idées

Philippe Lançon, d’entre les morts

Written by Hervé Aubron | Apr 17, 2018 2:55:48 PM

Intense, intime, intimidant : ainsi s’avance Philippe Lançon en son livre. Nul déferlement d’émotion, de douleur, de colère, pourtant. Ce n’est pas le trop-plein qui impressionne ici, plutôt un resserrement au long cours, une folle expérience de raréfaction et de concentration. S’y expose à la fois une extrême fragilité et une dureté – non la cruauté ou la condescendance d’un survivant à l’égard de ses semblables insouciants, mais l’acuité d’un regard, la clarté saillante de qui est mort à soi-même, sait avoir irrémédiablement perdu une large part de sa personne passée, et pas seulement un pan de son visage, emporté par une balle. Oui, Lançon est en lambeaux, il en a fait le titre de son texte, mais on serait tenté de voir dans son nom de famille comme le présage de sa voix d’aujourd’hui : Lançon commence comme lambeau, et finit comme hameçon ou poinçon – ce qui avec précision accroche, attrape, cloue l’impossible ou l’insensé, laisse une marque.

Le Lambeau commence par un récit méthodique et chronologique, à quelques réminiscences près : la dernière soirée, à la veille de l’attentat, puis la matinée du 7 janvier 2015, durant laquelle, après avoir hésité à filer directement à Libération pour écrire un papier, le journaliste se rend aux bureaux de Charlie pour participer à la conférence de rédaction. Comme en un croquis, Philippe Lançon saisit en quelques traits affectueux les rites et les personnalités de l’équipe, c’est-à-dire aussi les raisons pour lesquelles il aime travailler pour Charlie. « […] comme la plupart des journalistes, j’étais un bourgeois. Autour de cette table, il y avait des artistes et des militants, mais il y avait peu de journalistes et encore moins de bourgeois. »

Le roman de Michel Houellebecq, Soumission, est sorti le jour même et occupe les discussions. La réunion touche à sa fin, on s’attarde encore un peu en îlots. De drôles de bruits s’entendent dans le couloir de la rédaction, pétards, cris, Lançon croit à une farce. Les Kouachi sont dans la place et sèment la mort. Le journaliste, déjà à terre, ne verra que « deux jambes noires », devenues un monstre autonome. « L’abjection vivait sans limites et d’être sans limites. » Admirable ralenti, sous sa plume, de ces quelques secondes : « Quelque chose repassait la scène en la freinant toujours plus. » Le ralenti ne vise pas à analyser l’impensable, fixer tel ou tel détail dramatique ou édifiant, mais à conjuguer précision et abstraction, lucidité et brouillard complet – ce sentiment de déphasage et de dissociation avec lequel l’auteur se débat toujours.

Les ombres noires sont déjà parties. « Le silence fabriquait le temps et, parmi les blessés et les morts, les premières formes de la survie. » Allongé au milieu des cadavres, le journaliste découvre la mutilation de son visage en entrevoyant son reflet dans un écran de portable. Il se parle à lui-même ou laisse plutôt parler les deux personnes qu’il est devenu : l’homme d’avant, qui est mort ce jour-là, et celui d’après, qui n’est pas encore là, et dont le livre, pour la plus grande part, va raconter l’incubation, physique et mentale, à l’hôpital.

Le récit de la matinée de l’attentat occupe une centaine de pages, soit le cinquième du livre, et cela suffit amplement pour suffoquer. Il ne s’agit pas de se regarder écrire ni de commenter. Vous n’aurez pas en prime le « point de vue » de Philippe Lançon sur l’islamisme et le terrorisme, il ne va pas s’amuser à faire un édito sur ce qui l’a quasi tué. Les frères Kouachi ? Il ne nomme presque pas « les zombies ». Je suis Charlie ? La manifestation n’est pour lui qu’une vue de l’esprit : « J’écrivais dans Charlie, j’avais été blessé et j’avais vu mes compagnons morts à Charlie, mais je n’étais pas Charlie. Le 11 janvier, j’étais Chloé [sa chirurgienne, bourgeoise de la rive gauche devenue à ses yeux une guerrière surhumaine]. » L’auteur rescapé consent tout au plus à un paragraphe sur la nécessité du journal supplicié, l’absence de soutien lorsqu’il publia les fameuses caricatures de Mahomet, « les uns par souci affiché du bon goût, les autres, parce qu’il ne fallait pas désespérer le Billancourt musulman. […] Cette absence de solidarité n’était pas seulement une honte professionnelle, morale. Elle a contribué à faire de Charlie, en l’isolant, en le désignant, la cible des islamistes. »

Et ce sera tout. Nous voici maintenant dans une chambre noire et d’écho, dans les temporalités sinueuses d’une hospitalisation au long cours. Il n’est dès lors question que de survie et de métamorphose : comment on s’accouche à répétition, dès lors qu’en quelques secondes on a tant perdu. Il n’y a pas de littérature à faire à ce propos. Elle n’est pas à faire, elle est toujours déjà là, nous sommes en son cœur, en ce foyer où les coquetteries et fioritures tombent d’elles-mêmes. Lançon, « blessé de guerre », gueule cassée de la presse, côtoie de loin d’autres patients dont les supplices physiques sont tout aussi insupportables que les siens, quand bien même ils découlent de cancers plus ordinaires. La cause de son calvaire est d’autant plus insupportable qu’elle n’est pas martelée et finit même par se gommer, s’effacer, comme le visage de Ludo, l’un des patients du service, devenu une face de lune mutique et immobile après un suicide raté au revolver.

