Parcoursup ou la violence symbolique de l'attente

Parcoursup ou la violence symbolique de l'attente

Pour l’heure, un tiers des candidats sur la plateforme Parcoursup ne sont toujours pas fixés sur leur sort. Selon le sociologue Matthieu Hély, ce système d’attente et d’incertitude conduit de nombreux lycéens à se tourner vers l’offre privée, créant ainsi une véritable marchandisation de l’enseignement supérieur.

Anticipant l’annonce du nombre de candidats en attente sur la nouvelle plateforme « Parcoursup » au 22 mai 2018, le rectorat de l’académie de Versailles avait produit des « éléments de langage », soigneusement consignés dans un fichier power-point, rappelant l’objectif « rassurer les familles » et « faire patienter les candidats ». Des réponses standards étaient ainsi formulées à l’attention des personnels susceptibles d’être sollicités par les familles : « Il faut laisser aux autres candidats le temps de se déterminer, il faut un peu de patience, tout n’est pas joué le 22 mai. Beaucoup de choses vont évoluer dans les 10-15 jours qui suivent ».

Une violence symbolique de l’attente

Elaboré dans la précipitation d’une loi votée au pas de charge par le Parlement, ce plan de communication n’a cependant pas suffi à empêcher la désillusion : à peine 5 % des candidats, sur les 812 058 inscrits sur la plateforme, ont reçu à ce jour une réponse positive et l’ont accepté définitivement. Tous les autres se sont trouvés dans une situation incertaine avec différentes nuances : de l’incertitude totale (n’a reçu que des réponses négatives) à celle plus relative d’avoir reçu une proposition sans l’avoir acceptée. C’est en effet l’une des nouveautés de Parcoursup que de ne pas avoir demandé aux candidats de hiérarchiser leurs vœux en amont à la différence de l’ancienne plateforme Admission Post-Bac.

La contrepartie de cette nouvelle règle étant de prendre son mal en patience dans la file d’attente dans l’espoir que les candidats mieux placés libèrent des places en abandonnant leur classement. En cas de réponse positive à un vœu, il est en effet possible de maintenir d’autres vœux en attente dans les formations que l’on souhaitait en priorité. La stupéfaction des lycéens, décrite dans de nombreux articles, et certains sociologues de l’éducation, comme Annabelle Allouch, n’ont pas hésité à évoquer une « violence symbolique de l’attente ».

Il aura ainsi fallu attendre plusieurs jours après la publication des résultats de la première session du baccalauréat pour qu’enfin, plus de la moitié des candidats aient accepté définitivement une proposition. Au 14 juillet dernier, on dénombrait alors : 72 849 candidats « en attente » , 13 968 « accompagnés par les recteurs ». 18 407 « avec des réponses négatives ».

Soit un total de 105 224 candidats dans l’incertitude sur leur avenir dans le supérieur contre 86 969 en 2017 pour l’ex-plateforme « admission post-bac » de l’aveu même du Ministère. 

Opacité des critères et extrême lenteur

Même si le processus n’est pas terminé et qu’il faudra encore attendre la prochaine rentrée universitaire et la fin de la procédure complémentaire pour avoir un avis définitif, la lenteur de Parcoursup dans la gestion des flux et l’opacité des critères de classement utilisés par les universités pour hiérarchiser les candidatures ont déjà largement affaibli la légitimité du dispositif. Il faut rappeler ici que c’est pourtant en s’appuyant sur la critique du dispositif antérieur, responsable d’un indéfendable « tirage au sort », que Parcoursup a été mis en œuvre. Or, comme le rappelait Corine Eyraud : « en 2016 en France le tirage au sort a concerné 3 500 bacheliers (qui n’ont pas obtenu de ce fait une place dans leur 1er vœu) sur plus de 600 000 candidats nouveaux- bacheliers et plus de 800 000 inscrits sur APB (comprenant les étudiants en réorientation), soit environ 0,4 % des inscrits sur APB ».

Comme le répète inlassablement la ministre en responsabilité, Frédérique Vidal : « tout le monde aura une place » à l’issue de la procédure d’affectation dans l’enseignement supérieur. Mais maintenant que les résultats du baccalauréat sont connus, cette affirmation semble de plus en plus intenable. Alors que le Conseil d'Etat, dans son avis préalable à la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), anticipait 600 000 candidats dans le supérieur, le ministère a annoncé 675 600 néo-bacheliers (hors rattrapage) à la première session de 2018. En outre, avec l’arrivée au niveau du baccalauréat de la nombreuse « génération 2000 », le nombre total de candidats à cette session est en hausse de 35 900 (soit +4,9 %). Il augmente très fortement dans la voie technologique (+9,7 %) et dans la voie générale (+5,9 %).

Face à cette situation, Frédérique Vidal annonce dans la presse des créations de « places » alors qu’aucun chantier de construction d’une nouvelle université n’a été mis en œuvre. Même les présidents d’université restent circonspects face au flou de ces déclarations déplorant l’absence d’investissements suffisants. François Germinet, chargé de la formation à la Conférence des présidents d'université (CPU), juge ainsi que cette « annonce arrive très tard, et dans un contexte où les moyens et les annonces sont toujours arrivés au compte-gouttes ».

Créer un véritable marché de l’enseignement supérieur

Il faut en effet souligner que si l’effectif total des enseignants du supérieur avait fortement progressé dans les années 1990, il est désormais en stagnation depuis 2012. En effet, la dégradation de la situation financière des universités les a conduites à geler de nombreux postes pour maintenir leurs comptes à l’équilibre face à la baisse structurelle des dotations de l’Etat. Dans ces conditions, on voit donc mal à quoi correspondent les « places » évoquées par Frédérique Vidal alors qu’il n’y a pas de personnels supplémentaires dans les universités publiques. Faut-il intégrer dans ces « places », l’offre proposée par les écoles privées du supérieur dont les diplômes ne sont pas toujours reconnus par l’Etat ? Sans doute, car c’est là l’objectif inavoué et inavouable de la loi ORE : créer un véritable marché de l’enseignement supérieur.

Frédérique Vidal s’est en effet bien gardée de modifier l’article 612-3 du Code de l’éducation selon lequel : « Le premier cycle est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat ». Mais en laissant délibérément se développer une offre privée d’enseignement supérieur tout en maintenant l’université publique dans l’austérité budgétaire, la liberté d’accès des bacheliers à l’enseignement supérieur sera de moins en moins effective dans un contexte d’augmentation continue des droits d’inscription.

Comme le soulignaient à juste titre les chercheurs David Flacher, Léonard Moulin et Hugo Harari-Kermadec : « la pression pour instituer des frais d’inscription se renforce depuis des années. Il s’agit de créer un marché profitable et de rendre docile les futurs travailleurs : les diplômés endettés n’auront d’autres choix que d’accepter les emplois qui leur seront proposés et les conditions de travail qui leur seront imposées ».

Voilà donc l’avenir que la Start-up Nation réserve à sa jeunesse : s’endetter à vie pour accroître son « capital humain » par la poursuite d’études supérieures ou entrer le plus tôt possible sur le marché du travail en abandonnant tout espoir de mobilité sociale. Car c’est en effet l’une des propriétés les plus cruelles de la société française que de lier fortement les chances de s’élever dans la hiérarchie sociale à l’obtention d’un diplôme en formation initiale.

 

Matthieu Hély est professeur de sociologie à l'Université de Versailles Saint Quentin en Yvelines, président de l’association des sociologues enseignant-e-s du supérieur.

 

Photo : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP