Penser la culture gay

Penser la culture gay

Penser à partir de l'homosexualité : tel a été le mouvement qui a abouti à la constitution des « études gay et lesbiennes ». De Guy Hocquenghem à Foucault, une floraison de théories qui a aussi ses limites...

« Ce qui pose problème, ce n'est pas le désir homosexuel, c'est la peur de l'homosexualité. » Par sa première phrase, le Désir homosexuel de Guy Hocquenghem annonçait dès 1972 le renversement caractéristique de la manière dont l'homosexualité allait, des années 70 jusqu'à aujourd'hui, traverser de nombreux champs théoriques et les renouveler. Non parce qu'elle appelait à constituer l'« homophobie » en déviance, dans une version – aujourd'hui malheureusement assez en vogue – de la réponse du berger à la bergère, mais parce qu'elle suggérait plus généralement que les homosexuels ne voulaient plus être ceux qui étaient sommés de répondre aux questions des autres, mais ceux qui les posaient – et qui les posaient, par là même, à tout le monde. Non pas penser l'homosexualité, donc, mais penser à partir de l'homosexualité – parfois pour ne plus penser à partir d'aucune identité : tel a été le mouvement qui a abouti à la constitution de cet ensemble éclaté qui s'appelle aujourd'hui les « études gay et lesbiennes ».

Sartre déjà, quoique de manière ambiguë, avait pressenti ce mouvement dans son Saint-Genet comédien et martyr, quand il écrivait : « Ce qui nous importe, c'est qu'on ne nous fasse pas entendre la voix du coupable lui-même, cette voix charnelle et troublante qui séduit les jeunes gens, cette voix essoufflée qui murmure pendant le plaisir, cette voix canaille qui raconte une nuit d'amour. Il faut que le pédéraste demeure un objet, fleur, insecte, habitant de l'antique Sodome ou de la lointaine Uranus, automate qui sautille aux feux de la rampe, tout ce qu'on voudra, sauf mon prochain, sauf mon moi-même. » Mais c'est sans doute le livre de Hocquenghem qui, débarrassé de cet humanisme de bon aloi qui marque trop souvent les textes de Sartre, inaugure véritablement ces recherches.

Ecrivain, militant, membre fondateur du bref et décisif Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (FHAR), à la fois disciple et inspirateur de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui publient la même année L'Anti-OEdipe, mais aussi cible implicite des critiques de Foucault à l'égard des amis du désir, Hocquenghem est de ces personnages un peu oubliés sans lesquels pourtant le bouillonnement intellectuel et politique des années 70 est difficilement intelligible. Par Désir homosexuel, il ne faut pas entendre le désir des homosexuels, mais cette dimension inséparable de toute sexualité qui doit être bloquée, retournée, sublimée ou pathologisée dans la figure de l'« homosexualité », pour que l'ordre politique soit possible. Cet ordre ne fonctionne-t-il pas en effet, comme le dira aussi Althusser dans un article célèbre, en constituant des sujets dotés d'une identité personnelle et occupant des places complémentaires les unes des autres ? Or, en bon lecteur de Freud, Hocquenghem montre que la construction du « moi » passe par toute une distribution des pulsions sexuelles et une « privatisation » des organes, en particulier du bien nommé « fondement », l'anus. Loin que le désir homosexuel soit la clef d'une personnalité, celle de l'homosexuel, il est menaçant au contraire parce qu'il est dépersonnalisant : il est le désir rendu à son essentielle plurivocité, réversibilité – quand le même peut aussi bien « posséder » qu'« être possédé »…

Il est certain que l'analyse d'Hocquenghem a beaucoup de faiblesses. Mais il reste qu'en proposant des hypothèses concrètes sur la manière dont un ordre politique a besoin d'organiser les pulsions sexuelles pour se maintenir, Hocquenghem posait un problème que Gilles Deleuze et Félix Guattari s'efforceront de formuler dans toute son ampleur, celui du rapport entre sexualité et institutions. C'est cette même direction qu'explorera son complice, René Schérer, dans ses travaux sur Fourier autant que dans ses réflexions sur la sexualité et l'éducation, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles sont devenues inaudibles. Deleuze reconnaîtra sans ambiguïté la dette des fondateurs de la « schizoanalyse » à l'égard d'Hocquenghem dans la préface à son deuxième livre L'Après-midi des faunes. Mais Hocquenghem voyait aussi dans la vie gay une réinvention de la communauté, de ce que veut dire vivre ensemble, agir ensemble : « Rater sa sublimation est simplement concevoir les rapports sociaux d'une autre manière. » Une communauté sans rôle complémentaire, où les identités sont réversibles, où la sexualité n'est pas le petit secret enfoui dans le fond de la personnalité d'un individu, mais un champ d'expérimentation des possibilités du corps.

