Pas de big bang en vue dans le paysage syndical post-crise sociale

Pas de big bang en vue dans le paysage syndical post-crise sociale

Alors que la réforme de la SNCF a été définitivement votée, Dominique Andolfatto, professeur de science politique, spécialiste du syndicalisme, estime que cet épisode social n'entraînera pas un big bang dans le paysage syndical. Pourtant, des changements profonds seraient nécessaires.

Depuis l’automne dernier, comme régulièrement en France, des grèves fortement médiatisées, parce que touchant les transports publics et perturbant la vie quotidienne, à la SNCF ou à Air France, ont replacé les syndicats au centre de l’attention.

Dans ce contexte, l’opinion privilégie souvent le bashing, autrement dit la critique d’organisations appliquées à défendre le statu quo ou à porter des revendications qui mettraient en péril des équilibres économiques déjà fragiles. Mais d’autres voix – plus timides, parce que le mouvement ouvrier dont émanent les syndicats s’est parfois fourvoyé – défendent par fidélité ou par principe des lutteurs, garants de protections sociales dont on ne peut se réjouir de la disparition.

Les syndicats, meilleurs ennemis choisis par le pouvoir ? 

De leur côté, les pouvoirs publics se montrent ambigus. Certes, le droit syndical demeure solide en France. Il reste le cauchemar de bien des chefs d’entreprise. Sous Hollande a même été introduit, à bas bruit, un prélèvement obligatoire sur tous les salaires pour financer les syndicats (et les patronats). Mais le pouvoir donne aussi l’impression de faire des syndicats ses meilleurs ennemis. Sa réputation, sinon sa réussite, dépendrait de luttes qui l’opposent à ces derniers, voire à leurs chefs. La grève des cheminots n’a-t-elle pas ressemblé à un combat épique entre Jupiter et Vercingétorix ?

Le premier aurait finalement terrassé les syndicats comme il l’avait fait avec les vieux partis. Cependant s’il a tenu fermement les trois objectifs fondamentaux de la réforme – la SNCF perd son statut public, les cheminots le leur et l’entreprise s’ouvre définitivement à la concurrence –, il a dû concéder de solides garanties sociales aux personnels, promettre de nouvelles ressources aux syndicats, annoncer la reprise de la dette ferroviaire par l’Etat. Ne serait-ce qu’une victoire à la Pyrrhus ?

Pas de big bang syndical en vue

Côté syndical, si cela ressemble à une défaite, il ne faut pas croire à un big bang, pas plus à la SNCF qu’ailleurs. Paysage et pratiques syndicales n’évoluent que très lentement quoiqu’il arrive. Des éléments de fond l’expliquent. 

D’abord les règles de représentativité syndicale ont comme pétrifié le paysage syndical. Si ses divisions sont devenues indéchiffrables, voire un repoussoir, pour bien des Français, elles risquent de perdurer longtemps. Les syndicats composent désormais un cartel qui se partage des ressources importantes, notamment juridiques et financières. Ils agissent le plus souvent « en boutiquiers, plus soucieux de défendre leurs propres intérêts que ceux qu’ils sont censés représenter » comme le relevait récemment un ancien ministre du travail.

Mais les syndicats n’en sont pas moins confrontés à des difficultés. D’abord, ils n’attirent plus les salariés. Si cette désyndicalisation massive ne semble pas les perturber, cela les enferme dans des actions minoritaires et une culture du conflit. Or, ce sont les adhérents qui, dans tous les pays du monde, font la force de l’action collective. Pour leur part, les syndicalistes français invoquent un contexte défavorable à l’engagement, la précarité du travail, des discriminations. En fait, le contexte n’était pas plus idéal autrefois et pourtant la syndicalisation était trois à quatre fois plus élevée qu’aujourd’hui, favorisant un syndicalisme vivant et non pas un cartel.

Les syndicalistes ne semblent pas non plus beaucoup se soucier de la disparition de leurs équipes de base dans les entreprises, remplacées par des élus ou des professionnels de la représentation. Leur organisation peine, de même, à couvrir tous les personnels, notamment les plus démunis, à s’ouvrir aux nouveaux métiers ou aux nouveaux modes de participation. Enfin, cette organisation apparaît de plus en plus bureaucratique. Bien des cheminots ont eu, par exemple, le sentiment que cette bureaucratie les prenait au piège de la grève, non pas qu’ils y soient opposés, mais ses modalités et sa conduite leur échappaient. D’où un mouvement assez formel, sorte de pièce surjouée, suivie bien vite par la routine et la résignation.

Cela ne dédouane pas les employeurs ou les gouvernements, souvent brutaux dans leurs décisions et leurs méthodes. La défiance étant la règle entre ceux que l’on présente pourtant comme des partenaires sociaux (sauf pour le partage des ressources), leurs relations relèvent plus de l'art de la guerre selon Clausewitz que de la co-construction de solutions raisonnées à des problèmes clairement énoncés. Dès lors, toute réforme paraît conçue comme une guerre d’anéantissement et implique résistances puis reculs tactiques. Au total, le « modèle social », souvent vanté, n’est qu’un mythe. Quant à la démocratie sociale, elle reste à inventer.

 

Dominique Andolfatto est professeur de science politique à l’Université de Bourgogne. Il travaille sur le syndicalisme et les relations du travail. Il est notamment l’auteur, avec Dominique Labbé, de Toujours moins ! Déclin du syndicalisme à la française (Gallimard, 2009) et de Sociologie des syndicats (La Découverte, 2011). En septembre, il publiera La démocratie sociale en tension (Septentrion).

 

Photo : Cortège syndical © Mathis Boussuge/AFP