« On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance »

« On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance »

En 2018, la course à la croissance économique continue de creuser les inégalités et à mettre en danger notre environnement. Pour l'économiste Thomas Porcher, le slogan de mai 68 est donc plus que jamais d'actualité.

 


Transcription :

« On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance. » Logique, enfin, je dirais même, « on ne tombe pas amoureux d’un économiste ». Je vous promets, si je vais me promener avec une bière et que je dis que je suis économiste, je vous garantis que les gens… Non, non, on ne tombe pas amoureux d’un économiste, ni d’un taux de croissance. Mais je vous garantis qu’en dehors de nous, des gens qui sont ici, il y a beaucoup de gens qui sont très amoureux de taux de croissance, énormément, qui fantasment le taux de croissance, qui sont prêts à lui offrir n’importe quoi pour qu’il revienne ou bien qu’il reste un petit peu plus longtemps.

Il y a beaucoup de gens qui sont fous du taux de croissance, qui en son nom, sont prêts à aller chercher des zones où le coût du travail est extrêmement faible, parce qu’ils ne respectent pas de normes sociales ou environnementales. Ils se justifient d’aller chercher ce type de travail parce qu’il crée de la croissance. Il y a des gens qui sont prêts pour la croissance à baisser la fiscalité des plus riches et des entreprises, et de couper du même coup les dépenses sociales, l’éducation, la santé, la sécurité, au nom d’une hypothétique possibilité que la croissance revienne ou qu’elle ne lâche personne. Et puis, il y a des gens qui sont prêts pour la croissance à aller jusqu’à faire des forages en Arctique, le dernier sanctuaire, le dernier endroit sur Terre qu’on n’a pas touché. Il se trouve que la glace fond à cause du réchauffement climatique, et que la meilleure idée qu’ont certains industriels, dont notre compagnie pétrolière Total, mais aussi celle des Etats-Unis, du Canada, et de la Russie – donc quand même des puissances plutôt développées, on ne parle pas des pays émergents –, est d'aller forer pour voir s’il y a du pétrole, parce que c’est bon pour la croissance. Donc, vous voyez, il y a beaucoup de gens qui sont amoureux de la croissance.

Quand on regarde bien la croissance, elle n’a pas une très belle tête. La croissance économique, c’est quoi ? C’est la croissance quantitative, juste quantitative, des richesses d’une année sur l’autre. Et quand vous la regardez bien, qu’est-ce que vous voyez ? Qu’elle est inégalitaire : les 1 % les plus riches – ceux qui ont à peu près 25 % du patrimoine français, 25 % de l’immobilier, du patrimoine financier – ont vu leurs revenus ces 30 dernières années augmenter de 100%. Ils ont capté une grande partie de la richesse quand le reste de la population n’a vu augmenter son revenu que de 25 %. Ce n’est pas très beau à regarder. Puis la croissance se fait, encore une fois, en compressant les salaires, en faisant des lois Travail qui flexibilisent l’emploi, qui permettent d’augmenter les durées, de travailler plus longtemps dans la journée, mais aussi plus longtemps dans l’âge…



La croissance se fait aussi en spéculant : on spécule beaucoup sur les marchés financiers, parce que les taux de croissance sont plus forts. Quand on donne de l’argent aux banques, elles préfèrent le placer sur les marchés financiers, qui sont complètement déconnectés de l’activité réelle, plutôt que de le donner à une PME, qui aurait un taux de croissance beaucoup plus faible. On en donne à des gens qui ont des rêves complètement démesurés, comme envoyer une voiture dans l’espace, peu importe si ça perd des milliards, parce qu’on sait que peut-être un jour ils vont en gagner. On les file à la plateforme Uber, qui perd un milliard en six mois, mais on sait qu’à terme, elle va gagner beaucoup d’argent. Donc eux, c’est open-bar. Par contre, si vous êtes une petite PME qui fait du bon pain mais qu'au bout de trois mois vous êtes à découvert, c’est fini, vous mettez la clé sous la porte. Voilà à quoi elle ressemble, la croissance. Et puis la croissance exerce une pression très forte sur la Terre. Vous savez que l'année dernière, on a consommé toutes les ressources annuelles de la Terre au 31 juillet. C’est à dire qu’après, la Terre vivait à crédit. On force, on va trop loin. Et chaque année, c’est une semaine plus tôt. Voilà ce que la croissance économique cache.