Cet usage expérimental du désir homosexuel, de toute évidence, parle des garçons. Hocquenghem n'écrivait-il pas : « L'homosexualité est d'abord l'homosexualité anale, la sodomie » ? Comme si, donc, l'expérience lesbienne n'avait, elle, pas beaucoup de chances de poser des questions à l'ordre politique et philosophique. Il est significatif que Monique Wittig, elle aussi fondatrice du FHAR, elle aussi écrivaine et théoricienne à la fois, ait de son côté vu dans le lesbianisme une mise en question radicale des fondements à la fois pratiques et théoriques de l'ordre politique, ouvrant cependant à des interrogations bien différentes. C'est parce qu'elle fait échapper, sans même s'y opposer, à la différence des sexes, que l'expérience lesbienne est source de nouvelles questions politiques et philosophiques. Les identités de « genre », comme on dit désormais, sont non seulement complémentaires, mais asymétriques : l'hétérosexualité n'est pas seulement une position de désir, c'est surtout la plus vieille figure de l'exp-loi-tation de « l'homme » par « l'homme ». Celle aussi sur le modèle de laquelle, affirme Wittig – citation de Platon, d'Aristote et de Marx à l'appui –, se pensent toutes les autres. Elle reprend ainsi les analyses de Christine Delphy, mais les prolonge de manière radicale par une phrase aussi célèbre que provocante : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes. » L'expérience de la communauté que décrit Wittig dans le lesbianisme ne ressemble pas à celle d'Hocquengem, mais elle partage avec lui la conviction que c'est toute la socialité qui se réinvente à travers les relations homosexuelles. De manière malicieuse, elle cherche dans la théorie du contrat social de Rousseau et non dans celle de la lutte des classes de Marx les concepts permettant de penser cette réinvention. Bourgeois le contrat social ? Assurément, mais parce qu'il est le fait d'individus qui, s'étant échappés un par un à un ordre féodal de statuts fixes et inégaux, s'assemblent ailleurs, dans les bourgs, pour fonder une association libre. De même, les lesbiennes sont des individus échappant à leur sexe, à tout sexe, non pas comme groupe mais une par une, pour constituer un collectif qui n'est fait que de singularités. Eloge de la fuite, méfiance envers les groupes à vocation messianique, expérimentation à la fois littéraire et théorique sur la déconstruction des identités dans la langue et dans les corps à travers la relation lesbienne – tous ces thèmes de Wittig trouveront dans ce qui s'est appelé la théorie « queer », autour notamment de Judith Butler, une large postérité.

D'une manière générale, on peut penser que ces interrogations gay ou lesbiennes adressées aux disciplines théoriques, s'inscrivent dans ce déplacement de la question de la loi à la question de la norme dont Michel Foucault se proposait de faire l'histoire dans La Volonté de savoir. De fait, refusant de parler du « pouvoir » en termes d'oppression, mais développant une analyse des résistances comme possibilités créatrices inhérentes à notre histoire, Foucault pensait au mouvement d'invention des cultures sexuelles, ou plus exactement des contre-cultures sexuelles, qu'il découvrait aux Etats-Unis. Et inversement, Foucault est si important pour le mouvement gay, parce qu'il a su donner des instruments pour penser cette forme de résistance réelle, immédiate, vitale qu'est la création contre-culturelle, le jeu très spécial qui s'instaure avec la violence subie dans l'invention d'une contre-culture. Qu'on pense au chapitre intitulé « Le jardin des perversions » dans La Volonté de savoir. Les Réflexions sur la question gay de Didier Eribon sont sans doute le meilleur exemple à la fois d'une relecture des travaux de Foucault à la lumière de la « question gay » et d'une tentative pour comprendre en quoi les expériences gay et lesbiennes sont porteuses d'une reformulation des problèmes théoriques et politiques : comment se nouent subjectivité et communauté, résistance et domination, fuite et création, politique et culture… On peut résumer d'un mot cet effet de tremblement : minorité. On sait que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont cherché à mettre ce concept au principe d'une redéfinition de la philosophie elle-même.

Mais il se peut que, tout attachés à opérer dans la pensée les déplacements que la problématique de la norme devait y introduire, les « théoriciens gay et lesbiens » n'aient pas compris que la sexualité était redevenue, depuis les années 80, l'objet d'une intervention directe de la loi et du pouvoir d'Etat. Ainsi s'explique sans doute le silence de certains face au mouvement actuel de surenchère pénale des comportements sexuels et parfois même leur participation active à la chose. On ne peut pas dire, malheureusement, que la riche efflorescence de questions posées depuis trente ans à partir de l'homosexualité nous aide aujourd'hui beaucoup à comprendre ce qui est l'actualité de la nouvelle question sexuelle. Mais ces limites elles-mêmes sont celles de toute une génération théorique, celles aussi, dont devraient partir ceux qui souhaitent, à leur tour, à la fois vivre et penser autrement.

Photo : Marche des fiertés à Paris, 2016© Denis Meyer/Hans Lucas/AFP