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Ozil - Benzema : trajectoires contrariées

Written by Stéphane Beaud | Jul 30, 2018 2:44:00 PM

En 2016, Karim Benzema – avant-centre de l’équipe de France au Mondial de 2014 et vainqueur de la Ligue des Champions avec le Real Madrid – n’est pas retenu par Didier Deschamps pour disputer l’Euro qui se déroule en France. En guise de rétorsion, il accuse ce dernier d’avoir « cédé à une partie raciste de la société française ».

Deux ans plus tard, Mesut Ozil, le meneur de jeu d’origine turque de l’équipe allemande championne du monde en 2014, annonce par un tweet – huit jours après la fin de la coupe du monde en Russie (où la Mannschaft n’a pu dépasser le stade des poules) – sa décision de ne plus vouloir honorer la sélection dans la National Mannschaft. « Je ne jouerai plus pour l'Allemagne aussi longtemps que je ressentirai du racisme et du manque de respect à mon égard » (23 juillet 2018).

On peut observer dans ces deux cas – « affaires » Benzema et Ozil – un certain air de famille, à savoir : primo ces deux joueurs évoluent dans des équipes très « multiculturelles » parce que comprenant bon nombre d’enfants d’immigrés de leurs pays respectifs ; secundo, leur célébrité et leur statut d’icône sportive leur permettent de porter le fer contre leurs institutions respectives (la fédération du football allemand, le sélectionneur français…) en s’estimant victimes de « racisme » de leur part. Il reste qu’une différence irréductible demeure dans ces deux cas : l’accusation de racisme d’Ozil vise une institution (la Fédération allemande de football) et l’extrême droite (l’Afd) alors que l’accusation de complicité avec le racisme de Benzema visait une personne singulière.

Ozil ou les dilemmes d’un joueur binational

Pour comprendre l’affaire Ozil, il faut commencer par évoquer le personnage et son histoire. Il est né en 1988 à Gelsenkirchen, une ville du bassin industriel de la Ruhr, située en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. C’est le Land qui compte la plus importante communauté turque d’Allemagne. Comme beaucoup de grands footballeurs, il a appris à jouer très jeune, dès 5/6 ans. Il pratiquait le football sur des terrains de handball en béton où vingt joueurs se disputaient le ballon, comme il l’explique en 2016 dans une interview à L’Equipe : « Quand j’étais petit, je jouais sur un petit terrain fermé, comme une cage. Le ballon ne pouvait pas sortir. Le terrain était abimé, si tu tombais, tu te faisais mal. À six ans, je jouais avec mes grands frères et les copains de mes grands frères, qui étaient plus forts. Du coup, je devais m’imposer ».

Jeune, son idole était Zinedine Zidane : même position sur le terrain, même style de jeu, même origine immigrée et religieuse (Islam), même éducation, etc. Ozil a percé jeune dans le club de sa ville, Schalke 04, mais n’y est pas resté longtemps. Son père (Mustafa) qui était aussi alors son agent l’a transféré au Werder de Brême avant qu’il file au Real Madrid puis à Londres, à Arsenal.

Lorsqu’il a éclos jeune au plus haut niveau, Ozil a dû affronter les dilemmes typiques d’un joueur binational de haut niveau. Choisir sa nationalité sportive, c’est hésiter longuement entre le pays de ses parents (on dit « ses racines », la Turquie) et son pays de naissance (l’Allemagne). Comme tous les joueurs binationaux prometteurs, il était l’objet de toutes les attentions en Turquie ; « La Fédération turque n’a cessé de me courtiser pendant de longs mois. En outre, j’ai dû être patient car j’ai attendu très longtemps avant d’être convoqué pour la première fois en équipe d’Allemagne Espoirs. Au même moment, les Turcs me mettaient la pression. À dix-sept ans, j’ai effectué mes débuts avec les moins de 19 ans allemands. Aujourd’hui, je ne regrette pas mon choix », dit-il après avoir remporté en 2009 l’Euro Espoirs. 

Plus tard, une fois bien installé en équipe d’Allemagne, il modifiera quelque peu son discours – comme il est de mise dans ce type de circonstances – en considérant que sa place dans l’équipe d’Allemagne allait de soi : « Je suis né à Gelsenkirchen et je me sens bien dans ce pays. Je ne pouvais pas imaginer jouer pour une autre nation. » Mais il faut aussi savoir que de même que le choix de Nabil Fékir (d’origine algérienne) de jouer pour l’équipe de France en 2015 lui a valu moult reproches et insultes sur les réseaux sociaux de la part de jeunes d’origine algérienne (lui aurait « trahi » le pays de ses parents), le fait d’avoir choisi l’équipe d’Allemagne réserva bien des épreuves à Ozil. Il a, par exemple, dû subir les sifflets et les quolibets des 25 000 supporters turcs présents à Berlin lors du match de qualification Allemagne-Turquie, le 8 octobre 2010 (l’Allemagne avait gagné 3-0 !…)

Cette brève évocation de l’histoire d’Ozil permet de dresser un décor qui permet de comprendre un peu mieux ce qui va suivre.

Gala de charité et photo polémique

La récente affaire Ozil ne se comprend pas sans avoir à l’esprit la vive polémique qui eut lieu en mai 2018, avant le début de la coupe du Monde.  Celle-ci fait suite à la publication pendant la campagne électorale en Turquie d’une photographie où Ozil apparaissait, le sourire aux lèvres lors d’un gala de charité à Londres, aux côtés du président Erdogan, avec deux autres internationaux allemands d’origine turque évoluant comme lui en Angleterre. À quelques jours du scrutin électoral en Turquie, Ozil était ainsi transformé, à la faveur de cette photo, en un soutien objectif – et de poids – du régime d’Erdogan, notamment aux yeux de la forte communauté turque en Allemagne.

Les opposants au régime d’Erdogan et l’extrême droite allemande ont bien sûr accusé Ozil de ne pas avoir respecté une forme de neutralité, d’avoir outrepassé son rôle, bref d’avoir « fait de la politique ». Le président de la Fédération allemande de football (DFB) a reproché à ces trois joueurs de se faire « manipuler » par Erdogan. Il a même tenu à préciser sur Twitter la chose suivante : « Le football et la DFB défendent des valeurs qui ne sont pas complètement prises en compte par M. Erdogan ».

Ozil a défendu sa participation à ce gala de charité en rappelant sa double loyauté, celle de son pays de naissance qui l’a vu grandir (l’Allemagne) et celle du pays de ses parents : « Comme beaucoup de personnes, mes origines proviennent de différents pays. J’ai deux cœurs : un allemand et un turc. Durant mon enfance, ma mère m’a dit de ne jamais oublier d’où je venais (…) Pour moi, faire une photo avec lui [Erdogan] n’était en aucun cas politique, il s’agissait juste de respecter le plus haut dignitaire de mon pays […], de ne pas manquer de respect aux racines de mes ancêtres, qui auraient été fiers de ce que je suis devenu aujourd’hui. » 

Lors de la Coupe du Monde et des déboires de l’équipe d’Allemagne, Ozil a été exaspéré par les attaques des médias allemands et, en retour, s’est attaqué à eux : « Si un journal ou des experts trouvent des failles dans mon jeu, je peux l'accepter. Mais ce que je n'accepte pas, c'est que les médias allemands expliquent continuellement que ce soit à cause de mon double héritage et d'une simple photo que toute l'équipe a fait une mauvaise Coupe du monde [...] Certains médias allemands utilisent mes origines pour faire leur propagande d'extrême-droite. Cela franchit une limite personnelle qui ne devrait jamais être franchie. Les médias essayent de retourner la nation allemande contre moi. »

Quand le contexte géopolitique rattrape le sport

La volonté de Mesut Ozil de décliner désormais toute sélection en équipe nationale – en invoquant le racisme et le manque de respect à son égard – a bien sûr fait l’effet d’une bombe dans le paysage sportif et politique d’outre-Rhin. Elle sonne comme la fin de cette belle légende de l’équipe multiculturelle (« multikulti ») qui a émergé en 2006 lors de la coupe du monde en Allemagne et a triomphé au Mondial de 2014 au Brésil. Il faut savoir que la réforme du code de la nationalité allemande de 2000 a été en partie favorisée par la promotion du modèle de l’équipe de France Black-Blanc-Beur de 1998, composée de bon nombre d’enfants d’immigrés qui ont bénéficié du droit du sol. En effet, faute de l’existence de ce droit en Allemagne, les enfants d’immigrés conservaient la nationalité de leurs parents. Pour jouer dans les sélections nationales de leur pays natal, ils devaient demander leur naturalisation allemande.

Le nouveau code de nationalité allemande leur accorde le droit du sol et les rend tout de suite sélectionnables, par exemple dans la Mannschaft. Ce n’est donc pas un hasard si cette réforme juridique a produit mécaniquement ses effets dans le football allemand : l’équipe nationale a progressivement intégré de plus en plus de joueurs d’origine immigrée (venant surtout de Turquie mais aussi du Maroc, du Ghana, du Cameroun, etc.) comme Ozil, Gundogan, Boateng, Khedira… La notion d’équipe multiculturelle a alors pris corps, été largement commentée dans la presse et valorisée par les responsables politiques. Elle a aussi permis, un peu comme en France, de voir différemment l’apport des enfants d’immigrés à la vie nationale.

C’est dans ce contexte que la sécession d’Ozil semble clore la fin d’un cycle vertueux. En deux mots, tout se passe comme si la question de la politique, et plus particulièrement celle de géopolitique, avait réaffirmé sa primauté et pris le dessus sur les questions purement sportives. L’affaire Ozil est aussitôt devenue une affaire d’Etat. Si la chancelière Merkel a fait rapidement savoir par son porte-parole qu’elle respectait la décision d’Ozil, le ministre de la justice (Abdülhamit Gül), du Président Erdogan, n’a, lui, pas pris de gants en déclarant : « Je félicite Mesut Ozil qui, en quittant l’équipe nationale d’Allemagne, a marqué le plus beau but contre le virus du fascisme ».

