicisme à partir de l’Église en tant qu’institution. D’où son importance.

C’est un peu subtil…

P. P. : Pas pour les évêques qui ont écouté son discours lundi soir ! Emmanuel Macron leur a dit en substance : « Vous, l’Église, et nous, l’État, sommes deux ordres portés par des juridictions différentes. » En disant cela, Emmanuel Macron place l’Église à hauteur de l’État. Quand on lit Macron, on retrouve le langage que l’Église donne d’elle-même, celui de la Societa Perfecta (« Société Parfaite »), où l’Église et l’État sont deux sociétés souveraines chacune dans son propre ordre. En ce sens, Macron a compris comment parler à l'Église, comment elle souhaitait être vue.

 

Photo : ©  LUDOVIC MARIN/AFP