Par la culture, l'école peut être un lieu de résistances

Par la culture, l'école peut être un lieu de résistances

Pour le sociologue Fabien Truong, l'école ne devrait par se contenter du statut quo en ce qui concerne l'art et la culture, ou procéder à un nivellement par le bas. L'école pourrait être un lieu de résistance contre l'inertie de l'ordre social, la magie de la légitimité culturelle et la routine institutionnelle.

« La culture » s’apparente souvent à une mystérieuse nourriture intérieure. Quand elle parvient à faire surgir un foisonnement d’émotions et de sens, se dessine la promesse des horizons nouveaux. Pour autant, elle renvoie aussi à la dureté et à l’immobilité, en agissant comme un puissant marqueur de classe. Il y a d’un côté ceux qui ont appris à prendre l’habitude de s’y frotter sans heurt. De l’autre, il y a ceux pour qui s’y aventurer oblige à prendre la contre-allée. L’usage social de l’art ou du savoir – aussi irrévérencieux soient-ils – fige, fixe, borne, sépare. Ce n’est là pas le moindre des paradoxes éducatifs.

Faire l’épreuve du décentrement

Dès lors, opposer frontalement la « culture-émancipation » à la « culture-distinction » comme deux blocs antagonistes, c’est refuser de considérer la mécanique ambivalente des situations concrètes d’apprentissage. Que cette fausse alternative prenne, à droite, le visage du déclinisme catastrophiste ou, à gauche, celui du sociologisme le plus primaire fait, au fond, peu de différence.

Dans les deux cas, s’affirme une préférence : le statu quo plutôt que les micro-déplacements ; les leçons de choses ou de morale plutôt que la main à la pâte. Dans les deux cas, s’exprime un refus d’investir l’espace où se terre, derrière les maladresses de la première fois, le possible et le faisable. Un « lieu de culture » a donc fondamentalement à voir avec l’expérience de la distance. C’est là que se joue le jeu incertain de la transmission avec la justesse des gestes remis chaque jour sur l’établi. Qu’il s’agisse de théâtre, de danse, de performances, de peinture, de poésie, de cinéma ou de littérature, la profondeur du sens et l’irruption de l’émotion esthétique n’adviennent jamais après une accumulation laborieuse de connaissances ou par la simple grâce de la « bonne volonté ». Ils sont plutôt les conséquences de l’épreuve physique du décentrement et, chemin faisant, le signe du bouleversement des repères et des balises antérieurs.

Enseigner ne consiste qu’à accompagner, avec exigence et considération, des manipulations hasardeuses. En cela, l’école comme « lieu de culture » est affaire de frottements, de tâtonnements, d’ajustements. C’est un lieu de résistances. Contre l’implicite du ça-va-de-soi. Contre l’inertie de l’ordre social. Contre la magie de la légitimité culturelle. Contre la routine institutionnelle. Et, donc, contre une petite part de soi-même.

L’école, lieu de résistance

Travailler « la culture » avec des jeunes pour qui ses manifestations consacrées se drapent des atours de l’exotisme, c’est dès lors résister à la tentation de succomber aux raccourcis qui rendraient la tâche supposément plus facile. C’est résister contre l’indignation sélective et l’illusion du volontariat (« si ça ne vous intéresse pas, vous n’êtes pas obligés de venir » propose la chargée des relations publiques). C’est résister contre l’impatience devant l’inachèvement perpétuel (« mes élèves de seconde ne sont que des adolescents, des individus ni finis ni figés, provocateurs comme il se doit quand on a quinze ans »). C’est résister contre le nivellement par le bas et l’esprit de missionnaire (« on oublie que l’on est en ZEP » constate l’inspectrice). C’est résister contre l’agacement devant les excès de crédulité (« "C’est quand même bizarre" est la phrase qui revient le plus chez nos élèves »).

Sans cette somme de résistances, point de « pas de côté ». C’est parce qu’il a fallu surmonter la houle des engagés volontaires qu’il y aura une rencontre foisonnante entre la Retirada et les élèves de Farida. C’est parce qu’il a fallu revenir sur leurs condamnations bruyantes de la représentation de la nudité que les élèves d'Anne feront quelque chose plutôt que rien de leurs « corps encombrants ». C’est parce « qu’on est en ZEP » que le besoin de s’évader « demain, dès l’aube » se dit en poésie chez les élèves d'Elsa. C’est parce qu’il a fallu constater que la crédulité est peut-être finalement la chose la mieux partagée que les classes de Marguerite et Caroline en viennent à comploter contre le complot avec légèreté.

Résister, c’est assumer de payer le prix des « risques » et de la « gêne » occasionnés. Les manifestations sociales du frottement et des flottements mettent souvent élèves et enseignants en porte à faux. Les novices dérangent, perturbent, s’affichent. Résister, c’est réussir à dépasser cette honte. Une honte, elle aussi, bien partagée. Alors il faut savoir prendre le temps. Le décentrement s’éprouve dans la lenteur et sur la longueur. Ce n’est pas un hasard si sont ici relatées des expériences durables et des dispositifs où il a été possible de multiplier les allers-retours et des déplacements à directions multiples.

Car du Mac Val en passant par le Louvre, « la culture » peut aller vers « la banlieue » comme l’inverse. Alors oui, tout cela prend du temps. Et c’est pour cela qu’il faut aussi résister à l’esprit court-termiste de l’époque. « Ce qui a été gagné » ne se mesure pas, ne s’évalue pas, ne se jauge pas. Il se partage. Après la honte, vient le plaisir, la joie, les rires. Les petites résistances finissent bien par être contagieuses.

 

Sociologue et professeur agrégé à l'université Paris-8, Fabien Truong est auteur de Loyautés radicales (La Découverte). Il a participé à l'ouvrage collectif Territoires vivants de la République. Ce que peut l'école : réussir au-delà des préjugés (La Découverte).

 

Photo : Lycée Eugene Delacroix en région parisienne © Jacques Loic/Photononstop/Via AFP