Orban ou la preuve par trois de nos naïvetés

Orban ou la preuve par trois de nos naïvetés

Suite au vote par le Parlement européen, le 12 septembre, du déclenchement de l’article 7 du Traité sur l'Union Européenne à l’égard de la Hongrie, Pierre Verluise, docteur en géopolitique, souligne la triple naïveté des États membres qui ont façonné, via les élargissements et les traités, l'impuissance de l'UE.

Que retenir de l’adoption par le Parlement européen d’un rapport qui invite le Conseil à étudier la possibilité d’enclencher l’article 7 du Traité sur l'Union Européenne à l’encontre de la Hongrie ?

Sans préjuger de la suite qui sera donnée par le Conseil et encore moins du retour rapide de la Hongrie sur le droit chemin des valeurs de l’Union européenne, ce nouvel épisode démontre que l’UE a trop souvent fait preuve de naïveté.

Premièrement, Viktor Orban nous administre la preuve de la naïveté de ceux qui prétendaient depuis 2010 qu’il était préférable de ne pas se porter sur le terrain politique, et qu’il était suffisant de lancer des procédures « techniques ». Son groupe au Parlement, le PPE, a pensé qu’il fallait éviter de le critiquer publiquement pour mieux l’influencer, le garder en son sein pour mieux le contrôler. Sans intégrer qu’Orban est parfaitement à l’aise dans le rapport de force, et maîtrise suffisamment les médias grand public hongrois pour présenter à son avantage les tensions avec l’UE. Cela fait penser à ceux qui, au milieu des années 1990, avançaient avec des airs d’experts qu’il était pertinent d’intégrer la Russie au Conseil de l’Europe « parce que nous pourrons ainsi mieux la conduire sur le chemin du respect des droits fondamentaux ». Les années Poutine viennent démontrer l’inanité de ces petites lâchetés opportunistes. Viktor Orban a réussi à passer entre les gouttes pendant presque neuf ans. Il faudra un jour expliquer par quels processus l’UE a toléré si longtemps ses errements. Il serait également pertinent de se demander si cette tolérance n’a pas contribué à la preuve par l’exemple, bientôt suivi par d’autres pays, que le respect des traités européens peut être « optionnel ». En effet, au-delà de la Hongrie, c’est l’Europe centrale (Pologne, République tchèque, Slovaquie) et la Croatie qui échappent de plus en plus au respect des règles du jeu européen.

Deuxièmement, Viktor Orban nous démontre que les artisans des élargissements de l’UE depuis le début du XXIe siècle ont fait preuve d’une naïveté confondante à propos de l’adhésion aux valeurs de l’UE de certains des pays candidats, sans vouloir ouvrir les yeux sur le fait qu’ils s’intéressaient parfois davantage aux fonds européens qu’à ses valeurs. Plaçant dans l’OTAN leurs espoirs en matière de défense, beaucoup voyaient dans l’UE un moyen de remplir l’assiette, et rien d’autre. Tout en se prétendant « plus européens que les Européens et n’avoir de leçon à recevoir de personne. » Faut-il y voir de la duplicité, peut-être pas, mais des calculs d’opportunité, certainement. En privé, nombre des acteurs qui ont œuvré dans les anciens États membres en faveur de l’adhésion des ex-pays satellites ont maintenant un goût amer dans la bouche parce qu’ils se sentent trahis. Probablement les partisans de ces élargissements ont-ils sous-estimé combien il serait difficile pour des États qui venaient de retrouver leur souveraineté depuis seulement quinze ans d’en céder des pans pour contribuer à une nouvelle forme de souveraineté partagée. L’identité nationale est un sujet complexe, et un carburant politique facile à manipuler. Quoi qu’il en soit, pour de larges pans des opinions publiques des anciens pays membres, les expériences inégales des élargissements récents pèsent confusément dans l’appréciation de l’opportunité d’intégrer de nouveaux candidats (Albanie, Ancienne République yougoslave de Macédoine, Monténégro, Serbie, Turquie, voire Bosnie-Herzégovine, Kosovo).

Troisièmement, V. Orban nous assène brillamment la preuve de la naïveté des rédacteurs de l’article 7 du traité sur l’UE. En effet, il est écrit au deuxième paragraphe :

« Le Conseil européen, statuant à l’unanimité sur proposition d’un tiers des États membres ou de la Commission européenne et après approbation du Parlement européen, peut constater l’existence d’une violation grave et persistante par un État membre des valeurs visées à l’article 2, après avoir invité cet État membre à présenter toute observation en la matière. » Ainsi, les rédacteurs du traité de Lisbonne n’ont jamais dans leurs pires cauchemars osé envisager que plus d’un État membre de l’UE puisse au même moment ne pas respecter les valeurs de l’UE. Aujourd’hui, la Pologne et la Hongrie, mais aussi d’autres pays d’Europe centrale et orientale, voire d’anciens États membres, pourraient très bien agiter au moment opportun leur droit de veto et mettre en difficulté la poursuite de la procédure. La lecture des paragraphes trois et quatre démontre de surcroît que des portes de sorties sont ménagées. En fait, la possibilité de suspendre certains droits de vote d’un État membre qui ne respecterait pas les valeurs de l’UE paraît très complexe et nécessite une forte volonté politique. Pourquoi ? Tout se passe comme si les États membres avaient anticipé, en rédigeant les traités, la possibilité de se voir un jour visés par une procédure de suspension et cherché à réduire ce risque le plus possible. Une fois de plus, les États membres sont eux-mêmes à l’origine d’une limitation de l’UE.

Concernant les conséquences plus immédiates sur le PPE et les futures élections, après avoir tiré sur la corde depuis 2010, Viktor Orban doit avoir l’impression d’avoir été lâché par le PPE. Celui-ci a été et reste traversé par des débats au sujet de la Hongrie et personne ne sait dans quel état ce groupe sortira des prochaines élections qui sont déjà dans le viseur de tous. Quant à savoir si cette mise en mouvement vers une activation de l’article 7 pour la Hongrie pourrait avoir un effet dissuasif, mieux vaut ne pas trop compter dessus. En effet, la Pologne est depuis décembre 2017 sous la coupe d’une telle mesure et cela n’a pas invité la Hongrie à redresser la barre. Beaucoup dépendra, aussi, de la détermination des poids lourds de l’UE… et des choix des électeurs à l’occasion des élections pour le Parlement européen, au printemps prochain. 

 

Pierre Verluise est docteur en géopolitique de l’Université de Paris IV – Sorbonne, fondateur de Diploweb.com . Auteur de Géopolitique de l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural (PUF, 2015)

Photo : Viktor Orban © WOJTEK RADWANSKI/AFP

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !