P.O.L, derniers regards

P.O.L, derniers regards

Trois écrivains publiés par P.O.L, Mika Biermann, Christine Montalbetti et Valérie Mréjen offrent au Nouveau Magazine Littéraire un portrait de « leur » éditeur.

Avec Paul Otchakovsky-Laurens, emporté à l’âge de 73 ans par un accident de voiture le 2 janvier 2018, s’éteint un certain âge de l’édition : celui où le catalogue d’une grande maison généraliste pouvait être l’œuvre d’un seul homme, ajoutant, à chaque nouveau livre paru, comme une touche à un immense tableau. C’était le temps de Jérôme Lindon, de Christian Bourgois, de Jean-Jacques Pauvert ou de P.O.L donc, qui lisait et sélectionnait lui-même – et lui seul – tous les manuscrits reçus à son bureau de la rue Saint-André-des-Arts. Détournant une réflexion de Jean Paulhan, qui affirmait éditer les livres qui manquaient dans sa bibliothèque, P.O.L préférait dire qu’il éditait « les livres [qu’il] aurait aimé écrire ».

Bien sûr, de nombreux jeunes éditeurs, aujourd’hui, animent en solitaire leur structure, mais elles demeurent pour l’essentiel de taille modeste et se consacrent souvent à un domaine ou à un registre très spécifiques. S’il y a sans doute un « style » P.O.L, comme il y a un style Minuit, l’éditeur a su faire coexister dans son catalogue des signatures très diverses. Il a aussi su, sans rogner son exigence, imposer son imprimatur aux côtés des géants du secteur, présidant jusqu’au bout aux destinées de la maison qu’il créa en 1983.

Auparavant, il avait déjà conquis son indépendance en tant que directeur de collection chez Flammarion, puis surtout chez Hachette, où sa collection s’avançait déjà parée de ses simples initiales, « P.O.L », et où il publia en 1978 La Vie mode d’emploi de Georges Perec. Auréolé de ce très grand coup, il parvient à devenir son seul patron cinq ans plus tard, faisant d’une figure de jeu de go issue du roman de Perec l’indéboulonnable logo de sa maison. Marguerite Duras signe vite sous cette bannière, P.O.L s’affirmant surtout comme une formidable tête chercheuse, à l’origine de nombreuses révélations littéraires, dont certains jackpots éditoriaux : Emmanuel Carrère, Marie Darrieussecq, Martin Winckler, Atiq Rahimi… Mais il n’y avait pas, à l’évidence, de distinction entre locomotives et wagons d’initiés dans l’esprit de P.O.L, qui soutenait avec une égale énergie toutes les signatures singulières de sa maison : Pierre Alféri, Emmanuelle Bayamack-Tam, René Belletto, Frédéric Boyer, Olivier Cadiot, Guillaume Dustan, Nicolas Fargues, Charles Juliet, Leslie Kaplan, Patrick Lapeyre, Edouard Levé, Mathieu Lindon, Valère Novarina, Emmanuelle Pagano, Jean Rolin, Jean-Louis Schefer, la revue de cinéma de Serge Daney, Trafic… Bien peu d’auteurs ont quitté l’éditeur qui les « protégeait comme une louve », selon les termes de Célia Houdart dans Libération. Trois des écrivains publiés par P.O.L, Mika Biermann, Christine Montalbetti et Valérie Mréjen offrent au Nouveau Magazine Littéraire un portrait de « leur » éditeur – et, sans se concerter, évoquent leur dernière rencontre avec lui.

Crédit image de une : Eric Feferberg/AFP PHOTO

« Les hannetons volaient »
Par Valérie Mréjen
(Dernier ouvrage paru chez P.O.L : Troisième personne, 2017.)

Notre dernier échange : un sms pour s’assurer que je n’avais pas pris mal ce commentaire dubitatif émis à propos d’une programmation de films, dont les miens, projetés au cours d’une soirée. Tu sais ce que je pense n’est-ce pas ? Paul était comme cela aussi, et c’est là-dessus que je resterai désormais : un homme d’une infinie délicatesse qui avait peur d’avoir pu commettre une maladresse. Quant à moi je ne m’était pas sentie visée une seule seconde, mais son inquiétude, d’un coup, avait réveillé la mienne, Oh là là, il a pensé après coup que j’avais pu prendre cette critique personnellement, mais pas du tout bien sûr. Le rassurer, tout de suite lui envoyer un mot.

Il y a quelques années, je l’avais filmé dans son bureau pour ma série Portraits filmés 2.

Voici le souvenir qu’il avait choisi de raconter :

J’avais onze-douze ans, c’était après ma première communion, au mois de juin, il faisait un temps magnifique. Les journées étaient très longues, le jardin était splendide, il y avait des fleurs partout… les hannetons volaient… et puis j’étais très heureux, un soir, on redescendait après le dîner dans le jardin, j’étais très heureux, et j’étais remonté dans ma chambre, j’avais écrit sur un bout de papier Je ne crois pas en Dieu, je l’avais roulé dans un tube d’aspirine, j’étais redescendu et j’avais enterré le tube d’aspirine. J’avais le cœur qui battait, j’étais très ému. J’avais l’impression de faire quelque chose d’énorme, j’étais très fier.

 

L’enfance de son sourire
Par Christine Montalbetti
(Dernier ouvrage paru chez P.O.L : Trouville Casino, 2018.) 

Je sais combien les deuils sont capables de me rendre muette et j’ai peur, c’est vrai, devant celui-ci.

Écrire une ligne en pensant (en sachant) qu’il ne la lira pas, me paraît étrange, et presque impossible.

Je me rends compte à quel point depuis toutes ces années j’écris pour Paul.

J’écris pour les autres, pour les lecteurs, que j’anticipe, que j’inclus dans le mouvement de ma phrase, pour mon compagnon, qui est mon premier lecteur. Et pour Paul. Quand je tape une phrase, qu’elle se forme sous mes doigts, j’anticipe leurs réactions. Les phrases sont des choses que j’offre.

Ne plus pouvoir les lui offrir, c’est cela qui est inimaginable. 

Je pense à l’enfance de son sourire.

À sa finesse extrême. 

À sa pudeur.

À ce qu’il a réussi à dire de lui dans ses films.

Dans son film Éditeur, il dit aussi que ses auteurs l’ont sauvé.

Je ne suis sans doute pas la seule parmi ses auteurs à pouvoir dire ça, cela doit être vrai pour chacun de nous à une échelle ou à une autre, mais en tout cas moi aussi, j’ai été sauvée par Paul.

Un deuil violent m’a empêchée d’écrire pendant des années (alors que l’écriture pour moi était déjà constitutive, que j’écrivais depuis l’enfance) et puis quand enfin j’ai réussi à écrire Sa fable achevée, Simon sort dans la bruine et que Paul en a accepté le manuscrit, qu’il m’a accueillie, j’ai eu le sentiment qu’il m’avait redonné ma voix.

C’est un sentiment qui ne m’a jamais quittée, et dont je le remerciais à chaque livre. 

C’est incroyable, étourdissant et essentiel, tout ce qu’il a changé dans ma vie. Comme il a donné un sens à ces heures passées à écrire. Et aussi toute cette part à laquelle on ne pense pas forcément, les rencontres que ça a entraîné, les voyages, toutes les joies que je lui dois.

Cette nuit, je ne sais pas pourquoi, j’ai repensé à cette première fois où nous nous sommes vus.

C’était aux éditions, dans le clair obscur de son bureau, lui légèrement à contre-jour, assis devant la baie vitrée dont la lumière se laissait filtrer par les lattes des stores. C’était l’été, il faisait chaud.

J’étais si timide (et je le suis restée, sans doute en général, mais aussi face à lui, pendant nos déjeuners), et lui aussi, dans une certaine mesure, était un homme timide (imaginez, nous n’en menions souvent pas large, à nous sourire en essayant de tresser nos phrases), quelqu’un d’infiniment délicat, et qui était d’abord dans l’écoute, tous ses auteurs ont dû en faire l’expérience.

