L'altruisme efficace : faire le maximum de bien avec ses moyens

L'altruisme efficace : faire le maximum de bien avec ses moyens

Dans son dernier essai, le philosophe Peter Singer différencie l'altruisme efficace, guidé par une démarche scientifique afin d'avoir l'impact le plus important, d'un altruisme émotionnel, moins raisonné et donnant surtout bonne conscience au donateur.

Vous évoquez dans votre livre les milliards de dollars dépensés chaque année par les philanthropes américains pour des causes humanitaires. Qu’est-ce qui pousse les donataires à se montrer si généreux ?

On retrouve là une tradition américaine qui remonte aux premiers philanthropes, à Andrew Carnegie et John D. Rockefeller. Certaines personnes ont conscience d’avoir été favorisées, et veulent donner quelque chose en retour. D’autres éprouvent surtout le désir d’apparaître comme quelqu’un de généreux, qui oeuvre pour la bonne cause. Beaucoup de donateurs se préoccupent moins de rendre service à l’humanité que d’améliorer leur statut social. Si vous donnez de l’argent pour restaurer une aile de musée ou un opéra, par exemple, vous aurez votre nom gravé sur une plaque de remerciements. Si vous donnez à une association qui sauve des gens de l’extrême pauvreté, par contre, votre nom ne sera gravé nulle part.

Il y a donc un altruisme égoïste?

Oui, en quelque sorte.

A contrario, qu’est-ce qui définit l’altruisme efficace?

Les altruistes efficaces se préoccupent de faire le maximum de bien avec les moyens, le temps et l’énergie dont ils disposent. Leur but est de réduire la souffrance globale dans le monde, en visant le maximum d’efficacité dans leurs actions. Ce mouvement prend de l’ampleur. Je pense que de plus en plus de personnes ressentent le besoin de s’acquitter d’une dette ressentie vis-à-vis de l’humanité, en raison d’une situation privilégiée dès la naissance.

Comment le mettre en pratique?

Le plus simple est de se demander, dans un premier temps : « Quelle part de mon salaire puis-je me permettre de donner ? ». Ensuite, allez sur Internet et regardez quelles organisations sont les plus efficaces, par exemple sur GiveWell ou sur The Life You Can Save. Parmi ces organisations, on peut citer Against Malaria Foundation, qui distribue des moustiquaires imprégnées d’insecticide en Afrique, ou encore la Fistula Foundation, qui opère des jeunes femmes de la fistule obstétrique pour 450 dollars.

Parmi les altruistes efficaces, vous citez beaucoup de philanthropes américains ayant fait don de centaines de millions de dollars. Faut-il être riche pour être un altruiste efficace?

Non, les classes moyennes peuvent aussi donner une partie de leur salaire à des associations. En revanche, il ne faut pas dépasser le point d’utilité marginale, c’est-à-dire le point à partir duquel le don provoque autant de souffrance chez la personne qui donne qu’il en enlève chez celle qui reçoit. Si une famille qui vit sous le seuil de pauvreté donne quelques centaines de dollars, elle se privera de beaucoup pour un don d’une efficacité réduite. En revanche, plus vous avez d’argent, moins il vous est utile, et plus vous pouvez donner sans que cela diminue votre bien-être.

Quelles carrières privilégier pour quelqu’un souhaitant créer le maximum de bien?

Il n’est pas obligatoire de travailler pour une organisation caritative, ou d’être médecin dans un pays en développement. En fait, tout dépend de vos aptitudes. Vous pouvez devenir chercheur en biologie et trouver des solutions à des problèmes de santé publique. Vous pouvez devenir avocat, et vous en prendre à des multinationales néfastes. Beaucoup d’altruistes efficaces font aussi le choix d’un job très rémunérateur, et optent pour la stratégie « gagner plus pour donner plus ». Si vous résistez à la tentation de suivre le train de vie de vos collègues, et de dépenser votre argent en biens de luxe, vous pouvez faire énormément de bien en donnant une grosse partie de votre salaire.

N’est-il pas paradoxal de perpétuer ainsi le capitalisme à l’origine de ces inégalités?

Je ne dirais pas que c’est une manière de le perpétuer. Ce n’est certainement pas une manière de le supprimer, mais je n’ai pas de solution à ce problème. J’ai parlé à beaucoup de personnes qui m’ont dit: « L’origine de la pauvreté, c’est le capitalisme. Débarrassons-nous du capitalisme, et nous nous débarrasserons de la pauvreté. » Mais quand je leur demande comment se débarrasser du capitalisme, aucune de leurs réponses ne me semble convaincante. Les altruistes efficaces prennent acte de l’existence du capitalisme, et font avec pour réduire les souffrances du monde.

Pourquoi distinguer l'altruisme efficace d’autres formes d’altruisme, comme l’altruisme chrétien ?

Les altruistes chrétiens s’intéressent plutôt au fait de sauver leur âme, de faire ce qui est juste. Si vous lisez le Nouveau Testament, c’est la question centrale : comment atteindre la vie éternelle ? Bien souvent, l’altruisme chrétien passe par le sacrifice : donner de sa personne pour aider les démunis, ce qui n’est pas forcément la manière la plus efficace de procéder. Mais bien sûr, il y a aussi des chrétiens qui se sentent concernés par l’efficacité de leurs actions !

Il y a un autre point commun. Il est écrit dans la Bible : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Or l’altruiste efficace, lui aussi, considère sa vie comme ayant la même valeur que celle de n’importe quel autre être humain.

Certes, mais il ne s’agit pas d’amour ici, au sens chrétien du terme. Il n’y a pas besoin d’aimer les autres pour être altruiste. Il s’agit de se sentir concerné par leur souffrance. Si vous pouvez réduire cette souffrance, il faut le faire. C’est purement rationnel. Prenez l’exemple extrême d’un don de rein. Zell Kravinsky est un altruiste efficace qui intervient régulièrement lors des cours que je donne à l’université. En plus d’avoir donné à une association caritative presque toute sa fortune immobilière, s’élevant à 45 millions de dollars, il a fait don d’un de ses reins à un inconnu. Il explique ce choix en termes mathématiques. Des études scientifiques ont montré que le risque de mourir des suites d’un don du rein est de 1 sur 4 000. Pour Kravinsky, ne pas faire ce don aurait signifié qu’il jugeait sa vie 4 000 fois plus précieuse que celle d’un inconnu. Dans un article qui lui est consacré dans le New Yorker, il explique que si certaines personnes ne comprennent pas son choix de donner un rein, c’est parce qu’ils « ne savent pas compter ».

Vous semblez établir une typologie non seulement entre les différentes formes d’altruisme, mais entre les différentes formes d’empathie.

Je distingue en effet l’empathie émotionnelle de l’empathie cognitive. L’empathie émotionnelle, comme l’indique son nom, est basée sur une réponse émotionnelle à une situation de souffrance dont on est témoin. L’empathie cognitive, elle, est la réponse rationnelle à cette situation. Tout le monde a déjà expérimenté l’empathie émotionnelle, mais elle ne suffit pas pour pratiquer l’altruisme efficace. Elle est trompeuse, car on ressent de l’empathie émotionnelle pour des individus particuliers, et surtout pour des individus que l’on peut voir.

Comment cela se traduit-il concrètement ?

Par exemple, si on vous montre une photo d’un enfant malade en vous demandant de donner de l’argent, vous donnerez plus volontiers que si on vous explique seulement à l’oral qu’il s’agit de sauver des enfants malades. Dans le cas de la Against Malaria Foundation, on ne ressent pas d’empathie émotionnelle, puisque les enfants qu’il s’agit de sauver grâce aux moustiquaires n’ont pas encore la malaria : ils sont une abstraction. L’empathie rationnelle, c’est se dire : « Je ne vois pas ces enfants, mais je sais qu’ils existent, qu’ils vont mourir de la malaria sans ces moustiquaires, et je peux faire un don pour empêcher cela. » D’autres associations, comme Make-a-Wish, jouent à dessein sur la fibre émotionnelle, alors même que leur efficacité est réduite. Exaucer le vœu d’un enfant coûte en moyenne 7 500 dollars. En comparaison, le prix d’une moustiquaire distribuée par la Against Malaria Foundation n’est que de 2 dollars, alors qu’il peut sauver la vie de toute une famille.

Bernard Williams disait que les êtres humains sont des créatures incapables d’adopter le « point de vue de l’univers ». Comment les altruistes efficaces ont-ils accompli ce que Williams jugeait impossible ?

Nous ne l’avons pas accompli totalement. Il est impossible d’adopter parfaitement le point de vue de l’univers, et de l’appliquer dans toutes nos actions. On ne peut pas demander à un individu, fût-il un altruiste efficace, de juger par exemple que la vie de son enfant a la même valeur que celle d’un enfant inconnu. Mais cela n’est pas nécessaire, et c’est en cela que Bernard Williams avait tort. Il suffit d’adopter ce point de vue de temps en temps pour orienter nos actions vers l’altruisme efficace. Du point de vue de l’univers, nous sommes conscients de notre situation privilégiée, et de notre devoir d’aider les personnes en souffrance. C’est pour cela que tant de gens donnent une part importante de leur salaire, leur sang, voire un rein à des inconnus.

Lors de sa démission du ministère de l'Écologie, Nicolas Hulot a déploré que le capitalisme et l’écologie soient irréconciliables. Partagez-vous cet avis?

Non, je pense qu’un capitalisme vert, tout comme un capitalisme éthique, est possible. De l’intérieur, on peut améliorer l’impact du capitalisme sur la vie des gens, ou sur l’environnement. Le capitalisme repose sur le mode de consommation des individus. Si les consommateurs veulent du low cost, ils auront du low cost. Mais si les gens arrêtent de consommer un bien néfaste pour l’environnement ou contraire à l’éthique, par exemple des œufs pondus par des poules élevées en batterie, ce bien ne sera plus produit. Bien sûr, il est difficile d’éduquer les gens. Mais le capitalisme n’est pas incompatible avec l’écologie, si cette éducation est faite, et si les gens consomment de manière responsable. Et c’est l’un des objectifs auxquels tend l’altruisme efficace.

À la lumière de tous les conflits qui se déroulent en ce moment, comment parvenez-vous à rester confiant dans la nature humaine et sa capacité à faire le bien ?

Je ne suis pas totalement confiant. En termes de changement climatique, notamment, je suis même plutôt inquiet. Mais la trajectoire de l’humanité ces dernières décennies est plutôt positive. La mortalité infantile diminue drastiquement d’année en année, les risques de mort violente causée par d’autres humains sont aujourd’hui plus faibles que jamais dans l’histoire de l'humanité. L’esclavage, la torture, la maltraitance animale sont en recul. Je pense que nous allons dans le bon sens.

 

L'altruisme efficace, Peter Singer, éd. Les Arènes, 272 p., 19,90 €

Peter Singer est un philosophe australien, auteur de La libération animale (Grasset, 1993).

 

Propos recueillis par Marine Jeannin.

Photo : Peter Singer © Alletta Vaandering/Ed. Les Arènes