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La nouvelle guerre du storytelling : qui surveille qui ?

Written by Emmanuel Alloa | Mar 2, 2018 5:13:03 PM

Filmer les forces de l’ordre, en particulier pour témoigner de situations de violences policières, est devenu une stratégie encouragée par les associations de défense des droits de l’homme. Peut-elle s’expliquer par la démocratisation des caméras et des smartphones ?

Le développement fulgurant des technologies y est certainement pour beaucoup mais ne vaut pas pour seule explication. J’y verrais également le signe d’une lame de fond qui ne cesse de s’amplifier, en ce qui concerne notre pratique de la démocratie : les citoyens s’emparent à nouveau de leur « droit de regard » sur la façon dont l’État « regarde », évalue et contrôle les citoyens, et, en particulier, sur les moyens mis en œuvre par les forces policières pour faire régner l’ordre. Pour autant qu’il en ait jamais bénéficié, l’appareil sécuritaire ne dispose plus d’une confiance aveugle et les fréquentes atteintes, virtuelles et physiques, à l’intégrité des citoyens ne font que conforter le doute. La chose n’est pas nouvelle :  Platon considérait que, dans la cité, la séparation des tâches impose la constitution d’un corps de gardiens dont l’objectif est de surveiller tous les autres. Des garde-chiourmes qui n’étaient pas forcément du goût de tout le monde et surtout qui posaient un nouveau problème : qui contrôle ces surveillants ? Quis custodiet ipsos custodes, se demande-t-on à l’époque romaine, « qui gardera ces gardiens ? » L’ère du soupçon, on l’aura compris, a commencé il y a fort longtemps.

Aujourd’hui, nous sommes d’autant plus sensibles à cette question. Contrôler ceux qui contrôlent peut se faire de deux manières. D’un côté, restreindre l’arbitraire, réguler par les lois les modalités et les domaines d’intervention, bref, encadrer par la loi l’application des lois. Mais souvent, cela ne suffit pas et c’est précisément au nom d’une restriction de la violence que d’autres violences sont commises. D’un autre côté, il faut donc mettre en évidence la réalité de ces actes, les faire apparaître au grand jour, afin d’établir leur nature. Si les gestes de maintien de l’ordre sont effectivement au service de la chose commune, ils devraient pouvoir passer l’épreuve du tribunal public – c’est une des idées qui nous vient de l’époque des Lumières. Concrètement, à l’omniprésence des caméras dans l’espace public, des procédures de traçage et de reconnaissance faciale, répond alors un contre-pouvoir. À la surveillance par le haut répondent autant de pratiques de « sous-veillance », une surveillance par le bas, une forme de contrôle que certains qualifient également de « surveillance inversée ». Là encore, contre un découpage de type platonicien, qui ferait de certains les acteurs et du reste les objets de la surveillance, il s’agit de penser une forme de « veille distribuée », de vigilance partagée pour ce qui relève de la cité. Pour de nombreux activistes, la première étape consiste à mettre en évidence les protocoles de contrôle et donc de normalisation auxquels nous sommes tous soumis, souvent à notre insu, mais aussi à faire apparaître le traitement stigmatisant dont certaines communautés spécifiques font l’objet. Mais la stratégie de la surenchère – celle qui consiste à enregistrer ceux qui nous enregistrent et à ficher ceux qui nous fichent – demeure ambivalente.

 

L’utilisation d’une caméra face aux forces de l’ordre a pour objectif de changer la situation, sur le moment pour dissuader ou, après les faits, pour témoigner. Peut-elle réellement y parvenir ?

Oui et non. Aux États-Unis, la violence policière qui se déchaîne contre les minorités, et notamment les citoyens Afro-Américains, participe d’un racisme ambiant qu’il n’est pas toujours facile de pointer, d’autant plus qu’il s’exerce généralement loin des feux des projecteurs et sans témoins. Lorsque des victimes portent plainte, leurs chances d’aboutir sont à peu près nulles. On se doute bien de l’issue lorsque c’est la parole d’un policier contre la parole d’un Noir. La situation change du tout au tout quand les interventions des forces de l’ordre sont filmées : quels que soient les actes, ils sont enregistrés, documentés et obligent leurs auteurs – du moins en droit – à rendre des comptes. Nombre d’affaires célèbres ont pris une tournure différente une fois les caméras en jeu : des bavures qui avaient été masquées, comme ces dernières années à Ferguson, à Charlotte ou à Baltimore, ou encore l’affaire Rodney King, à Los Angeles, en 1991, lorsque l’Afro-Américain du même nom se fit passer à tabac par une patrouille du Los Angeles Police Department (LAPD). Un tribunal local, composé exclusivement de jurés blancs, acquitta les policiers, et l’affaire en serait restée là si entre-temps on n’avait pas diffusé les images qu’un témoin, George Holliday, avait filmé un peu par hasard avec sa nouvelle caméra Sony Handycam. À la suite des violentes émeutes dans les banlieues de la ville, on fit un procès en appel et les agents furent finalement condamnés.  Aujourd’hui, plus près de chez nous, les ONG qui documentent la violence dont sont victimes les migrants permettent également de faire jouer une nouvelle fois le droit de regard d’une société sur les actions des forces de l’ordre.  

On peut parler d’un double hors-champ : ce sont précisément les groupes sous-représentés qui font le plus souvent l’objet de violences et qui, manquant de visibilité, ont le plus de mal à faire reconnaître les abus. La présence d’un appareil – caméra, smartphone – peut être d’un précieux secours pour faire acte de témoignage et l’on peut alors considérer que le rapport de force est rééquilibré, du moins brièvement.

Mais il ne faut pas se bercer d’illusions. Face aux appareils, nous ne sommes pas tous égaux : un clandestin qui filme une scène s’expose à d’autres risques, puisqu’il est probable qu’on pourra l’identifier à son tour. Donner à voir, exposer un événement, c’est prendre le risque de s’exposer en personne, car la mémoire des machines permet souvent de remonter jusqu’à l’usager qui a pris les images. Les manifestations récentes en Iran nous donnent un triste exemple, et traduisent toute l’ambiguïté de l’image documentaire. Les vidéos utilisées par les manifestants pour dénoncer les exactions policières et militaires sont analysées minutieusement par l’État qui les emploie pour identifier les visages et les noms des dissidents. On l’aura compris : l’hypervisibilité n’appartient à aucune force en particulier, et personne n’en a le monopole.

 

Les images enregistrées sont diffusées massivement dans les médias et sur les réseaux sociaux. À qui s’adressent-elles et quel est le but de les diffuser hors des tribunaux ?

Parfois, le but est de peser sur une procédure judiciaire, par exemple pour initier l’ouverture d’une instruction. Les tribunaux restent fortement attachés au témoignage en personne et l’usage de l’image filmée ne fait son entrée que très timidement (certains excellents travaux ont été publiés sur cette question, notamment ceux de Christian Delage ou de Leif Dahlberg). Dans l’affaire Rodney King, la vidéo n’avait pas été utilisée lors du premier procès ; ce n’est qu’après sa diffusion sur toutes les chaînes de télévision que la justice californienne s’est vue contrainte de rouvrir le dossier.

Mais nous faisons également face à des situations plus troubles et ambiguës, car la diffusion en dehors des tribunaux nous met, spectateurs et usagers lambda, dans la position de juges à notre tour. Nombreux sont ceux qui se mettent alors à décrypter des séquences vidéo souvent de mauvaise qualité et mal cadrées, afin de déterminer ce qui s’est réellement passé. Aux États-Unis, les groupes suprémacistes utilisent cette technique pour disqualifier les victimes de couleur, arguant du fait que sur les caméras de surveillance, aucune violence n’est visible. C’est le cas de l’affaire Théo, victime présumée d’un viol rectal avec une matraque à Aulnay-sous-Bois, où le policier en question est toujours en examen, alors que nombreux internautes continuent d’affirmer que les images permettent de l’absoudre, puisqu’on ne verrait pas clairement de viol en train de se produire.

La question est complexe. Trop souvent, alors que nous sommes nous-mêmes devenus au quotidien des fabricants d’images, en photographiant, filmant, documentant ce qui nous entoure, nous tombons sous le charme d’une promesse d’immédiateté, comme si l’image pouvait nous livrer un réel sans fard, qui se passe de toute mise en forme. Or je pense qu’à rebours d’une promesse de transparence intégrale, l’hypervisibilité actuelle exacerbe au contraire la guerre des récits.

Il y a quelque temps déjà, j’attirais l’attention sur ce paradoxe : les nouvelles mesures prises par le département de justice américain, qui préconise d’équiper les agents de mini-caméras fixés sur le torse ou l’épaule (les bodycams), ne servent pas du tout à aider les agents à établir les faits, mais sont expressément appelées à armer la police pour la nouvelle guerre du storytelling. Les sommes considérables dépensées pour acquérir ces outils sont une réponse aux nouvelles formes de « sous-veillance » où les citoyens enregistrent l’arrivée des forces de l’ordre. La commune californienne de Rialto est célèbre pour avoir fait baisser de 60 % les plaintes contre l’usage excessif de la violence depuis qu’elle dispose de ces caméras. Un document interne du département de justice (Implementing a Body-Worn Camera Program) démontre que ces circuits de contrôle ont, avant tout, un objectif avoué : contrôler et modifier les comportements. Dans un futur qui n’est plus très lointain, agents et citoyens se feront face avec des caméras braquées l’une sur l’autre.

Face à cette guerre des points de vue, on observe également la stratégie inverse : des techniques de masquage et d’anonymisation du côté des activistes, afin de déjouer les algorithmes de reconnaissance faciale ; des techniques de censure du côté des forces de l’ordre. À Nice, après l’attentat sur la promenade des Anglais, les bandes provenant des caméras de surveillance n’ont jamais été diffusées dans la presse et certains responsables exigent qu’elles soient effacées à tout jamais, par respect pour les victimes. Une étrange politique de l’amnésie au nom d’un devoir de mémoire.

Chacun de ces cas de figure est singulier et il faut se garder de généralisations trop rapides. Mais je suis toujours surpris de la facilité dont, si souvent, on croit que les images se soumettent à nos visées, aussi louables soient-elles, du point de vue éthique ou politique. Il y a une part de réfractaire et d’inappropriable dans toute image. Une image ne peut être enrôlée durablement par aucun parti.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii

Photo : © Rolf Vennenbernd/dpa/AFP