« L’oppression des femmes n’est pas vécue comme une oppression de groupe »

« L’oppression des femmes n’est pas vécue comme une oppression de groupe »

Dans son essai, « On ne naît pas soumise, on le devient », Manon Garcia lève le tabou du consentement des femmes à leur propre soumission, et analyse les apparentes contradictions du féminisme. L'ouvrage est un extrait de sa thèse, soutenue à La Sorbonne peu avant l’affaire Weinstein.

Qu’est-ce que le titre, On ne naît pas soumise, on le devient révèle du point de vue que vous adoptez, et de la tradition beauvoirienne dont vous vous revendiquez ?

M.G. : Ce titre me plaît beaucoup pour deux raisons. D’une part, il permet de démontrer la puissance philosophique de Beauvoir, qui est globalement ignorée en France. Elle est considérée comme la femme de Sartre, une auteur à succès, et une féministe un peu old school, mais elle est exclue du champ philosophique. Par conséquent, il m’a fallu partir aux États-Unis pour travailler sur la dimension philosophique de son œuvre. Et d’autre part, ce titre met en avant le concept de soumission, qui n’était pas un concept philosophique jusqu’à présent et dont la définition est une des contributions majeures de mon travail. La servitude a été étudiée par La Boétie mais dans un contexte strictement politique. Or, le point de vue de la soumission permet d’enrichir l’approche philosophique du pouvoir : à ne penser qu’en termes de domination, on ne pense que du haut vers le bas, alors qu’il y a un intérêt à penser le pouvoir du bas vers le haut, en se penchant sur ce qu’il y a de moins évident dans le pouvoir, c’est-à-dire la façon dont il est vécu.

Vous soulignez aussi l’originalité de l’approche de Beauvoir, qui s’inspire de la phénoménologie pour analyser la soumission des femmes. En quoi cette approche est-elle originale ?

M.G. : Beauvoir cristallise plusieurs traditions : elle s’inspire bien sûr de l’existentialisme, mais elle aussi héritière de la phénoménologie au sens de Husserl et de Merleau-Ponty, dont elle était très proche. Elle part du principe qu’on ne peut pas réfléchir à la question de ce que c’est qu’être une femme sans réfléchir aux expériences subjectives, à la première personne. Mais ce n’est pas du tout une autobiographie qu’elle propose : au contraire, elle a collecté de nombreux témoignages et a fait un travail bibliographique incroyable, pour essayer de faire surgir des expériences singulières et, à partir d’elles, définir ce que c’est que d’être une femme, non pas à partir d’une définition mais en généralisant à partir d’expériences concrètes, ce qu’on appelle la méthodologie « bottom-up »  en sciences sociales.

Quelle est la spécificité du rapport de domination hommes/femmes par rapport à d’autres formes de domination, fondées sur la classe sociale par exemple ?

M.G. : Le fait le plus fondamental, c’est que les femmes vivent avec les hommes dans la plupart des cas, et cela rend la question très singulière. Dans un contexte hétérosexuel – qui est le contexte majoritaire –, les femmes se sentent beaucoup plus proches des hommes avec qui elles vivent que des autres femmes, elles ne constituent pas réellement un groupe social et ne se sentent pas par principe solidaires entre elles. C’est d’ailleurs un mot d’ordre des féministes d’essayer de promouvoir la sororité, mais en réalité la domination masculine incite plutôt les femmes à se sentir en compétition les unes avec les autres. L’oppression n’est pas du tout vécue comme une oppression de groupe, à l’inverse des ouvriers par exemple, chez qui une conscience de classe, et donc une action collective, est possible. Ce manque de sentiment de solidarité permet d’ailleurs d’éclairer le sens de la tribune de Catherine Deneuve, Catherine Millet, etc. : elles semblent plus soucieuses de signifier leur disponibilité sexuelle et affective vis-à-vis des hommes que d’être solidaires avec les autres femmes.

C’est cela qui fragilise les mouvements féministes ?

M.G. : Sans aucun doute. Il y a une phrase de Marguerite Duras que j’aime beaucoup : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter ». Et justement, les femmes aiment vraiment beaucoup les hommes, et le résultat c’est qu’elles consentent à leur soumission, parce qu’elles ont du mal à imaginer une vie sans hommes (les femmes hétérosexuelles, j’entends, mais c’est ce qui constitue le modèle dominant dans nos sociétés).

Dans votre essai, vous rappelez que Beauvoir invite à une coopération hommes-femmes pour sortir du patriarcat. Est-ce une voie en laquelle vous croyez aussi ?

