Penser le commun dans une société écologique

Penser le commun dans une société écologique

Le commun, c’est ce que l’on partage, physiquement ou de façon immatérielle. C’est sur cette idée qu'Elyne Etienne propose de fonder une société alternative prenant en compte l’interdépendance entre les différents êtres humains parsemant notre planète et notre dépendance à cette planète.

Alors que le Ministre de l’Environnement Nicolas Hulot va lancer en juillet un plan d’action pour préserver la biodiversité, la loi agriculture et alimentation qui vient d’être votée s’avère décevante dans son versant écologique. Malgré les dégradations environnementales générées par l’agriculture conventionnelle et malgré les promesses du Président lors de sa campagne, le manque d’ambition pour l’agriculture bio est criant. Au regard des mesures adoptées et rejetées, un constat s’impose : l’urgence de la situation climatique ne semble que très peu prise en compte. De manière plus générale, les menaces que font peser les dérèglements climatiques sur l’Humanité semblent être une abstraction dans nos sociétés développées. Pourtant, le changement climatique est déjà là. Alors que notre seule marge de manœuvre est maintenant d’en atténuer les conséquences, notre cécité nous empêche de nous en saisir pleinement. En découle une vision peu réaliste de ce que pourra être notre agriculture de demain, à esquisser en creux de ce qu’elle ne pourra plus être et qui est pourtant très peu remis en cause par cette loi.

Proposer une société alternative

Au vu de la situation dans laquelle nous sommes, il nous faudrait pourtant réintégrer les réalités écologiques dans notre société, les articuler à des processus démocratiques et à des enjeux sociaux. Mais des résistances apparaissent, et celles-ci ne sont pas seulement d’ordres économiques. Les résistances les plus pernicieuses sont peut-être nos propres résistances. C’est à ces résistances qu’il faut s’adresser, en proposant une vision alternative de la société dans laquelle nous pourrions vivre. Une société non pas utopique – ce qui est utopique est de penser que le dérèglement climatique ne nous atteindra pas – mais une société alternative.

Cette société alternative serait basée sur l’idée de commun. Le commun, c’est ce que l’on partage, physiquement ou de façon immatérielle. Nous sommes toutes et tous des êtres humains, et l’état de la biodiversité nous importe toutes et tous pour notre survie car elle conditionne la régulation de processus biologiques à l’échelle locale, notamment nécessaire à la production alimentaire. La biodiversité est en ce sens un bien commun : elle doit échapper aux marchés, elle ne peut pas toujours être protégée par l’État, elle doit être conservée pour les générations futures car elle est indispensable pour la vie humaine. Penser le commun, c’est donc penser l’interdépendance entre les différents êtres humains parsemant notre planète, mais également notre dépendance à cette planète. C’est partir du constat que les limites qu’elle nous impose doivent être prises en compte, non pour venir obstruer notre liberté, mais pour la rendre plus durable, et peut-être finalement moins illusoire.

Le commun repose donc sur une éthique relationnelle et sur une prise en compte du caractère indisponible, c’est-à-dire impropre à notre prédation, de certaines ressources. Cela ne signifie pas qu’elles ne peuvent pas être utilisées, et qu’il ne faudrait par exemple pas pêcher dans les lacs. Mais qu’il faudrait le faire en se fixant des règles collectives encadrant cette utilisation afin qu’elle ne nuise pas à l’utilisation que pourrait en faire autrui, que ce soit aujourd’hui ou demain. L’utilisation des ressources naturelles doit donc se faire dans le strict respect de leur cycle de régénération. Ce n’est pas le cas aujourd’hui en France puisque le 5 mai dernier, notre quota de ressources naturelles pour 2018 était déjà atteint.

Rompre avec l’idée de la propriété privée

Gérer de manière collective les ressources pour cesser de les surexploiter, cela signifie aussi rompre avec l’idée moderne que la propriété privée, et plus précisément l’appropriation, est constitutive de l’autonomie individuelle. De cette gestion collective doit découler une autre manière de penser les questions de justice sociale et d’organisation de la société. Une autre façon de penser les questions de justice sociale, dont l’urgence serait peut-être moins saillante dans une société de partage. Une autre organisation de la société, car l’individu propriétaire et atomisé ne serait plus le référent suprême des politiques publiques. À l’appropriation exclusive par un individu particulier d’une ressource est donc substitué un droit d’usage pour tous les membres d’un groupe, comme ce fut le cas au Moyen-Âge par exemple avec les communaux qui regroupaient des prés, des bois, des marais, etc.

