Mai 68, une passion française

Mai 68, une passion française

Par Raphaël Glucksmann, directeur du Nouveau Magazine Littéraire

« Liquider l’héritage ! » Nicolas Sarkozy résuma, en 2007, l’obsession de tous les conservatismes et de toutes les réactions depuis cinquante ans : « tourner la page de Mai 68 ». La Rolex solidement attachée au poignet, sous les applaudissements de ses amis du CAC 40 et les vivats de la très ascétique famille Balkany, il réussit même la prouesse de déceler dans la plus grande grève ouvrière de l’histoire l’origine véritable de « l’argent roi ». Thatcher ou Reagan ? L’école de Chicago ? Les banquiers ? Non, les lanceurs de pavés du Quartier latin et les autogestionnaires de Lip ! Mai 68 était coupable de tout : la fin de la souveraineté nationale, la délégitimation du travail, le triomphe de l’individualisme, l’éclatement des familles, la faillite de l’école républicaine, le malaise des profs, la colère des flics, les errances du multiculturalisme… Accusé. Condamné. Enterré.

Cela, Nicolas Sarkozy n’était pas le seul à le penser et à le dire : une cohorte d’intellectuels, parfois de gauche, le précédait dans cette bataille. Cela, nous disait-on, « les Français » – les vrais, pas ceux qui lisent Libé ou fréquentent le Café de Flore – le savaient bien. Il n’y avait guère que quelques archéobobos déconnectés aux tempes grisonnantes, à la tête vide et au ventre plein pour rester attachés à ce totem moisi, version postmoderne du perroquet empaillé de Félicité dans Un cœur simple de Flaubert. Un mythe rongé par les vers adoré par des aveugles. À balancer fissa à la poubelle, donc.

Nous-mêmes, qui n’accusions pas les barricades du Quartier latin de tous les cataclysmes, nous avions fini par le concéder, l’admettre, l’intégrer : 68 était « impopulaire ». C’est ainsi que se perdent les batailles culturelles. Nous voulions donc savoir pourquoi tant de rejet, pourquoi tant de griefs, comprendre ce qu’on lui reprochait, au juste, cinquante ans après. De quoi Mai 68 était-il le nom, surtout aux yeux des gens qui ne l’avaient pas vécu ? Nous voulions savoir, et nous avons posé la question. Bêtement. Sur la pointe des pieds. Presque honteux. La réponse fut un choc : 68 est plébiscité dans toutes les catégories socioprofessionnelles et à travers les générations. Il séduit les jeunes plus encore que les vieux, les pauvres davantage que les riches. Ce peuple, que les réactionnaires brandissent comme argument d’autorité à chaque débat, vote pour 68. Pour le questionnement et l’ébranlement de l’ordre des choses. Même le sulfureux « Il est interdit d’interdire » est adoubé ! Pareille surprise ne nous exonère pas d’un examen critique de ce dont nous héritons et n’enlève rien au sentiment de vide qui nous habite, nous les enfants de 68. Elle n’efface pas nos questions sur les limites du libéralisme que beaucoup de soixante-huitards ont embrassé ensuite ou nos doutes profonds quant au refus de toute contrainte collective pesant sur nos libertés individuelles, au cœur de l’esprit de Mai. Mais elle valide une intuition, la conviction que les Français ne ressemblent pas à ce qu’Éric Zemmour ou Patrick Buisson disent d’eux. S’ils voient avec autant de bienveillance ou d’envie ce moment de chaos où la marche du monde fit une pause pour laisser libre cours aux rêves les plus fous, c’est que tout aujourd’hui reste possible. Politiquement, intellectuellement, poétiquement. Il y a dans ce regard tendre posé sur le passé une promesse immense pour l’avenir.

En lançant Le Nouveau Magazine littéraire, nous avons fait le pari que le temps n’était plus aux lamentations déclinistes et aux éructations identitaires, qu’il nous fallait, nous aussi, « tourner une page ». Et que la page à « tourner » n’était pas celle de 68, mais celle du néo-maurrassisme triomphant des années à peine écoulées.

Explorer l’esprit de Mai n’a rien d’une visite au musée Grévin. C’est renouer avec notre présent.

 

A lire, notre dossier : 68, mon amour ! L'enquête qui dément les clichés réacs

 

Photo : Daniel Cohn-Bendit à la Sorbonne en 1968 © AFP