Orelsan, Mennel : l'égalité K.O ?

Orelsan, Mennel : l'égalité K.O ?

Dans le contexte post-Weinstein, il est assez explicite que la reconnaissance accordée à Orelsan par les professionnels du monde de la musique ne réponde pas aux critères d’apaisement et de responsabilité sociale et politique jugés incontournables pour Mennel Ibtissem.
Par Réjane Sénac.

Les phénomènes de libération de la parole #MeToo et #BalanceTonPorc sont éminemment politiques, car ils écorchent le mythe croisé d’une égalité et d’une liberté « à la française ». 

Ces deux totems centraux dans le récit national d’une grande et belle France ne sont alors plus des tabous, car ils sont discutés, ils sont le centre de disputes non seulement sur leurs mises en œuvre, mais aussi sur leurs sens.

Qu’est-ce que la journée du 9 février 2018 dit dans ce contexte de démythification de l’égalité et de la liberté « à la française » ? Comment comprendre ce goût de gueule de bois ressenti par celles et ceux, dont je suis, qui portent cette démythification comme condition pour que la liberté soit l’expression de la non-domination et non de la servitude volontaire ? 

Éviction de Mennel, consécration d'Orelsan

Cette sensation de lendemains difficiles vient, il me semble, du mélange de deux évènements témoignant de la vitalité de codes hérités et constitués de racisme et sexisme aujourd’hui parés de prétendue bienveillance. Cette gueule de bois est paradoxale puisqu’elle correspond à la sensation que cela ne bouge pas autant et aussi vite que nous le pensions, le voudrions.

Le même jour, TF1 et la production de l’émission The Voice qualifient de « décision responsable » le retrait de la candidate Mennel Ibtissem et un collège de 600 professionnels du monde de la musique distingue le rappeur Orelsan à travers trois prix, dont artiste masculin de l'année, aux 33es Victoires de la musique.

Comment et pourquoi dire que ces deux évènements font et disent un système où les voix des enfants de la République ne sont pas écoutées, jugées selon les mêmes critères, la même exigence ?

Attention aux amalgames, me direz-vous, il est hors de propos de comparer les paroles de chanson, quelle que soit leur violence, d’un artiste comme Orelsan, avec les prises de position personnelles de Mennel Ibtissem. Certes, cette distinction entre la liberté d’expression de l’artiste dans le registre fictionnel et son devoir d’exemplarité en tant que citoyen.ne est essentielle, mais elle ne doit pas paralyser l’analyse et la dénonciation du traitement différencié, voire discriminatoire, entre artistes en fonction de leur sexe, de leur couleur et/ou de leur religion.

Intransigeance avec Mennel, indulgence avec Cotillard

Pour ne prendre qu’un exemple, les déclarations de l’actrice Marion Cotillard lors d’une émission sur Paris Première le 6 février 2007 concernant le 11 septembre et la théorie du complot n’ont pas été jugées avec autant de virulence et d’intransigeance que les tweets et messages Facebook de Mennel Ibtissem, exhumés par la fachosphère. L’interprétation d’Hallelujah de Leonard Cohen en anglais et en arabe par Mennel Ibtissem, une chanteuse de 22 ans d’origine syrienne a d’abord été saluée comme un magnifique symbole d’œcuménisme et de paix. Suite aux réactions concernant son port du turban et ses anciennes prises de position sur les réseaux sociaux, elle a très vite été suspectée de mettre en danger les valeurs de la République, en particulier la laïcité, et son unité. Dans le message expliquant son départ de The Voice, elle répond à ces peurs en affirmant qu’elle participait à cette émission « avec l'intention de rassembler, pas de diviser, d'ouvrir les esprits, pas de les assombrir » et qu’elle a « foi en un futur rempli d'amour, de paix et de tolérance (…) foi en (son) pays, la France ».

Le fait que le même jour le rappeur Orelsan, soit, comme en 2012, plusieurs fois primé aux Victoires de la musique interroge les critères appliqués pour juger de la responsabilité sociale et politique des artistes. 

« Se faire marie-trintigner »

Rappelons que cette question fut l’objet de décisions juridiques contradictoires entre sa condamnation le 31 mai 2013 par le Tribunal de Grande Instance de Paris en première instance et sa relaxe le 18 février 2016 par la cour d’Appel de Versailles en deuxième instance.

En effet, cet enfant de la classe moyenne normande qui, comme il le précise dans une interview dans Libération en février 2009, « n’insultera jamais (sa) pauvre petite maman », fut reconnu coupable d’injure publique envers un groupe de personnes à raison de leur sexe et du délit de provocation à la violence à l’égard d’un groupe de personne à raison de leur sexe par la 17ème chambre du TGI de Paris au motif que « l’auteur a conscience de sa responsabilité d’artiste ».