Aujourd’hui encore, 2 milliards de personnes subviennent à leurs besoins quotidiens à travers une gestion communautaire des ressources naturelles. Cela ne signifie pas que les parcelles de terre sont à tous et finalement à personne, mais qu’elles sont gérées selon des règles que des groupes particuliers se sont fixés à eux-mêmes. C’est ici le cœur de la définition des communs qui ne sont pas seulement des ressources, mais une combinaison entre une ressource définie, une communauté particulière et un ensemble d’arrangements durables. Ces arrangements durables sont établis par une communauté à partir de pratiques sociales et d’un savoir d’usager permettant de gérer une ressource commune. Plus près de nous, on peut citer l’exemple de la gestion de l’eau à Naples, dont la privatisation a été refusée par referendum en 2011, et qui est maintenant gérée de manière démocratique et participative par les habitants de la ville. Cet exemple montre comment à l’alternative traditionnelle entre État et marché doit être ajoutée un nouveau terme afin d’aboutir au triptyque État/marché/communs. Ce troisième terme est introduit et permet de se tourner vers une logique d’autogestion quand cela est nécessaire afin d’assurer une gouvernance au niveau local d’après le double principe de subsidiarité, et donc d’efficacité, et de justice.

Penser le changement d’échelle

Les communs nécessitent également de penser le changement d’échelle, et plus précisément l’articulation entre différentes échelles. En ce qui concerne des ressources écologiques, les différentes échelles en jeu sont très claires : des actions particulières dans un lieu donné ont un impact global sur tous les individus de cette planète. Inversement, le dérèglement climatique que l’on observe au niveau global a un impact sur des territoires particuliers – certains pays du Sud notamment – n’étant pas responsables de ces dérèglements climatiques. Il faut donc réarticuler le particulier et l’universel, des situations concrètes dans lesquelles des ressources doivent être gérées de manière plus responsable et des principes plus abstraits mais fondamentaux comme ceux de démocratie, d’équité, et de dignité de la personne humaine. Les communs permettent ainsi de dépasser l’opposition entre individus et communauté, en accordant un droit d’auto-gestion à des groupes afin que leur accès à des ressources fondamentales pour leur survie soit préservé.

Plus concrètement, un pays développé comme la France pourrait développer des « communs sous garantie publique », c’est-à-dire reconnaître des initiatives individuelles émergentes pour gérer des ressources et leur garantir une protection. C’est déjà un peu le cas dans les jardins partagés qui se développent dans plusieurs villes, dans lesquels les habitants d’un quartier peuvent utiliser des terres publiques pour cultiver des fruits et légumes. Mais il est possible d’aller plus loin en conférant une réelle autonomie à des groupes s’inscrivant dans une démarche de gestion durable des ressources qui les concernent. À cet égard, les expérimentations agricoles menées dans la ZAD de Notre Dame des Landes pourraient être un exemple de bien commun si l’État leur reconnaissait une réelle autonomie. Les terres du bocage y sont communes et sont réparties entre différentes parcelles sur lesquelles il n’y a pas de droit de propriété mais des rapports de confiance interpersonnels. Les règles de fonctionnement sont autogénérées par l’expérience individuelle et collective et les litiges éventuels sont discutés et font l’objet de compromis. La dimension fortement démocratique des pratiques et décisions concernant l’usage collectif est palpable dans cette forme d’auto-organisation qui relève du « faire commun ». Le pari d’une gestion plus écologique des ressources est également présent à travers l’expérimentation de projets agricoles alternatifs, expérimentation qui pourrait, qui sait, inspirer la prochaine loi agricole.

 

Elyne Etienne est diplômée d'un master de recherche en théorie politique à Sciences Po Paris.

 

Photo : © THIERRY GRUN/ ONLYFRANCE.FR/Via AFP