M.G. : Je pense que Beauvoir a raison sur le fait qu’on peut tout à fait imaginer des rapports hommes-femmes qui ne soient pas conflictuels. Si les gens s’inquiètent aujourd’hui de devoir signer un contrat et d’aller devant un notaire avant de pouvoir avoir des relations sexuelles, c’est précisément parce qu’ils pensent les rapports sexuels sur le mode du conflit, parce que, dans la vie, on ne fait appel à un notaire que lorsqu’il y a conflit. Mais quand vous choisissez avec votre petit ami le film que vous allez voir au cinéma ou ce que vous avez envie de manger, vous n’avez pas besoin d’un notaire. Je ne vois pas pourquoi ce serait différent avec le sexe. Donc je rejoins Beauvoir sur cette idée. Mais rappelons qu’elle l’a écrit en 1949, à un moment où, selon ses dires, elle n’est pas encore réellement féministe et où sa question n’est pas de savoir comment parvenir à l’égalité. Elle constate plutôt que si les femmes étaient moins opprimées, les rapports hommes-femmes seraient apaisés. Mais il y a des bonnes raisons de penser – et elle l’a pensé elle-même plus tard – qu’il fallait être assez radicales, et suffisamment « entre femmes » pour combattre la domination masculine et faire advenir cette époque d’entente entre les sexes. L’entente entre les sexes est le résultat du combat féministe qui doit se faire d’abord avec les femmes.

La soumission des femmes fonctionne aussi comme un instrument politique. De quelle manière ?

M.G. : La soumission des femmes sert à renforcer l’idée d’une hiérarchie naturelle entre les hommes et les femmes. En ce moment, il y a beaucoup de personnes qui pointent le fait que les femmes et les hommes auraient un érotisme différent. La réalité, c’est surtout qu’on n’élève pas les garçons et les filles de la même façon. Les hommes sont autorisés à manifester leur désir et à avoir un désir fondé sur l’objectification, alors que les femmes sont censées être discrètes sur leurs désirs, très passives, etc. Elles ont donc des désirs qui sont liés à cette éducation, et on se fonde ensuite sur leurs désirs de soumission sexuelle pour dire que cette soumission est naturelle. Donc il y a comme une prophétie auto-réalisatrice dans la soumission, qui en fait un outil politique parce qu’on s’en sert pour dire que les femmes n’ont pas envie d’être libres – ce qui renforce la domination masculine.

Le fait que le corps de la femme soit objectifié contribue à un sentiment d’aliénation. Comment ce processus a-t-il lieu ? En quoi la conception du corps féminin participe à leur aliénation et donc à leur soumission ?

M.G. : D’une part, les femmes ont une expérience de leur corps qui est différente de celle des hommes, parce que leur corps est conçu comme un objet par la société, avant même qu’elles-mêmes aient pu le vivre comme un sujet. Des sociologues montrent que c’est exactement ce que les jeunes filles vivent encore maintenant : au moment de la puberté, les remarques déplacées dans la rue ou dans le cercle familial conduisent l’adolescente à se découvrir comme suscitant du désir sexuel alors même qu’elle n’a pas encore pu prendre possession de son corps de femme qui est en train d’advenir. Ce qui m’intéresse c’est d’identifier les conséquences sur la façon dont on fait l’expérience de soi et du monde d’être traitées comme des objets par les hommes. Et la conséquence c’est précisément l’aliénation, le sentiment d’étrangeté vis-à-vis de son corps.

En plus de ces différences d’expérience entre les hommes et les femmes, Beauvoir voit dans le corps féminin une contradiction entre l’individu et l’espèce : « la menstruation, la grossesse, l’allaitement, sont présentés comme les moments d’un conflit "espèce-individu" où la femme est niée dans son individualité par son corps même ».

M.G. : C’est l’idée de Beauvoir, je ne la reprends pas complètement à mon compte, mais ce qui est sûr c’est que le corps des femmes est bien plus présent pour les femmes que le corps des hommes pour les hommes. Par la menstruation, par la possibilité de tomber enceinte, etc, les femmes sont sans cesse conscientes que leur corps peut leur faire un sale coup. Alors que les hommes peuvent se raconter qu’ils sont de purs esprits, ou au contraire, se laisser aller aux plaisirs de la chair sans grande conséquence, parce qu’ils ne tombent pas enceintes. Ils n’ont pas non plus ce sentiment qu’il faut se dépêcher d’avoir des enfants parce que leur corps va les lâcher à un certain moment. Il n’y a pas un moment dans la vie des hommes où un mécanisme de leur corps les exclut de la société, alors que la ménopause – dans certaines sociétés plus que dans d’autres – a des conséquence de mise au ban de la société pour les femmes. L’accusation de sorcellerie concernait – et concerne toujours – souvent des femmes ménopausées, qui sont perçues comme n’ayant plus d’utilité sociale puisqu’elles ne peuvent plus avoir d’enfants. Donc il n’y a pas chez l’homme de contradiction entre l’individu et l’espèce comme ce peut être le cas chez la femme.