Ils relèvent en particulier l’usage du néologisme « se faire marie-trintigner » dans la chanson « Saint-Valentin » comme le point culminant de la normalisation de la menace physique en cas de non-soumission de la femme à l’homme.

Les juges du TGI condamnent ainsi « la banalisation répétitive de la violence physique, morale et verbale à l’égard des femmes, dans des chansons qui s’apparentent à des chroniques d’un sexisme ordinaire qui véhiculent une image dégradée et dégradante de la femme d’autant plus dangereuse qu’elle s’inscrit dans un contexte ambiant où les dramatiques conséquences du machisme et des violences, tant physiques que morales et verbales, faites aux femmes sont trop souvent admises, voire minimisées ».

La condamnation du chanteur par le TGI a ainsi été faite au regard des critères de la forme et de l’influence de l’auteur. Le fait de considérer l’œuvre comme de la fiction, du second degré ou une œuvre politique n’a pas été considéré comme le critère déterminant.

La Cour d’Appel de Versailles a eu un raisonnement inverse dans sa décision de relaxe du 18 février 2016. Au motif que le caractère fictionnel de la chanson crée une prise de recul, elle a écarté l’analyse de la nature des propos et de leur impact sur le public.

Dans sa chanson « Courez courez », Orelsan joue du flou entre le « je » narratif et biographique, entre le personnage et la première personne lorsqu’il dit « les féministes me persécutent, me prennent pour Belzébuth, comme si c'était d'ma faute si les meufs c'est des putes. »

Pour rappel ce petit extrait de Sale pute (2006) : « On verra comment tu fais la belle avec une jambe cassée. On verra comment tu suces quand j'te déboiterai la mâchoire. T'es juste une truie tu mérites ta place à l'abattoir. » Une requête avait été portée par l’association Ni putes ni soumises et l’artiste avait été poursuivi comme complice du site hébergeur de la vidéo pour provocation non suivie d’effet à la commission d’atteintes volontaires à la vie, d’atteintes volontaires à l’intégrité de la personne et d’agressions sexuelles. La relaxe est prononcé le 12 juin 2012 par le tribunal correctionnel de Paris au motif que les propos provocateurs et d’une extrême violence étaient prononcés à l’encontre d’une personne fictive (la petite amie imaginaire) par un personnage fictif (Oreslan et non Aurélien Contentin).

Il a changé, il a mûri, c’est de l’histoire ancienne, vraiment ? Dans son dernier album, La fête est finie, primé vendredi 9 février, même quand il chante son amour à une femme, dans « Paradis », il continue à mettre en scène un Orelsan associant les femmes à une animalité méprisable : « J'ai abandonné ces chiennes sur le bord de la route. C'est moi qui devrais avoir des doutes parce que tu les baises toutes. » Et que penser de l’hommage à sa mère lors de la Cérémonie : « J'ai dit je t'aime à des connasses qui n'en valaient pas la peine, j'ai jamais dit je t'aime à ma mère ! »

Un long chemin reste à parcourir pour parvenir à l'égalité 

Dans le contexte post-Weinstein, il est assez explicite que la reconnaissance accordée à Orelsan par les professionnels du monde de la musique ne répond pas aux critères d’apaisement et de responsabilité sociale et politique jugés incontournables pour Mennel Ibtissem.

Au regard de mes travaux sur les justifications publiques de l’inclusion de celles et ceux qui ont été exclues historiquement et théoriquement de la fraternité républicaine — la parité pour les femmes et la diversité pour les « non-blanc.he.s » — ce contraste de traitement renvoie à une forme d’indulgence complice entre frères et de suspicion de non-conformité dangereuse pour les « non-frères ». Il témoigne de la survivance d’une citoyenneté capacitaire dans laquelle les « non-frères » deviennent des dangers s’ils ne sont pas irréprochables. Leur apprentissage des codes dominants n’étant jamais suffisant et leurs fautes impardonnables.

Le chemin à parcourir pour démythifier l’égalité et la liberté « à la française » est encore long et il exige une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour que ces principes soient ceux de la non-domination et de l’émancipation. Cette responsabilité est la nôtre, elle est exigeante et elle seule assurera la victoire de l’égalité et de la liberté pour tou.te.s. Liberté, égalité, responsabilité : ne nous trompons pas de victoire. 

 

Réjane Sénac est directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF, auteure des Non-Frères au pays de l'égalité (Presses de Sciences Po)

 

Photo : Mennel Ibtissem © DR

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !