Ode à Olivier Giroud

Ode à Olivier Giroud

Injustement déconsidéré malgré un talent indéniable, le numéro 9, substitut benzemien à la pointe de l'attaque de l'Équipe de France, mérite mieux que le traitement qu'on lui réserve.
Par Laurent-David Samama.

1er janvier 2017. Les Anglais se réveillent groggy de leur réveillon de la Saint-Sylvestre. Sur les terrains de Premier League, tradition du Boxing Day oblige, on joue au football. Giroud et son équipe d'Arsenal ne dérogent pas à la règle. Ils affrontent, sous les frimas de l'hiver, l'équipe besogneuse et sans génie de Crystal Palace. Le match est disputé et, comme souvent outre-Manche, les chocs sont rudes. Jusqu'au coup de génie… Sur un service parfait du chilien Sanchez, Olivier Giroud surgit et offre aux amateurs de football un cadeau dont ils se rappelleront longtemps. Un but venu d'ailleurs, une talonnade acrobatique imparable pour Wayne Hennessey, le gardien adverse. 1-0 pour Arsenal : l'Emirates Stadium, plein comme un œuf, chavire de bonheur ! Pour cette réalisation spectaculaire baptisée « coup du scorpion », l'attaquant français recevra le Prix Puskas de la FIFA récompensant le plus beau but de la saison. A l'issue du match, Arsène Wenger, entraîneur-esthète subjugué par cette action s'écrie : « C'est une œuvre d'art ! Certainement l'un des plus beaux buts qu'il m'ait été donné de voir en tant que manager du club d'Arsenal… » D'autres épisodes spectaculaires, tels ce retourné inscrit en Ligue des Champions face à Belgrade ou bien encore cette reprise de volée décochée en éliminatoires du Mondial 2018 face à la Suède, marquent durablement la rétine. Pourtant, Giroud demeure contesté, mal aimé, sans cesse remis en cause par des observateurs tricolores saisis par l'ivresse du beau jeu.

Les fantômes de Victor Hugo et de Karim Benzema

David Ginola, Éric Cantona et Victor Hugo vous le diront : nul n'est prophète en son pays ! Qu'importe… Exilé de l'autre côté du Channel, Giroud le combatif est adulé dans la capitale anglaise. Au point d'y posséder sa propre chanson, une reprise du célébrissime Hey Jude des Beatles dont le refrain, chanté à gorge déployée par les supporters, reprend en cœur le patronyme du frenchie. Voilà un joueur atypique et attachant. Grand (1m92), costaud (93 kg), le pivot utilise son physique pour se jouer de ses adversaires. Rien qui n'étonne au pays du kick and rush. Mais voilà : l'affaire, puisque trop efficace, hystérise l'hexagone… Il est vrai qu'isolé au milieu d'une attaque française truffée de manieurs de cuir de génie, le natif de Chambéry n'a ni le toucher de balle de Fekir, ni l'aisance de Mbappé. Il ne fait pas non plus la différence sur le premier contrôle comme Thauvin, ni n'enrhume ses adversaires avec des grigris à la Dembélé. Cela, Didier Deschamps, sélectionneur de l'Équipe de France, en a parfaitement conscience. Mais en gagneur invétéré, ce dernier s'est rendu à l'évidence : Giroud est indispensable à l'équilibre des Bleus. « Regardez ce qu'il fait, les buts qu'il marque… clamait Deschamps en conférence de presse. Qu'ils soient beaux ou non, peu importe au fond… C'est un buteur ! » Un buteur diablement efficace, pourrait-on même ajouter. Car avec 31 buts inscrits sous le maillot tricolore, Giroud se situe au même rang que Zidane – excusez du peu ! - et devant quelques légendes tricolores parmi lesquelles Platini, Papin, Fontaine, Djorkaeff et Griezmann. Que se passe-t-il alors ? Comment expliquer ce désamour aussi cruel que tenace porté par la France du football à Olivier Giroud ? La réponse tient en un curieux drame contemporain : l'affaire Benzema. Grand absent de la liste des 23 de Didier Deschamps, le joueur du Real Madrid traîne derrière lui une réputation sulfureuse. Insolemment doué, élégant, auréolé d'un incontestable succès, « KBNueve » aurait dû être du voyage en Russie. Oui mais voilà, l'homme est abonné aux maladresses et autres dérapages supposés. Entre La Marseillaise qu'il se refuse à chanter, le cas Zahia (cette escort-girl mineure prisée par certains Bleus en 2010), ses déclarations mal interprétées sur sa bi-nationalité franco-algérienne, et surtout l'affaire de la Sextape, Benzema a défrayé la chronique et usé la patience du sélectionneur. Impensable gâchis footballistique renforcé par l'existence d'une caisse de résonance politique nommée Twitter. Et ce résultat, somme toute logique : la place laissée vacante, le besogneux Giroud s'en est emparée sans bruit, à force d'abnégation.