Vous parlez aussi des stratégies que les femmes mettent en place pour faire face à leur soumission, par exemple le fait que certaines femmes prennent le pouvoir sur le foyer, etc. En quoi cela participe à occulter la soumission ?

M.G. : Depuis que j’ai commencé ma thèse, une objection me revient souvent : on attire mon attention sur les femmes méditerranéennes reines du foyer, ou sur les femmes dans certains milieux populaires à qui le salaire du mari est confié et qui peuvent en disposer comme elles l’entendent. Certes, ces femmes ont du pouvoir. Mais ce pouvoir est indissociable de la distinction entre sphère publique et sphère privée : les femmes n’ont de pouvoir que sur la sphère privée, considérée comme inférieure à la sphère publique. Les hommes « laissent » ce pouvoir aux femmes mais c’est un piège : d’une part, cela implique que le travail qu’elles font est souvent moins épanouissant, d’autre part ce pouvoir est complètement dépendant du bon vouloir des hommes : si le mari cesse de donner son salaire, il n’y a plus de foyer. Cette vulnérabilité de la sphère privée est moins grande lorsque les femmes travaillent à l’extérieur, mais la charge mentale qu’elles assument dans l’immense majorité des cas revient aussi à leur donner l’illusion d’un pouvoir, qui est en fait surtout une charge pénible.

Cette soumission ne pourrait-elle pas être désignée par des valeurs telles que le dévouement, la sollicitude ou la générosité ? Nommer le comportement des femmes à travers ces valeurs reviendrait-il à occulter la soumission, et à « excuser » une fois encore la domination masculine ?

M.G. : La soumission est l’attitude que l’on adopte lorsqu'on se trouve dans la position « inférieure » d’un rapport de pouvoir inégal, c’est ce qu’on fait lorsqu’un pouvoir s’exerce sur nous. Elle peut prendre de nombreuses formes. Effectivement, la soumission féminine passe par le fait que les femmes sont en moyenne plus généreuses que les hommes, elles font preuve de plus de sollicitude, etc. Le problème, c’est que ces qualités ne sont pas valorisées socialement. Lorsque l’on travaille sur les normes de genre à l’œuvre dans la notion d’homo economicus, par exemple, on voit que le comportement économique rationnel est considéré comme la maximisation de son propre bien-être et de sa propre consommation. Dans ce contexte, la générosité des femmes apparaît comme irrationnelle. Par générosité, elles ne demandent pas d’augmentation à leur travail, par générosité, elles laissent leur mari aller regarder le foot avec ses copains pendant qu’elles s’occupent de prendre un rendez-vous chez le pédiatre. On valorise chez les femmes des vertus qui sont des véritables vertus mais qui les rendent vulnérables en raison des valeurs de la société. L’enjeu est donc surtout de promouvoir des normes sociales dans lesquelles cette sollicitude et cette générosité – qui sont très importantes pour le fonctionnement du monde social – ne soient plus des marques de soumission, ne soient plus dévalorisées, ne soient plus réservées aux femmes.

Quelles seraient alors les étapes suivantes concrètes de l’émancipation des femmes ?

M.G. : Il y a des mesures très simples : on pourrait augmenter les pensions alimentaires et s’assurer de leur paiement, par exemple par le prélèvement à la source, parce qu’il y a beaucoup d’hommes qui ne la paient pas. Il faudrait aussi allonger le congé de paternité et le rendre équivalent au congé maternité. Les femmes seraient alors moins pénalisées au travail par la crainte des employeurs qu’elles aient des enfants. Il faudrait aussi que le congé de paternité puisse être pris en décalé de celui de la femme, pour que les hommes puissent se retrouver seuls avec l’enfant, car c’est cela qui fait vraiment une différence sur les tâches domestiques et sur la relation avec l’enfant.

La tentation de la soumission est liée au coût de la liberté. « Ce coût peut causer un désir de retourner à la situation de l’enfant, où l’obéissance et la dépendance étaient le prix à payer pour éviter l’angoisse existentielle de la liberté », écrivez-vous. Pourquoi ce « coût de la liberté » est bien supérieur pour les femmes que pour les hommes ? 

