Philip Roth, le Raskolinov de la branlette

Philip Roth, le Raskolinov de la branlette

Au menu de cette Pléiade, le livre le plus drôle et fameux de Philip Roth change de titre : La Plainte de Portnoy.

Comment lit-on aujourd'hui La Plainte de Portnoy, près d'un demi-siècle après sa première publication, en 1969 (en 1970 en français sous le titre Portnoy et son complexe) ? Certes, c'est toujours le récit scandaleusement drôle des séances d'analyse d'Alexander Portnoy, avocat juif new-yorkais de 33 ans, chez le docteur Spielvogel. Sur le divan, la parole se libère, donc Portnoy a tout le loisir de parler de son enfance dans le quartier juif de Newark (New Jersey), de sa mère étouffante, de son père, de sa soeur, de cette communauté juive des années 1930 (il est né en 1933, comme Philip Roth), et surtout de ses fantasmes, de son activité sexuelle frénétique. Comme il est dit en épigraphe du livre, dans une fausse notice de revue psychanalytique, Portnoy souffre d'un « trouble caractérisé par un perpétuel conflit entre de vives pulsions d'ordre éthique et altruiste et d'irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse ». D'après Spielvogel, « exhibitionnisme, voyeurisme, fétichisme, autoérotisme et fellation s'y manifestent à profusion ». Pour le dire plus nettement, Portnoy, en toutes occasions, depuis son adolescence, se masturbe allègrement.

Ce n'était que le quatrième livre de Philip Roth. Pour le premier, en 1959, le recueil de nouvelles Goodbye, Columbus, il avait reçu le National Book Award, mais certaines histoires avaient choqué la communauté juive, qui voyait en lui un mauvais juif, voire un antisémite. Les deux romans suivants, Laisser courir et Quand elle était gentille, n'avaient pas été très appréciés. La Plainte de Portnoy a été un succès immédiat : 420 000 exemplaires vendus en dix jours, puis des millions dans le monde entier. Même si l'on sait que les fortes ventes reposent souvent sur un malentendu, un effet de mode, un parfum de scandale, il y avait de quoi être réconforté et pouvoir supporter de se faire interpeller dans la rue avec des « Hey Portnoy ! » un peu lourds. Ce roman était, et restera, comme l'a écrit un très bon connaisseur de Philip Roth, André Bleikasten, dans Philip Roth. Les Ruses de la fiction (Belin, 2001), « la plus flamboyante des fictions freudiennes, l'un des jalons culturels des sixties et peut-être l'un des livres les plus désopilants écrits en Amérique ».

Toutefois, pour la communauté juive, dix ans après Goodbye, Columbus, l'écrivain aggravait son cas. De nouveau des rabbins l'appelaient à la modération. Certains voyaient en lui un ennemi, un complice des nazis. Tout dans ce livre leur semblait offensant. Philip Roth abordait de front la question sexuelle, décrivait minutieusement des pratiques inadmissibles. Un jeune juif ne se masturbe pas, or Portnoy se vit en « Raskolnikov de la branlette ». Non seulement l'auteur osait se livrer à une satire sociale, mais sa confession comique évoquait de nombreux conflits familiaux, alors que dans une famille juive l'entente se doit d'être parfaite. Philip Roth a beaucoup réfléchi à ce succès de scandale. Il sait que ce qu'il disait de la sexualité, des parents, était insupportable à l'époque. Mais il insiste désormais sur une scène peu commentée. Celle de l'affrontement physique entre le cousin de Portnoy et son propre père après que celui-ci a fait fuir sa petite amie non juive, en lui disant que son fils était atteint d'une maladie grave et en lui donnant de l'argent. Selon Philip Roth, révéler cette vérité-là était, aussi, intolérable.

Une farce matricielle

Presque cinquante ans ont passé. Roth a écrit une trentaine de livres. Portnoy demeure ce roman comique que, constatant son art de faire rire ses amis, il avait décidé d'écrire pour se libérer de plusieurs années pénibles, de son premier mariage désastreux. Il n'est plus un mauvais juif, il est devenu le magistral écrivain qu'on a célébré dans la grande synagogue de New York, le temple Emmanu-El, en 2013 pour ses 80 ans.

Désormais, pour ses lecteurs, Portnoy est beaucoup plus qu'un jalon dans son oeuvre, c'est une matrice. La quête de l'identité, l'effort pour trouver sa voie, et sa voix, l'affirmation radicale de liberté - un écrivain peut tout dire -, la volonté, comme il l'a souvent répété, d'« imposer sa fiction à l'expérience » commencent avec Portnoy et ne cesseront pas. Grâce à ce roman, il a aussi trouvé son style, si bien décrit par André Bleikasten : « Une écriture en ébullition, pleine de bruit et de fureur, en même temps qu'une écriture en état d'alerte, une écriture de résistance et de combat. Résistance à toutes les pesanteurs, à commencer par celles de la langue ; combat contre les inerties, les illusions et les impostures du discours social, le prêt-à-penser des idéologies, la folie meurtrière des fanatismes. »

Certains passages, qui pouvaient sembler mineurs dans le flot du récit de Portnoy sur le divan, prennent, avec le recul, un sens plus fort. Par exemple la scène où la soeur de Portnoy, exaspérée de l'entendre se plaindre d'être juif, lui rappelle qu'il l'est, plus qu'il ne le croit, et que, s'il était européen, il ne serait certainement pas là pour se plaindre, il serait mort, elle aussi, leurs parents aussi. Ce qui pose une question qui reviendra souvent chez Philip Roth : qu'est-ce qu'être un juif américain, ou un Américain juif, qui a eu la chance de ne pas être victime de la Shoah ?

Il faudra attendre une autre Pléiade ou faire quelques détours par Folio pour retrouver dans bien des romans des échos de ce que l'écrivain met en place avec La Plainte de Portnoy. Dans Tromperie (1990), il imagine ce que va rechercher un biographe, « l'affreuse ambiguïté du "je", la façon dont un écrivain fait un mythe de sa propre personne, et notamment pourquoi. Comment tout a-t-il commencé ? D'où viennent-elles, toutes ces improvisations à propos d'un moi ? ». Dans le cycle réuni sous le titre Zuckerman enchaîné, le roman fictif qui a fait scandale, Carnovsky, est un double de La Plainte de Portnoy. Dans Le Théâtre de Sabbath, le livre dans lequel Philip Roth dit s'être senti le plus libre, on trouve en Mickey Sabbath une sorte de frère aîné de Portnoy. Portnoy était le héros de la trentaine provocante ; Sabbath est celui de la soixantaine implacable.

Pour toutes ces raisons c'est un vrai bonheur de lire La Plainte de Portnoy dans cette édition de La Pléiade. On aurait peut-être préféré une nouvelle traduction à une traduction révisée. Car une traduction, c'est avant tout le rapport entre une personne et un texte. Et pourquoi avoir privé le lecteur du « complexe » de Portnoy pour lui imposer sa « plainte » ? Une note, page 112, explique ce choix : « Le terme complaint, quoiqu'il puisse également désigner une "affection", [...] signifie "plainte" ("jérémiade"), mais surtout "protestation", "réclamation", y compris dans l'acception juridique d'une plainte qu'on dépose. » On peut cependant continuer de penser que Portnoy et son complexe annonçait plus clairement l'aspect psychanalytique du roman. L'essentiel est que Portnoy soit toujours là, magnifique, avec ou sans complexe. Et en personnage complexe.

 

Photo : Philip Roth © Bob Peterson / Getty images