Celui qui a inventé la croissance économique, l'économiste Kuznets – enfin ce n’est pas lui qui l’a inventé, mais c'est lui qui a parlé de la croissance, même du PIB – lui-même disait que le PIB ne pouvait pas être le centre de l’économie. Or aujourd’hui, vous voyez quand les chiffres de la croissance tombent tous les trimestres, c’est tout de suite le bilan : est-ce que le gouvernement a fait quelque chose de bien ? de mal ? Donc s’il y a un peu de vent qui vient d’ailleurs et que l’on a 0,2 points de croissance, on se félicite, c’est génial, on a fait des choses bien. Mais la croissance prend tout en compte, sauf forcément une chose qui devrait être la finalité et qui ne l’est pas, c’est le bien-être. La croissance ne prend pas en compte le qualitatif, elle ne prend en compte que le quantitatif. C’est quand même assez grave, alors que c’est devenu aujourd’hui l’alpha et l’oméga de toute politique économique et de tout investissement. Quand vous demandez de l’argent, on vous demande combien ça va rapporter l’année d’après.

Donc la croissance est vraiment moche à regarder. On ne peut pas dire qu’on est amoureux d’un taux de croissance. Mais j’aimerais pouvoir, une fois dans ma vie en tant qu’économiste – vu que j’ai gobé tout ça depuis le plus jeune âge et que j’ai 40 ans, donc ça fait à peu près une quinzaine d’années que je vis pour l’économie – dire que j’aime un taux de croissance. J’aimerai ce taux de croissance le jour où on me dira que la croissance mondiale, qui a été des années exceptionnelle à 4/5%, profite plus au un milliard d’individus qui vivent sous le seuil de pauvreté avec moins d’un dollar, plutôt qu’aux 2000 milliardaires dans le monde. J’aimerais bien qu’on me dise que la croissance est répartie également entre hommes et femmes, entre américains et africains. C’est vrai, c'est une utopie, je rêve de ça. J’aimerais bien que l'expansion de la croissance soit limitée au potentiel environnemental. Par exemple, aujourd’hui, on a eu de très gros débats sur le gaz de schiste, il y a deux trois ans. Les industriels nous disaient, « c’est bien, ça va repartir, c’est la croissance, c’est super ! ». Puis deux ans après, on fait la COP 21, on est tous en train de se tenir la main en disant « c’est génial, on va tous lutter contre le réchauffement climatique ». Sauf qu'aujourd’hui, quand vous regardez les réserves prouvées, accessibles dans le monde, et bien on ne pourra en sortir qu’un tiers, les deux tiers doivent rester sous le sol. C’est à dire qu’aujourd’hui tous les débats sur le gaz de couche en Alsace, en Arctique, sur les réserves qu’on trouverait je-ne-sais-où en Afrique, ce sont des débats – si on prend en compte l’impact climatique et donc notre potentiel environnemental – qui n’ont normalement pas lieu d’être. Et si ces débats ont lieu, c’est parce que derrière, on vous revend cet argument que ça va créer de la croissance et que l’on ne peut pas s’en passer. Donc difficile, dans ces conditions, d'aimer un taux de croissance.

À l’heure actuelle, je pense que vous partagez la même opinion que moi, même si j'espère que vous aimez plus les économistes que le taux de croissance. Je n’aime pas le taux de croissance, et même pour vous dire sincèrement le fond de ma pensée, je le méprise du fond du cœur.

 

Photo : Thomas Porcher © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control