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Patrice Maniglier : « Une perception équilibrée de Mai 68 »

Written by Patrice Maniglier | May 9, 2018 10:47:00 AM

Patrice Maniglier : Une première chose me frappe dans ce sondage est qu'il montre que la perception de Mai 68 est un peu plus équilibrée que ce que je croyais. Quand je demande à mes étudiants ce qu'ils connaissent de Mai 68, ils me disent qu'ils savent juste que c'était un mouvement étudiant important pour la transformation des mœurs. Rares sont ceux qui savent qu'il s'agit aussi d'un immense mouvement social, et quasiment personne ne sait qu'il s'agit de la plus grande grève des pays industrialisés. La plupart des gens qui travaillent sur Mai 68 vous diront que cela résulte de la construction qui a été faite de l'événement dans les années 1980, dont le livre de Patrick Rotman et Hervé Hamon, Génération, est une illustration parfaite, qui insiste sur les leaders étudiants et leurs parcours d'ascension sociale grâce au militantisme et à force de reniements. Le livre de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, qui date de 2002, donc écrit après le trentenaire de l'événement, est à l'inverse une bonne illustration de ces ouvrages qui depuis tentent de restituer une mémoire plus exacte de l'événement.

Or l’enquête indique tout de même qu’une grande majorité des personnes interrogées sait qu'il s'agit aussi d'un mouvement social. Je me dis que cela tient peut-être à ce que l'échantillon qu'il m'est donné de rencontrer à travers mes étudiants, comme à travers les personnalités qui ont accès aux grands médias et donnent le ton de « l'opinion publique », est socialement très marqué, et que, comme tant d'autres aspects de notre vie, il rature l'immense présence ouvrière dans notre réalité collective. Il se peut qu'une mémoire ouvrière de cet événement se soit transmise sans que nous ne la percevions. Ou bien c'est le résultat de ces décennies de travail pour restituer une vision historique plus exacte. En tous cas c'est un aspect intéressant de ce sondage. Cela dit, ça confirme que la mémoire de 68 est allée dans le sens d'un mouvement étudiant, à caractère « sociétal », diront certains de nos jours, festif, etc. Il y a encore du travail pour rappeler le contenu fortement ouvrier et anticapitaliste du mouvement. 

P. M. : C’est la deuxième chose qui me frappe : cette bonne image de Mai 68. Les gens interrogés ne supporteraient sans doute pas un dixième de ce que Mai 68 a été, c'est-à-dire une séquence insurrectionnelle de grande ampleur avec des illégalismes de masse, impliquant des confrontations très violentes avec la police, des séquestrations de patrons, des occupations illégales d'universités, d'usines, de théâtres, etc. Ce point-là est ce qui me semble avoir été le plus clairement oublié dans la mémoire de 68. De même que s'est perdue la sensibilité à la violence policière, si caractéristique de Mai 68, après des années de luttes anticoloniales et la proximité Vichy. Et c'est bien dommage. Car les pouvoirs en place peuvent désormais tuer des jeunes gens, soit parce qu'ils sont militants, comme Rémi Fraisse, soit parce qu'ils n’ont pas la bonne gueule, comme Adama Traoré, et l'opinion publique est totalement apathique. Mai 68 apparaît simplement comme une fête – ce qui, dans l'esprit de la plupart des gens, semble contradictoire avec l’idée de violence et de conflictualité.

P. M. On voit bien là cette tendance à raturer l’importance de la violence dans l’histoire. Au fond, ce qu'on retient de 68 c'est ce miracle d'un événement décisif pour notre histoire, mais sans violence – ce qui est totalement faux, comme est fausse l’idée répandue qu’il n’y a pas eu de mort en 68 : il y en eut sept exactement. L’allergie au slogan « CRS SS » est particulièrement significative. Car bien sûr tout le monde sait bien que les CRS ne sont pas des SS, de même qu'on sait bien, quand on crie, « Une seule solution, la Révolution », qu'il y a probablement d'autres solutions, ou encore « Blanquer, t'es foutu, Nanterre est dans la rue », que Blanquer n'est pas foutu parce que quelques centaines de personnes de Nanterre manifestent. Cela s'appelle une figure de style et le discours politique tout entier est fait de ça. Mais cette figure fait référence à une vérité importante : à savoir que tout pouvoir est, au bout, un pouvoir policier, et que, s'il n'y a pas de contre-pouvoirs, il peut dériver très loin. Mai 68 était, pour une très large part, un mouvement de contestation de l'autorité. On ne peut pas contester l'autorité si on ne conteste pas aussi l'ordre policier, c'est-à-dire les forces armées qui assurent par la contrainte physique, c'est-à-dire par leur capacité à infliger de la douleur ou à tordre les corps, le maintien de la légalité. Dire « CRS SS » c’est contester la légitimité de la police. Et on a raison de le faire.

Dans l'ensemble le sondage confirme que Mai 68 est intégré comme événement fondateur dans notre histoire, comme s'il avait contribué à faire le monde dans lequel nous vivons – ce qui je crois est largement faux, car Mai 68 est plutôt une fenêtre brisée sur des possibilités de l'histoire qui n'ont pas été réalisées. Mais tout se passe comme si on avait enfoui ces alternatives pour résorber leur audace et faire de cette éruption du possible une simple étape vers le monde où nous vivons. Or le monde dans lequel nous vivons est à tous égards très éloigné de celui pour lequel Mai 68 luttait : l'impérialisme y est de retour depuis l'invasion de l'Irak par les États-Unis (n'oublions pas l'importance de la guerre du Vietnam dans le déclenchement de l'événement), le néolibéralisme ne laisse aucune place à toute autre alternative en termes de partage et de collectivisation des moyens de production, la disponibilité à la répression policière et militaire n'a jamais été aussi grande depuis cinquante ans. Bref, nous vivons dans l'échec de Mai 68. Le pouvoir national-libéral-autoritaire de Macron le montre bien ! Et c'est cela qu'il faut que les gens comprennent, quitte à ensuite se demander ce qui est malgré tout passé de Mai 68 et ce qui pourrait en être encore aujourd'hui actif. 

Propos recueillis par Simon Blin

Infographie par Sandrine Samii

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50 ans après Mai 68, quel héritage ?

Photo : Manifestation d'étudiants dans le Quartier latin en mai 1968 © AFP