On sait sans doute que le Président Erdogan, récemment réélu, est depuis des années en conflit ouvert avec l’Allemagne qui lui reproche ses manquements à la démocratie et son caractère de plus en plus affirmé d’autocrate. Il faut aussi se souvenir que l’Allemagne compte sur son sol près de trois millions d’immigrés turcs qui, comme gastarbeiter, ont été pour beaucoup d’entre eux les soutiers du miracle économique allemand des années 1960-70. On sait enfin que la « communauté » turque installée depuis presque soixante ans en Allemagne provient majoritairement des terres pauvres de l’Anatolie. Dans son ensemble, elle est, depuis l’arrivée d’Erdogan dans le champ politique turc, l’un de ses plus fidèles soutiens, largement acquise à sa cause conservatrice et traditionnaliste (notamment dans son rapport à l’Islam).

Benzema, de la déception sportive à l’accusation de racisme

Le cas de Benzema n’est qu’en apparence semblable. On se souvient peut-être que Karim Benzema – d’origine algérienne – avait été exclu de la sélection nationale (française) par Didier Deschamps lors de l’Euro 2016. Même si Benzema venait de remporter la Ligue des Champions avec le Real Madrid, il restait impliqué dans une affaire judiciaire très médiatisée en tant qu’accusé de complicité dans un chantage à la diffusion de la sex-tape de Mathieu Valbuena, son partenaire en équipe de France.

Comme Hatem Ben Arfa, qui venait d’effectuer une saison magnifique à l’OGC Nice, avait été aussi non sélectionné en équipe de France par le même Didier Deschamps, Eric Cantona, l’ancien grand attaquant de Manchester United (1994-1999), amateur du beau jeu et promoteur des vertus du métissage dans le foot, était venu à la rescousse de Benzema et Ben Arfa. Il avait, dans une interview au Guardian (le 26 mai 2016), suspecté, dans le choix du sélectionneur français, une sorte d’a priori anti-maghrébin et/ou quelques relents racistes. Il avait aussi cru bon, dans cet interview au vitriol, d’ironiser sur le patronyme de Deschamps – un nom « bien français… » –avec mille points de suspension implicites. Cette sortie médiatique du King Eric eut instantanément un grand retentissement.

Deux jours plus tard, Benzema, aidé de son agent, s’engouffra dans la brèche ainsi ouverte. Dans une interview donnée à un journal espagnol, il accusa à son tour Didier Deschamps d’avoir, en l’excluant de l’équipe nationale, ni plus ni moins « cédé à une partie raciste de la société française ». Il ne savait sans doute pas qu’il formulait là, par médias interposés, une véritable déclaration de guerre au sélectionneur des Bleus, oubliant par la même occasion un fait connu de toute la presse sportive : Deschamps l’avait – jusque-là… – toujours ménagé, toujours soutenu, contre vents et marées.

L’accusation par Benzema d’une sorte de complicité de racisme de la part de Deschamps n’était étayée par aucune preuve et semblait surtout guidée par le ressentiment de ne pas être sélectionné. Ses déclarations tonitruantes étaient faites à un moment où le récent titre de vainqueur de la Ligue des Champions lui donnait des ailes et semblait le protéger de tout. Elles n’en signaient pas moins son bannissement à vie de l’équipe de France sous l’ère Deschamps.

L’honneur social de Deschamps mis en cause

Les intenses campagnes de presse orchestrées en faveur de Benzema par son agent durant les deux dernières années pour mettre la pression sur Deschamps et le faire plier échouèrent régulièrement. Benzema n’a donc pas fait partie de l’équipe des 23 qui a gagné la Coupe du Monde de 2018. De même qu’Aimé Jacquet avait en son temps (1996) préféré se séparer des talentueux Cantona et Ginola pour construire un groupe uni et solidaire, susceptible de gagner la coupe du monde de 1998, de même son héritier spirituel (Didier Deschamps) n’a eu aucun mal pour laisser durablement à la porte de l’équipe de France celui qui s’était permis de mettre en cause l’honneur social du sélectionneur et, par extension, de toucher à sa famille.

Pour comprendre l’inflexibilité de Deschamps sur ce sujet, rappelons un fait majeur : les accusations publiques de racisme – ou comme ici de complicité avec le racisme – sont grosses de dangers, ainsi celle de Benzema visant Deschamps s’est traduite par des faits tangibles, sous la forme de « passages à l’acte » de personnes la prenant pour argent comptant. Par exemple, quelques jours après l’interview de Benzema dans Marca, un tag a été peint la nuit (avec la mention « raciste ») sur un mur de la maison du sélectionneur à Concarneau, ville natale de son épouse. Benzema, fort du sentiment d’impunité que peut donner la gloire sportive (des revenus de nabab, des millions de followers), n’a sans doute pas mesuré qu’avec cette accusation, il avait franchi une ligne jaune. Il était périlleux d’accuser de faiblesse face au racisme un sélectionneur qui, depuis sa prise de fonction (2012), compose une équipe nationale comprenant une majorité de joueurs originaires d’Afrique subsaharienne…

 

Photo : Karim Benzema (droite) et Mesut Ozil, co-équipiers au Real Madrid, 20 avril 2013 © DANI POZO/AFP