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Ollivier Pourriol : « Si un buteur ne pense pas qu'il est unique, il sera inefficace face au but »

Written by Ollivier Pourriol | Jul 10, 2018 12:05:15 PM

En vous lisant, on croirait que les injures emblématiques que vous analysez dans Généalogie de l'insulte (celles d'Anelka, de l'épisode Knysna ou de Domenech notamment) sont d'une certaine manière plus violentes que les Mauvais gestes échappés sur un terrain…

O. P. : Il existe un véritable paradoxe de l'insulte : sur le terrain, elle parait moins grave qu'un mauvais geste pour la simple et bonne raison qu'elle n'est pas visible. Dès lors, comment la juger ? C'est ici tout le débat sur le geste de Zidane, son coup de tête. La ligne de défense de l'ancien numéro 10 français était de penser qu'une insulte était plus grave qu'un geste. Je préfère, disait-il, me prendre un coup de poing dans la gueule qu'entendre ce que Marco Materazzi m'a lancé à la figure ! Tandis que celui qui profère l'insulte peut ne pas être sanctionné, celui qui réagit à l'insulte sera forcément puni. La réaction inévitable à l'insulte relève de ce que l'anthropologue René Girard appelle la mauvaise réciprocité. En l'occurrence, ce qui m'intéresse est qu'avec l'augmentation de la visibilité sur le terrain et hors du terrain, la vie des joueurs est à présent scrutée, non seulement par les médias mais également par le public. Pour un joueur de football, l'anonymat a disparu. Il y a des preuves partout, impossible de sortir dîner au restaurant ou d'aller en boîte de nuit sans qu'on le prenne en photo ou commente son attitude sur les réseaux sociaux. Tout se passe dès lors comme si la goal line technology (procédé technique qui permet de déterminer si le ballon a bien franchi la ligne de but, validant, de fait, la raison d'être d'une action, ndlr) était utilisée hors terrain dans le domaine de la vie publique comme privée.

C'est à dire ?

O. P. : Depuis quelques années, en matière de football, on assiste à un transfert de la question de l'exemplarité. Jadis on jugeait cette question à l'aune du terrain. Désormais, c'est tout ce qui se passe en dehors qui compte. Le second point de cette réflexion, c'est la question du désir mimétique. Les joueurs, en devenant très présents comme idoles médiatiques, font naître du désir mimétique. De ce fait, le mauvais geste provenant du grand champion devient un modèle à imiter. Cela n'est pas sans conséquence et fait naître de nouveaux problèmes : la dissémination des mauvais gestes ou des insultes selon un processus d'imitation. C'est le cœur de ce livre. Que ce soit Zidane et ce coup de boule qui lui échappe ou Éric Cantona, modèle double qui insulte l'entraîneur et frappe un supporter, ces deux modèles sont à l'origine de ce qu'on peut appeler une généalogie. S'il y a une généalogie de l'insulte, il y a une mémoire. Une mémoire longue, qui passe dans le corps du joueur, dans l'inconscient du vestiaire et dans l'attitude collective des équipes. Tout cela ne peut se dénouer que sur le terrain.

Ce point-là est intéressant. Les joueurs ont une mémoire, les équipes ont une généalogie. Et pourtant, les premiers matchs du Mondial, par exemple Brésil-Suisse ont fait la part belle à des sélections réputées mineures qui, parce qu'elles alignent des jeunes joueurs qui n'ont pas toujours la conscience et la connaissance de ce qui les précède, jouent crânement leur chance, sans se soucier du statut de leur adversaire…

O. P. : Une équipe jeune n'a pas l'air embarrassée de mémoire, semble capable de déboulonner des idoles ou des mastodontes. Pour autant, je crois que la jeunesse ne fait pas tout. Et elle a tout de même la mémoire de son sport ! Si l'on s'appuie sur votre exemple, la jeunesse suisse, malgré son inexpérience, doit savoir que le Brésil peut chuter et comment il peut déjouer. Les éléments les plus jeunes au sein de la sélection suisse savent donc que le jeu de la Seleçao peut se gripper. De manière générale, le football est un sport où il est difficile de maintenir une hégémonie. Il y a une sorte de justice naturelle du terrain : on redescend forcément de son piédestal à un moment ou un autre. Justement donc, la jeunesse des joueurs est associée à une certitude puissante nous disant que tout est possible le temps d'un match.