M.G. : Ce que l’existentialisme nous permet de comprendre, qui est crucial pour résoudre le mystère de la soumission, c’est qu’on ne naît pas libre. On a souvent en tête l’idée rousseauiste que la soumission est scandaleuse parce que « l’homme est né libre » et que, par conséquent, lorsqu’on se soumet on renonce activement à sa liberté. Or, ce que montre l’existentialisme c’est que la liberté est quelque chose qui se conquiert et qui a un prix plus ou moins fort. Or ce n’est pas le même prix pour les hommes et pour les femmes. Pour les hommes, la vie bonne est conçue comme recherche de sa liberté – qu’on pense par exemple à la valorisation de la figure de l’aventurier auprès des petits garçons. À l’inverse, pour les femmes, la soumission est le programme par défaut. Les femmes sont éduquées à prendre soin de celui qui sera libre, et à rendre la liberté des hommes possible. Les hommes réalisateurs, les artistes, les savants, les aventuriers, etc, ont des femmes derrière eux pour leur permettre d’être libres et créateurs. Les femmes aventurières ou simplement indépendantes, en revanche, vont tellement à l’encontre des normes de genre qu’elles en payent le prix. Beauvoir, par exemple, a été très mal vue de ne pas avoir d’enfants et de préférer écrire des livres, alors que personne n’a jamais adressé ce reproche à Sartre.

À propos des hommes justement, quelle est leur part de responsabilité dans la soumission des femmes ? Ou plutôt, est-il possible d’y échapper complètement ?

M.G. : Ça m’amuse beaucoup de voir certaines anti-féministes aujourd’hui qui défendent ces « pauvres hommes qui n’ont rien demandé » et qui « n’y sont pour rien dans cette domination masculine », etc. La réalité c’est qu’évidemment et heureusement beaucoup d’hommes se comportent très bien. Mais ils jouissent d’un privilège par le simple fait qu’ils sont des hommes. Le plus flagrant, c’est les hommes qui s’occupent de leurs enfants. Des hommes ont pris la parole récemment aux États-Unis pour raconter qu’ils sont très régulièrement félicités par des inconnu.e.s lorsqu’ils font des courses au supermarché avec leurs enfants, ce qui n’arrive jamais à leur femme. Le vocabulaire qu’on utilise est aussi révélateur : on dit souvent que les hommes « baby-sittent leurs enfants » quand leur femme sort avec ses amies. Le simple fait qu’ils passent une soirée avec leurs enfants pendant que leur femme fait autre chose fait d’eux des maris formidables, alors que l’inverse n’est pas vrai. Donc même lorsqu’ils se comportent simplement normalement, les hommes en retirent un bénéfice considérable et disproportionné.

Il est impossible d’échapper complètement à ce privilège mais les hommes ont la possibilité d’être des alliés, en ne laissant pas passer les agressions, les comportements sexistes, les blagues salaces. Il y a plein de place pour que les hommes soutiennent les femmes et les aident à se sentir moins obligées d’être soumises.

Comment identifier une situation de soumission et y être vigileant.e.s ? Est-ce que lorsqu’une femme se maquille, cherche à être belle etc, elle consent à sa soumission ? 

M.G. : Il faut comprendre qu’on est tout le temps dans des rapports de pouvoir, et que ces rapports donnent très souvent lieu à de la soumission. On a tendance à croire, à tort, que les femmes soumises ce sont les autres, les desperate housewives, les « femmes voilées ». En réalité, la plupart des femmes adoptent, à des degrés divers, des attitudes soumises. Je ne dis pas qu’il ne faut pas se maquiller, ne pas faire des régimes, ne pas être jolies et aimer les hommes. Mais il faut comprendre que quand on fait tout cela, on joue un rôle qui est prédéfini pour nous et qui nous met dans une position de vulnérabilité. C’est important d’être conscientes à la fois du plaisir que la soumission procure aux femmes et de la vulnérabilité à laquelle elle les expose. J’essaie vraiment de penser la soumission sans supposer qu’il y aurait les femmes soumises et puis les autres, les femmes libres, dont je ferais partie par exemple. Nous sommes toutes soumises – même si bien sûr, la soumission de certaines femmes est plus profonde –, et la question est de savoir comment faire pour l’être moins, ou pour que cela nous coûte moins de l’être. C’est pour cela que le concept de soumission est si important : à mon sens, il fait voir un phénomène qu’on ne voyait pas faute de le nommer mais que les femmes identifient aisément lorsqu’on le décrit. Et par le simple fait de le rendre visible, il aide à s’émanciper.

 

 

À lire : ​On ne naît pas soumise, on le devient, Manon Garcia, éd. Flammarion (collection Climats), 256p., 19€

Manon Garcia est normalienne, agrégée et docteur en philosophie, spécialiste de philosophie féministe. Elle enseigne actuellement à l'université de Chicago. On ne naît pas soumise, on le devient (Flammarion, 2018) est son premier essai.

 

Propos recueillis par Manon Houtart.

Photo : Manon Garcia © Claire Simon

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