Il s’est entouré aussi de gens qui ont la même délicatesse que lui, Jean-Paul Hirsch, Vibeke Madsen, Antonie Delebecque, depuis quelques années Lucie Garillon, les stagiaires aussi, qui changent mais qui semblent chaque fois épouser cette douceur qui règne dans les bureaux des éditions P.O.L ; et délicat aussi Jean-Luc Mengus, le correcteur ; et autrefois, dans ces mêmes bureaux, Frédéric Maria et sa finesse, qui vit maintenant sous le soleil de Nice, et Thierry Fourreau, qui faisait exister sur la page les textes des autres, et qui a écrit le si bouleversant Perfecto.

Délicatesse inouïe, et sens de la fête aussi, il ne faut pas l’oublier, le stand POL du salon du livre de Paris toujours bondé et où nous traînions au-delà de l’heure, les soirées dans l’appartement de Paul, ces voyages dans lesquels il accompagnait parfois les auteurs, ceux que nous avons faits à Montpellier, plusieurs fois, à Manosque, plusieurs fois, à Berlin.

La dernière fois où nous nous sommes vus, cher Paul, a été plus brouillonne, c’était juste avant les vacances de Noël, je venais récupérer quelques exemplaires, prendre aussi les beaux Rose Pourquoi, Vienne avant la nuit et Ma très grande mélancolie arabe, et enregistrer la petite vidéo avec Jean-Paul, et nous nous étions dit que nous allions déjeuner ensemble en janvier, pour que je vous parle de mes projets en cours.

Ce déjeuner me manque tant.

Il m’aurait été si précieux pour me donner la force de continuer. Pour me guider, même si vous n’interveniez jamais (oui, nous nous sommes toujours vouvoyés), même si vous encouragiez tout. Et peut-être est-ce que je dois me rattacher à ça alors, au fait que vous auriez accueilli ces projets avec votre belle écoute et ce sourire qui n’appartenait qu’à vous ?

 

Un boxeur et un horloger
Par Mika Biermann
(Dernier ouvrage paru chez P.O.L : Sangs, 2017)

Marseille, le 11 décembre 2017. Il pleuvote pour la première fois depuis des mois. Les trottoirs sont des patinoires. Le Café de la Banque est ouvert. La dernière fois nous avions dû nous rabattre dans un kiosque à frites. Paul y avait croisé les jambes au soleil. Le vrai gentleman habite en soi-même, et des tasses ébréchées, il en a vu d'autres.

Rien n'est ébréché au Café de la Banque. Les cuivres chantonnent, le serveur dort debout, Paul est assis à une table minuscule. Il sourit. Son regard me rappelle celui d'un boxeur. Poids-plume, peut-être, mais un boxeur. Il en a gagné, des combats ; il peut sourire avec modestie.

Aujourd'hui, c'est jour de repos. Marseille est loin du ring. Nous parlons. Les phrases s’égrènent. Paul est un horloger suisse. Il sait qu'entre un tic et un tac se niche un silence ; il sourit quand sonne l'heure.

Il ne me laisse pas payer. Il ne m'a jamais fait payer, ni maladresses, ni états d'âme. C'est un prince, pas un ponte.

Nous marchons dans la rue. Paul fait fi du crachin qui vole. Les rues sont vides ; pas une voiture à l'horizon ; le monde est parfait. Il hume le vent, rentre la tête entre les épaules. Matelot, capitaine, il en a vu d'autres, des vastes cieux, au-dessus des tuiles.

Il me parle gentiment, comme on doit parler à un écrivain. Nos chemins se séparent devant la préfecture. C'est un éditeur. Notre éditeur. Il traverse la place, entre deux bassins qui débordent. Il a l'ultime grâce de diminuer de taille en s'éloignant. Il fendille la foule rue Saint-Fé. Il disparaît. Il n'est plus là. Paul Otchakovsky-Laurens.