La figure du héros de substitution

Pourtant capable de fulgurances, d'abnégation et de buts salvateurs, l'ex-canonnier d'Arsenal évoluant désormais à Chelsea demeure aux yeux de l'opinion un éternel remplaçant. Il n'est pourtant pas anti-héros maladroit à la Dugarry mais plutôt un héros de substitution occupant, malgré lui, la place dévolue à « Benzema-le-magnifique ». L'injustice est là, terrible, et dure depuis des années. Elle rappelle le calvaire médiatique vécu, en 1998, par Franck Lebœuf. Le 12 juillet 1998, à l'occasion de la finale de la Coupe du Monde, ce dernier avait remplacé poste pour poste le très respecté Laurent Blanc (expulsé suite à un carton rouge reçu injustement en demi-finale). On a longtemps reproché au premier d'avoir volé la place du second, alors même qu'il ne faisait qu'occuper un poste laissé vacant suite à des événements sur lesquels il n'avait aucune prise. Giroud, chantre de l'efficacité sacrificielle a gagné sa place tandis que Benzema, en enfant gâté, s'enfonçait dans une spirale égotique complexe. C'est ici, pour Deschamps, le choix de la raison contre celui de la passion. La victoire d'un football « propre », loin de l'odeur de soufre qu'exhalait le ballon manié par « des petites frappes » et « des voyous milliardaires » – selon les mots d'Alain Finkielkraut – au cours de la terrible décennie 2010. Une période de purgatoire pour la sélection française empêtrée dans une spirale de scandales et de défaites. Exit les têtes brûlées ! Après un Mondial 2014 de la rédemption, cette Coupe du Monde 2018 doit être celle de la confirmation. Place au bon esprit, aux joueurs respectueux de leur public et de leurs coéquipiers. Voilà des Bleus prétendument favoris, concentrés, aimables et sérieux. Symbole de ce nouvel état d'esprit : l'émergence de travailleurs discrets, à l'instar du défenseur Pavard, des milieux Matuidi et Kanté et de notre buteur acharné, Giroud. Comme un symbole, c'est ce dernier, remplaçant sorti du banc de touche pour délivrer une passe décisive à Pogba, qui devrait être aligné d'entrée face au Pérou.

Le triomphe du joueur « normal »

Se dessine ainsi au fil du temps le portrait d'un grand échalas, indispensable tour de contrôle des Bleus en Russie et pourtant joueur « normal » au sens hollandais du terme. Normal, certainement pas banal ! « Exerçant ses responsabilités pleinement mais avec simplicité » si l'on reprend les termes du Président Hollande dans ses Leçons du pouvoir (Stock, 2018). Giroud : pas d'esclandre ! Vous ne lui trouverez pas de saillies notables, aucun avatar digital douteux et assez peu de casseroles médiatiques. Dans la tempête, l'attaquant fait le dos rond et encaisse. Le travail finit toujours par payer. Sur le terrain, cela se vérifie depuis un moment déjà. Médiatiquement, voilà que la roue commence à tourner. Après une prestation en demie teinte face à l'Australie, on envisage désormais le bel Olivier comme point d'ancrage permettant à Griezmann, Mbappé et autres pépites bleutées de briller. On est loin des scandales et de la dimension politique prise par un Benzema, devenu, au fil du temps, véritable « point Godwin » du foot. En ne revendiquant aucun rôle supra-footballistique, le buteur aux 75 capes nous ramène à l'essence du football, la passion de la tactique et du jeu.

Gloire, maintenant et pour longtemps, à Olivier Giroud, de l'étoffe des héros que l'on n'attend pas ! De ceux qui tissent patiemment leur toile, dans l'ombre de camarades plus flamboyants, et qui se retrouvent, au gré de circonstances, des rebondissements et des imprévus, projetés en pleine lumière. De ceux qui, initialement remplaçants, répondent présents en accomplissant leur difficile besogne. Ah les remplaçants… On ne louera jamais assez leurs qualités intrinsèques, leur patience à toute épreuve, leur courage sous-exploité. Giroud, en fascinant substitut benzemien affublé de maux divers, a quelque chose de biblique. Il ressemble au personnage de Léa, offerte en mariage à Jacob alors que celui-ci était épris de sa sœur Rachel. Jacob avait travaillé sept années pour convoler avec Rachel en justes noces. Il dû se contenter de Léa ! Une femme « au regard délicat ». Les commentateurs interprètent parfois cela comme une fragilité oculaire d'ordre physiologique. Léa, peut aussi se traduire par un sobriquet : « La Fatiguée ». Piètre remplaçante pourrait-on penser… Détrompez-vous : elle donna sept enfants à Jacob ! Une matriarche fertile en somme. L'assurance de succès concrets, vérifiés. Comme Giroud ! Pas la solution idéale, mais la plus efficace. L'histoire, cependant, s'avère dramatique. Pour Giroud comme pour Léa, l'amour était ailleurs… Même s'il marque souvent et prouve son utilité, l'attaquant de Chelsea devrait continuer à ne pas faire l'unanimité. Quant à Benzema, son illustre coéquipier aux abonnés absents, il continuera de représenter un fantasme absolu, la possibilité d'une plénitude inutilisée, le joueur à l'attraction obscure que le public français continuera d'admirer pour ses performances en club. On pardonne tout à son enfant (terrible)… On devrait être plus reconnaissant envers Giroud !

 

Photo : Olivier Giroud le 16 juin 2018 lors du premier match de l'Équipe de France en Coupe du Monde face à l'Australie © ANDREAS GEBERT/dpa/AFP