« Paradoxalement, l’opération turque peut profiter au régime syrien »

« Paradoxalement, l’opération turque peut profiter au régime syrien »

La Turquie a lancé, le samedi 20 janvier, une importante offensive dans le nord de la Syrie. Selon Ankara, cette opération vise a lutter contre les milices kurdes « terroristes » présentes dans cette région.

Yohanan Benhaim, doctorant à l'université Paris Panthéon Sorbonne, est co-directeur de Noria Research, think tank français en politique internationale.

 

Samedi 20 janvier, la Turquie a lancé une offensive aérienne et terrestre dans la région d’Afrin, au nord de la Syrie. Que vise précisément Erdogan ? 

À court terme, l’objectif de la politique turque est d’expulser les forces proches du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) de la poche d’Afrin. À moyen terme, de débarrasser toute la frontière turco-syrienne de ces forces. Sur le long terme, de détruire militairement, si ce n’est politiquement, le PKK.

Pourquoi aujourd'hui ?

Depuis l’été 2012, les forces politiques proches du PKK en Syrie ont progressivement étendu leur contrôle sur plus d’un tiers du territoire syrien. Ils ont bénéficié du soutien des puissances occidentales dans leur lutte contre l’État islamique et sont parvenus à le repousser et à reprendre sa capitale, Raqqa. Dans le même temps, ils ont contrôlé plus de 600 km des 900 km qui composent la frontière turco-syrienne. La défense de la frontière sud du pays est régulièrement réactivée comme un enjeu vital pour le pays, notamment depuis le début de la guerre contre le PKK. Cette présence de forces proches du parti d’Abdullah Öcalan est donc perçue comme une menace de premier ordre. Et d’ailleurs, c’est la prise de la ville frontière de Tal Abyad en juin 2015 par les YPG qui participe à relancer le conflit en Turquie.

Les opérations en Syrie se situent donc dans la continuité de la guerre contre le PKK qui a repris en Turquie à partir de l’été 2015 avec une intensité rare. Depuis la reprise des conflits, c’est l’ensemble du mouvement kurde de Turquie qui subit une très lourde répression. Député-e-s, maires, dirigeant-e-s de partis et d’associations, simples militants sont emprisonnés. L’objectif de cette politique à l’échelle régionale est d’affaiblir durablement et à n’importe quel prix le PKK.

Les kurdes de Syrie estiment que l’opération est un « soutien clair » à l’État islamique...

Les forces proches du PKK ont été le fer de lance de la reconquête face à l’État islamique en Syrie, notamment avec l’aide du soutien de l’aviation américaine. Grâce à ce combat, l’État islamique est aujourd’hui très affaibli politiquement et militairement, ne contrôlant plus que quelques territoires en Syrie, et notamment une partie non négligeable de la frontière syro-irakienne. Cette opération distrait de fait les forces kurdes de leur combat contre l’État islamique. Cependant, même si la guerre contre l’État islamique n’est pas terminée, l’organisation ne retrouvera pas dans un futur proche la capacité de contrôle territorial qu’elle avait jusque là. C’est donc surtout leur propre politique que poursuivent les autorités turques dans cette opération.

Paradoxalement, c’est peut-être au régime syrien lui-même que cet engagement militaire de la Turquie va possiblement profiter. La Turquie ne peut pas rester éternellement en Syrie. Sur le long terme, il est possible que les forces turques se retirent au profit du régime qui ne contrôlait plus ces zones. Il est aussi envisageable que le régime souhaite s’interposer par endroits entre les belligérants et se repositionner ainsi au centre du jeu. Dans tous les cas, cette opération illustre le fait que les forces kurdes proches du PKK risquent de se retrouver désormais prise en étau entre les politiques des différents acteurs étatiques.

Cette opération ne risque-t-elle pas d’isoler encore un peu plus la Turquie sur la scène internationale ? 

Cette opération militaire confirme, si cela était encore nécessaire, la profonde crise de confiance entre les États-Unis et la Turquie. Aux yeux de la Turquie, les États-Unis sont alliés aux deux plus grands ennemis du pays, en soutenant militairement les forces proches du PKK en Syrie et en refusant l’extradition de Fethullah Gülen en Turquie alors qu’Ankara le considère comme la tête pensante de la tentative de coup d’État de l’été 2016. De plus, il est en effet incompréhensible pour une grande partie des gouvernements et opinions publiques occidentales que la Turquie s’attaque aux forces mêmes qui ont permis la déroute de l’État islamique.

Cependant, cette opération militaire a été rendue possible justement parce que la Turquie n’est pas totalement isolée. Si cette opération complique encore davantage les relations entre la Turquie et certains de ses alliés occidentaux, elle a été déclenchée après le feu vert de la Russie. Sans cet accord russe, l’aviation turque ne peut pas opérer en Syrie. Les diplomaties turque, iranienne et russe, malgré des tensions, dialoguent désormais sur le dossier syrien, notamment en préparation de la tenue du Dialogue National Syrien qui sera organisé à Sochi le 30 janvier prochain. Pour Ankara cette opération militaire à Afrin est donc aussi un moyen d’arriver en position de force lors de cette rencontre et de s’affirmer sur la scène internationale.

 

Propos recueillis par Pierre Natnaël Bussière

 Photo : © Fatih Aktas