Olivier Fillieule : « Une prégnance de l'événement dans la mémoire collective »

Olivier Fillieule : « Une prégnance de l'événement dans la mémoire collective »

Pour le sociologue Olivier Fillieule, qui commente les résultats de notre sondage Harris Interactive, l'opinion publique a plutôt bien résisté à la diffusion, ces dernières années, d'une idéologie dénonciatrice et stigmatisante des événements de mai-juin 68.

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Olivier Fillieule : Cela traduit la prégnance de l'événement dans la mémoire collective, un résultat sans surprise si l'on considère l'importance prise dans le débat public par les commémorations, avec leur déluge de publications en tous genres, mais principalement sous forme d'essais et de mémoires d'acteurs que la carrière – dans les arts et spectacles, les médias et le monde politique – ont placé en position de dire « la vérité » de 68. Sans doute est-ce là la première raison d'une moindre connaissance de la part des plus jeunes (17 % des 18-34 ans déclarent n’avoir jamais entendu parler des événements de Mai 68) qui, certes, n'ont pas vécu directement les événements, mais qui surtout n'ont pas été autant que leurs aînés exposés à la fièvre commémorative de 1998 ou de 2008.

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O. F. : Ce qui frappe dans le vocabulaire utilisé par les enquêtés est la présence forte des trois mots : manifestation, étudiant et grève. Autrement dit, la double évocation du conflit (via les modes de protestation que sont la grève et les manifestations) et le groupe social immédiatement associé à 68, les étudiants, plutôt que le monde du travail. Plus précisément, la variation des perceptions selon les classes d'âge souligne deux éléments : pour les contemporains de l'événement et plus généralement des « années 68 » (âgés de 65 ans et plus), dominent l'évocation des grèves (donc par extension des mobilisations syndicales et des revendications liées au travail) et du caractère conflictuel de l'affrontement à l'État (barricades, pavés, De Gaulle, la chienlit) ; pour les plus jeunes, les mobilisations étudiantes (étudiants, jeunesse) et ce qui les aurait portées (la révolte, les espoirs révolutionnaires, la liberté) l'emportent sans que ressorte le caractère conflictuel de Mai. Une vision donc quelque peu enchantée et biaisée dans laquelle on peut lire sans doute les progrès de la vulgate qui s'est imposée entre 1978 et aujourd'hui.

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O. F. : Il faut souligner ce chiffre très élevé d'opinions positives sur les conséquences de 68, lequel vient en quelque sorte faire un pied de nez à l'entreprise, ancienne et récurrente, de dénigrement de Mai. Cette dernière commence avec les polygraphes identifiés sous l'étiquette bienveillante de « nouveaux philosophes » et prend un tour très franchement dénonciateur dans les années 2000, lorsque, par exemple, le Parti socialiste dans une note interne de 2004 dénonce le « relativisme culturel destructeur » dont 68 aurait été porteur ou encore ses effets sur la « structuration identitaire et psychologique des enfants ». Ou encore quand le candidat de la droite à la présidentielle en 2007 place au cœur de sa campagne un appel à la « liquidation de l'héritage de mai 68 », tenu responsable d'un effondrement des valeurs. Les résultats du sondage semblent indiquer que ce discours de déploration et de dénonciation n'a pas pénétré les esprits, tout particulièrement dans les catégories populaires restées insensibles aux sirènes déclinistes des partis de gouvernement. En contexte de crise économique et de recul des droits sociaux et des avantages acquis, il est raisonnable de penser que les catégories les moins dotées de ressources voient plutôt en mai 68 un moment de conquête qui, se soldant par les accords de Grenelle, se traduit par une amélioration du sort des petits.

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O. F. : Ce résultat confirme l'hypothèse que Mai 68 correspond dans les perceptions à un moment de rénovation sociale et de changement rapide face à une société bloquée. La même question permet de souligner les distorsions de la mémoire. D'abord à propos de la répression, qui ne semble avoir été violente que pour 65 % des enquêtés, ce qui corrobore l'intuition que l'on pouvait avoir du lieu commun sur la gestion douce des événements, notamment par le préfet Grimaud à Paris. Alors même que le visionnage des images d'archives indique un niveau de violence dans les affrontements de rue qui, aujourd'hui, serait considéré comme inacceptable. Ensuite, à propos du mouvement féministe qui ne démarre qu'en 1970, mais qui dans la mémoire de 70 % des enquêtés caractérise bien mai-juin 68, ce qui indique que les quelques semaines que dure le mouvement se confondent dans la mémoire avec la longue décennie de luttes des années 1970.

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O. F. : Dans le détail, les résultats de ce sondage montrent la faible pénétration de la vulgate dans l'opinion publique. 43 % seulement estiment que 68 aurait « minimisé l’importance de la famille dans la société » ; 39 % lui attribuent la montée de « l'individualisme au détriment du collectif » et 32 % l’associent à la crise de « l'école républicaine ». Seule est majoritaire l'opinion selon laquelle Mai 68 aurait dégradé la confiance des citoyens envers les politiques, ce qui tient sans doute au caractère équivoque de la formulation puisque l'on peut aussi bien y lire un regret qu'une évolution positive ayant contribué à lever le voile sur la confiance naïve des citoyens envers ceux qui les gouvernent. Les avis les plus critiques se concentrent à la droite des opinions politiques, ce qui est logique puisqu'ils s'inscrivent dans le registre du discours politique conservateur.

Pour résumer, on retiendra que « l'opinion », telle qu'elle est consituée à travers un sondage comme celui présenté ici, semble avoir plutôt bien résisté à la diffusion d'une idéologie dénonciatrice et stigmatisante de mai 68, ce qui vient souligner à quel point ceux qui s'érigent en porte-parole de la « génération 68 » ou prétendent en détenir le sens ont certes beaucoup parlé et écrit, mais n'ont pas été vraiment écoutés. La commémoration du cinquantenaire des événements, dont il semble que le trait majeur sera la mise en avant de la parole des soixante-huitards ordinaires, devrait accentuer cette démonétisation de la vulgate au profit d'une connaissance et d'une appréciation plus réaliste de ce que furent et de ce que produisirent les « années 68 ».

 

Olivier Fillieule est sociologue, professeur à l’Institut d’études politiques, historiques et internationales de l’université de Lausanne et directeur de recherche au CNRS.

À lire :

Marseille, années 68, avec Isabelle Sommier (dir.) Paris, Presses de Sciences Po, 2018

Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 68 en France, Avec Sophie Béroud, Camille Masclet, Isabelle Sommier, avec le collectif Sombrero (dir.), Arles, Actes-Sud, mars 2018

 

Propos recueillis par Simon Blin

Infographie par Sandrine Samii

 

Sondage : 50 après Mai 68, quel héritage ?

Photo : grèves à l'usine Renault de Billancourt en mai 1968 / © AFP