Il faut endurer les nombreuses opérations qui tentent de bricoler un pseudo-maxillaire avec un bout de son propre péroné et des lambeaux de peau. Lançon se coupe de l’extérieur : refus radical de tout robinet médiatique. La chambre devient un terrier où résonne souvent du Bach, où se lisent et relisent, par éclats, quand la concentration est là, Proust, Kafka ou Thomas Mann. « Le patient est un vampire, et il est égoïste : je n’avais que très peu à offrir, à donner, toutes les réserves étaient prises par le combat mental et chirurgical. » Entre deux intenses points de contact (les mains ridées de ses parents qui le « sculptent » quand ils le touchent pour la première fois), les proches apparaissent souvent comme derrière un mur de verre. Et le lecteur lui-même se sent parfois repoussé par un orgueil avoué, une « bienveillance extatique » mais aussi presque indifférente à force d’être égale et étale face aux êtres qui approchent.

Le relevé clinique des mutations de la gueule, du corps, élude bizarrement toute considération psychique ou symbolique sur le fait d’avoir perdu son visage. Encore une fois l’expression d’une vitalité ne pouvant perpétuer sa flamme vacillante que dans le comble du détachement. Tout affect, et même tout plaisir, est susceptible de devenir une bourrasque dangereuse, avec sa traîne de désirs et donc de tourments. Violence, ainsi, du premier yaourt mangé, alors qu’on est nourri par sonde depuis des mois : « N’importe quel goût aurait fait l’affaire, allié à cette fraîcheur perdue qui, en retour, réveilla un désir éteint, la soif, puis, lié à un sourire encore réduit par les sutures et la douleur des maxillaires endormis qui se remettent au boulot, un sentiment oublié : la colère. »

Le fantôme de l’Opéra peut même jouir d’être totalement délié de tout, car il faut bien faire joie de tout bois. « Je n’avais jamais pris très au sérieux ni mon travail, ni une vie sociale dont la suspension ne m’affectait pas. Quelque chose en moi se sentait léger comme une plume, abandonné à la discipline quotidienne comme au vent qui passe. » On redevient un enfant tout-puissant en son monde clos. Sa compagne lui reproche de « se prendre pour un roi ». Il ne le nie pas : « Je n’avais ni sujets ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c’était moi. » Et lorsqu’on le transfère de la Salpêtrière à l’hôpital des Invalides, il a « l’impression d’être un pharaon mineur et déprimé qu’on met dans son tombeau, comme dans une barque, avec tout ce dont il aura besoin pour après ».

Sa vie antérieure n’échappe pas à la centrifugeuse de la relativité générale, à commencer par son métier, sur lequel le journaliste sevré de toute information consent à se fendre d’un billet : « Depuis quelque temps, je ne me sentais plus adapté à un métier affolé, affolant, exigeant de coller à un monde qui allait beaucoup trop vite pour moi. L’actualité était devenue une galerie des glaces, remplie de lampes surchauffées qui n’éclairaient plus rien, et autour desquelles voltigeaient des nuages de moustiques de plus en plus stupides, moralisants, publicitaires, nerveux. Désormais, toute parole, toute phrase me faisait sentir son prix. Ma mâchoire détruite avait une gueule de métaphore et ce n’était pas plus mal comme ça. »

Le journaliste à qui des zombies ont cloué le bec se baigne dans ce silence imposé comme dans un lac, le critique décroche dans la lumière zénithale du clinique. Il décroche, comme en cure de désintox, mais de quoi ? Du bavardage, certes. De la vie insouciante, sans doute. Il faut consentir à ne plus pouvoir se raccrocher à une illusoire continuité de l’existence : si la lecture de Proust, grand malade cloîtré, l’aide, il ne vit « ni le temps perdu, ni le temps retrouvé », mais « le temps interrompu ». Et c’est d’abord de la mort qu’il faut décrocher : le sentiment de cette atroce fusion avec les cadavres de Charlie, qui n’étaient pas des intimes, mais avec qui le journaliste a connu une proximité incomparable, inatteignable chez les vivants. « Je voudrais connaître leur précis de décomposition, leurs rires pleins de terre. […] Les morts se tenaient presque par la main. […] et tous, comme jamais et pour toujours, devinrent dans cette disposition mes compagnons. »

Au début, le gisant est poursuivi par une vision précise : celle du crâne fracassé de Bernard Maris, de sa cervelle apparente. La forme rosâtre flotte dans la tête de Philippe Lançon, la cervelle d’un mort envahit son propre crâne. Un souvenir d’enfance – celui des anémones de mer qu’il aimait observer – permet une conversion. Dans un demi-sommeil « la cervelle s’est transformée en anémone et les morts en sont sortis. Je me suis adressé à eux, un par un puis tous ensemble, comme s’ils étaient vivants ou comme si moi je ne l’étais plus. […] C’est en elle et par elle que j’ai recommencé à écrire, d’abord ce texte, puis d’autres. […] Peut-être a-t-elle été le dernier cadeau de Bernard : une poche d’encre. » Que de douceur et que d’horreur dans ce tribut.

 

Le Lambeau, Philippe Lançon, éd. Gallimard, 512 p., 21 €.

 

 

 

 

 

 Illustration : Laurent Blachier pour Le Nouveau Magazine littéraire