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L’oralité, botte de Nevers de M. Blanquer

Written by Jean-Pierre Rioux | Feb 16, 2018 11:28:24 AM

C’était un vieux tabou à la française, préservé depuis des décennies par tous les pusillanimes : le bac général prépare mal aux études supérieures, il ne faut donc pas y toucher. D’un seul coup d’un seul, ce constat d’impuissance est balayé, avec un fort soutien des Français. Dont acte et bravo.

On peut certes regretter qu’une réforme du bac professionnel, du bac technologique et de l’apprentissage n’accompagne pas « en même temps » ce coup de force réussi. On peut s’attendre à voir fleurir les réactions indignées, résignées ou positives du côté des syndicats, des disciplines, des groupuscules lycéens, des régions et même en catimini de l’administration de la rue de Grenelle. On peut déplorer le flou qui entoure encore les « modules d’orientation », les propositions « transversales », le jeu baroque des « spécialités » et des « options » : il faudra piocher résolument ces questions. On peut parier, en croisant les doigts, qu’un meilleur traitement des programmes, un autre usage des manuels, une autre capacité d’orientation des élèves vont suivre à long terme mais inévitablement, et sans qu’il y ait tout à chambouler.

Mais la Blitzkrieg de M. Blanquer, à mon sens, a sa grenade dégoupillée, ou plutôt sa botte de Nevers : l’injection d’une dose d’oralité dans le « système » éducatif, en partant du lycée général. Jean-Michel Djian a tenu un propos similaire dans Ouest-France le 2 février dernier. Je le reprends bien volontiers. En effet, si l’on décompte des effets cumulatifs à l’examen du « grand » oral sans éloquence, du « contrôle continu » sans bachotage, de l’examen intelligent du bulletin scolaire, du bon choix préalable entre matières « majeures » et « mineures », on s’aperçoit que l’oralité pourra être, aux côtés de l’écrit, un nouvel élément moteur de la réussite au lycée et, un jour, bien en amont. L’écrit règne dans notre Éducation nationale, c’est légitime. Mais l’oralité a pris dans la société et les familles des aspects trop divers, voire trop délétères, pour que l’école n’ait pas à apprendre aux plus jeunes un usage mieux raisonné et plus rigoureux de la parole, qui leur servira dans les années post-bac pour leurs études, leurs entretiens d’embauche, leur vie professionnelle et leur participation à la vie de la Cité.

Non à la « tchache » et place à l'argumentation !

Énorme challenge, qui touche à toutes les disciplines, à tous les exercices, à toutes les conduites de la classe, à toutes les activités dans l’établissement ! Pour y répondre, nous disposons d’un levier trop peu mis en valeur aujourd’hui dans notre conception de l’éducation : l’argumentation, ce mot-clé qu’hélas chaque discipline scolaire lit encore à sa façon, mais qu’on peut résumer dans l’usage primordial du « et, ou, ni, mais, or, car, donc », de la coordination à tous les étages et à tout moment, de l’apprentissage du passage d’un point A à un point B, sans rhétorique surannée, sans « tchatche » ni faux débats. « Mais où est donc Ornicar ? » : courage, cela s’apprend et c’est bien utile dans la vie. Le nouveau bac peut nous aider à en prendre conscience.

Crédit : ©BERTRAND GUAY/AFP