À la fois génie et tête brulée, Éric Cantona a inauguré quelques pratiques qui ont fait date : l'insulte à son entraîneur Henri Michel traité de « sac à merde » mais également l'acte violent envers un supporter (un high-kick asséné un soir de match, alors qu'il porte le maillot de Manchester United). Cantona, dites-vous, pratique le « mensonge romantique ». Qu'entendez-vous par là ?

O. P. : Il s'agit d'une expression de René Girard qui repose sur l'illusion de l'individu absolu. L'illusion selon laquelle on pourrait être absolument différent des autres. En somme, il s'agit de l'illusion individualiste. Ce schéma s'est perpétué pour se répéter avec d'autres joueurs, dont Nicolas Anelka. Mais, pour le coup, on peut dire qu'Éric Cantona est, lui, véritablement unique, notamment dans ses références. Il cite Jim Morisson, Rimbaud, Baudelaire, Cruyff. Sans oublier Mickey Rourke, l'acteur américain maudit, figure violente et destroy. Ce qui est unique chez Cantona réside ainsi dans le mélange de ses admirations dans un monde où les références étaient jusqu'ici strictement sportives

Sans Cantona, pas d'Anelka. Pourtant, là où King Eric fait figure de précurseur, l'ex attaquant d'Arsenal formé au PSG n'est qu'un imitateur plongé dans ce que vous estimez être du « conformisme négatif ». Qu'est-ce au juste ?

O. P. : Cantona a importé des références littéraires et cinématographiques dans le foot. Ses successeurs se sont arrêtés à Cantona. Voilà la différence ! Ils sont des anticonformistes sans anticonformisme. Pourtant, c'est le même désir qui animait Cantona et Anelka. Chez ce dernier, on a le même désir d'anticonformisme sauf qu'il lui manque les armes de sa grandeur. D'une certaine manière, on pourrait dire que Nicolas Anelka n'a pas les moyens de sa politique extérieure ! Ses références à lui, c'est la télé, Dragon Ball Z, le club Dorothée. On ne peut pas lui en vouloir : il a grandi comme ça. Son envie de grandeur, il ne peut donc l'exprimer autrement que par une rébellion stérile. Mais ne nous y trompons pas : Anelka est un grand joueur. Auguste Comte distinguait ouvriers et bourgeois. Pour Comte, l'ouvrier est celui qui fait quelque chose. Le bourgeois est celui qui vit de signes, comme un avocat, un professeur, une personne qui parle. Dans cette classification, Anelka se trouve être un excellent ouvrier mais un mauvais bourgeois. Le problème de notre société est qu'elle attend des joueurs qui sont des ouvriers qu'ils soient également dotés des qualités du bourgeois. D'où la fabrication d'une déception.

Depuis la fin de sa carrière, le même Anelka ne cesse de s'enfoncer dans des polémiques extra sportives. Dernièrement, on a appris qu'il signait la préface du livre de l’activiste panafricaniste et agitateur antisémite Kemi Seba, fondateur de la tribu KA. Par le passé, le joueur avait également soutenu Dieudonné ou Tariq Ramadan… Comment analyser ce besoin anelkien de choquer et de se situer toujours en marge ?

O. P. : Anelka, hélas, tombe dans le piège tendu aux footballeurs : il s'exprime trop ! Benzema, lui, a compris, un peu tard, qu'il fallait se taire. En parlant, les footballeurs perdent toujours. Rabiot a perdu. Anelka a perdu. Benzema s'exprime peu après en avoir trop dit. Mais la stratégie du silence est difficile à mettre en œuvre de nos jours. On oblige les joueurs à parler. On les sollicite incessamment. Une interview, c'est hyper dangereux. Force est de constater que tout ce qu'Anelka a perdu, il l'a perdu dans le cadre d'interviews. À l'œuvre, chez lui, cette illusion romantique d'être un hyper individu. C'est aussi, paradoxalement, ce qui faisait d'Anelka un grand joueur. Un buteur est obligé de penser comme ça. S'il ne pense pas qu'il est unique, il sera inefficace face au but. L'arrogance est donc une qualité sur un terrain, un outil de travail. Ibrahimovic est animé du même esprit, du même ego. Et pourtant, tous ces joueurs sont également de bons coéquipiers. En dépit des apparences, ils ne sont pas embarqués dans une folie individualiste.

« Va te faire enculer, sale fils de pute ». Ces mots, affichés en gros caractères en une de l'Équipe, on pensait qu'Anelka les avait adressés à son sélectionneur, Raymond Domenech. S'en suit une gigantesque polémique. L'insulte d'Anelka à Domenech ne devenait-elle pas une insulte à la France ?

O. P. : Il faut distinguer ce qui a été dit dans le vestiaire – on ne le sait pas exactement, même si on en a une idée plutôt claire aujourd'hui – de ce qui a été imprimé par le journal l'Équipe. Dans le livre, après enquête et fréquentation de joueurs professionnels, j'explique la différence fondamentale qui existe entre une insulte et une interjection. « Putain »« enculé » : certains joueurs utilisent ces mots comme une virgule, avec même une valeur amicale. Le mot « enculé », proféré à tout bout de champ, perd sa charge agressive. Dans le vestiaire des Bleus, Anelka aurait lancé cette phrase à la figure de son entraîneur Raymond Domenech, qui la rapporte : « Enculé, t'as qu'à la faire tout seul ton équipe de merde ! ». Ce qui a choqué Domenech, c'était moins l'insulte que le tutoiement. Le principe d'un code, c'est qu'il est commun à ceux qui l'utilisent. Le code, ici, fait du mot « enculé » une simple interjection. L'insulte réside en effet plutôt dans le tutoiement du coach. L'insulte n'était donc pas là où on le pensait. Domenech le dit très bien dans son autobiographie, Tout seul (Flammarion, 2012). Pour vous répondre, il ne s'agit pas, de la part de Nicolas Anelka d'une insulte au pays. Pas du tout même puisque le joueur, en prononçant ces mots, se sent autorisé à dire tout haut ce que l'opinion pensait tout bas du sélectionneur des Bleus, décrié, conspué de toutes parts. Anelka se sentait donc, de son propre aveu, autorisé à insulter. Mais, revenons aux faits. Au fond, l'insulte, l'énervement, provient de l'insatisfaction d'un joueur à l'issue d'une mi-temps totalement ratée…

De nos jours, Karim Benzema, certainement mieux conseillé qu'Anelka, ne décoche à l'encontre d'un Didier Deschamps qui ne veut plus le sélectionner plus que des mots choisis, pesés, de lourdes accusations parfois (de racisme notamment, ndlr) mais jamais d'insultes à proprement parler. Cette communication lisse et encadrée, est-ce un signe des temps ?

O. P. : À partir du moment où Benzema parle, il sait qu'il peut tout perdre. D'ailleurs, lorsqu'en interview, dans Marca, ce dernier a expliqué que « Deschamps a cédé sous la pression d'une partie raciste de la France », il a perdu beaucoup de crédit et sa place en équipe de France. Le silence est la stratégie la plus intelligente. Zinédine Zidane, proche de Benzema, a longtemps utilisé cette technique de communication. On peut penser d'ailleurs que Benzema fera son retour sous le maillot Bleu lorsque Zidane deviendra sélectionneur national. Pour l'heure, il y a de la frustration chez le joueur et surtout parmi ses soutiens. Quand Ibrahimovic soutient Benzema, c'est intéressant. Pour Zlatan, la vraie grandeur se dévoile sur le terrain. Les amis de Benzema, lorsqu'ils communiquent par tweets interposés ou statuts Instagram font parler leur frustration. Ils ne rendent pas service à leur ami. La meilleure chose serait de garder le silence.

Parlons littérature puisque nous sommes dans le Nouveau Magazine Littéraire. Vous racontez dans votre livre comment, à l'orée de la Coupe du Monde 2010, Domenech cherche à ouvrir l'esprit des Bleus par les livres. Grand amateur de théâtre, il emmène la sélection voir une représentation d'En Attendant Godot. Personne ne comprend où il veut en venir… La fin de cette histoire-là, c'est un drame symbolique, celui de Knysna et un fiasco sportif : une élimination au stades des poules. Y avait-il quelque chose de contre-productif dans la démarche intellectuelle de Domenech ?

O. P. : Peut-être et, en même temps, Domenech voulait du bien à ses joueurs. Seulement, il les rabaissait terriblement en disant vouloir « lutter contre l'ignorance ». C'est une forme d'insulte ! Anelka considère qu'il n'a pas besoin des fourberies de Scapin dans sa vie puisqu'il est polyglotte et apprend même le chinois. Mettre du scolaire dans le foot est une mauvaise idée. Le football, c'est l'extra-scolaire par essence, la cour de récré sacralisée, la soupape de décompression après l'école ! Domenech mélange les domaines. C'est vécu d'autant plus mal par certains de ses joueurs qu'il a, en face de lui, non plus des jeunes ados mais des pères de famille à qui il paraît faire la leçon. Pour autant, il y a des joueurs qui ont apprécié la démarche. Ceux qui ne voulaient pas se limiter au football ont aimé. Le même acte a donc été perçu très inégalement.

Le monde intellectuel s'est empressé de sonder la source du mal de Knysna. En observateur (très) critique, Alain Finkielkraut, a parlé de « petites frappes » et de « voyous milliardaires» mais surtout de « divisions religieuses et ethniques » et de « processus de décivilisation »À votre avis, en demande-t-on trop aux joueurs de football ? Ou au contraire pas assez ? Et surtout pourquoi Finkielkraut qui connaît bien le foot prononce-t-il ces paroles ?

O. P. : C'est justement parce qu'il connaît le foot qu'il dit cela ! En vrai fan, Alain Finkielkraut espère des Bleus quelque chose en tant que représentation nationale. Le fiasco de Knysna, les joueurs qui font grève et ne sortent pas de leur bus, Finkielkraut transforme cela en affront personnel, en vertu de sa projection. Le maillot bleu, pour lui, c'est comme le drapeau ou l'armée : c'est important, cela porte une valeur politique ! Il s'agit là d'une attitude assez classique : les gens qui connaissent le foot se prennent souvent pour des footballeurs. Finkielkraut se dit donc : à la place des Bleus, je n'aurais jamais agi comme ça ! Il s'identifie, ou du moins se met à la place des joueurs. Quand Finkielkraut parle de caïds, il soulève un paradoxe : si on avait eu un vrai caïd dans le bus au moment de Knysna, on n'aurait pas assisté à cette crise ! Il y aurait eu un ordre, pas ce chaos et cette désorganisation. En dépit des interprétations très politiques, Knysna ne raconte pas l'histoire d'individus qui se sont révélés pires que les autres. Il s'agit plutôt d'une succession de maladresses. Encore une fois, on en revient à cette distinction entre ouvrier et bourgeois. On demande aux footballeurs des qualités que même nos grands philosophes médiatiques n'ont pas. Il faudrait qu'ils soient des génies de la communication. On leur demande de maîtriser des choses impossibles à contrôler…

Au fond, votre projet avec Généalogie de l'insulte, n'est-il pas de raconter une histoire, en « off », en négatif, de l'Équipe de France ? Autrement dit : l'autre versant, peu glorieux, de la réalité ?

O. P. : Il ne s'agit pas du penchant sombre de l'Équipe de France mais plutôt d'une plongée dans son inconscient. Son côté obscur si vous voulez, mais pas obscur au sens d'immoral ou négatif, plutôt d'inconscient. L'esprit d'équipe, malgré ce qu'en disait Coluche, ça existe. Si le but d'une équipe est de constituer un tout organisé, une unité, elle a une histoire, une psyché, une âme, et des névroses. Quant à moi, je ne suis pas là pour montrer les dérives du vestiaire. Je montre comment les Bleus subissent des secousses, de quelles manières ils traversent les épreuves pour construire une équipe. Au fond, avant d'être un exercice de pensée, c'est une question sportive. Comment crée-t-on une mémoire commune en comprenant les mauvais gestes qui l'ont entachée...

Propos recueillis par Laurent-David Samama

 

À lire :

Généalogie de l'insulte, Ollivier Pourriol. Editions Robert Laffont. 2018. 140 pages. 15

 

 

 

 

Photo : Ollivier Pourriol © JOEL SAGET/AFP