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Les nouveaux mots du féminisme

Written by Anne-Charlotte Husson | Jan 30, 2018 4:58:00 PM

Les derniers mois de 2017 ont vu s’imposer dans le débat public des thèmes, des mots et des mots d’ordre féministes : #MeToo, #BalanceTonPorc, #TimesUp, pour ne mentionner que les plus utilisés, en France et ailleurs. Trois hashtags, donc, même si « Me too » existait comme slogan avant d’être repris sous cette forme. Le fait même que ces hashtags, ces slogans, aient pu devenir les cris de ralliement d’une vaste mobilisation contre les violences et le harcèlement sexuels en dit long sur les formes contemporaines des mobilisations féministes. Dans ce sens, ils sont les marques d’une évolution dont on ne fait que commencer à saisir l’ampleur. Mais ces slogans en disent également long sur ce qu’est le travail féministe – un travail qui, fondamentalement, reste le même. En prêtant l’oreille aux mots du féminisme, on peut ainsi comprendre ce que signifie, hier et aujourd’hui, être féministe.

Pour comprendre l’écho rencontré par #MeToo et, dans sa foulée, #BalanceTonPorc et #TimesUp, il est nécessaire de prendre la mesure des métamorphoses subies par les mobilisations collectives féministes. Très tôt, des féministes se sont servies du web comme outil de mobilisation, sous de multiples formes, des blogs aux réseaux sociaux en passant par les forums. Le web a également permis de renouveler des formes de militantisme nées dans les années 1960 avec le féminisme dit de la deuxième vague. Les groupes de « consciousness raising », destinés à permettre aux femmes de prendre conscience, à travers le partage de leurs expériences quotidiennes, qu’il existe un problème partagé dont la solution ne peut être que collective. C’est l’origine du slogan « le personnel est politique », sans doute le plus important des dernières décennies. Par le partage d’expériences, les femmes prennent aussi conscience que les violences et les discriminations qu’elles peuvent rencontrer ont un nom – le sexisme, terme apparu à la même époque.

La pratique déjà ancienne du partage d’expériences a été le terreau de nombre de mobilisations féministes et rencontre des changements profonds provoqués par les moyens conversationnels, mais aussi organisationnels, offerts par le web. La prise de conscience, indispensable première étape du travail féministe, ne suffit évidemment pas. Si des problèmes jusque-là relégués à la sphère privée, comme la santé reproductive ou les violences domestiques et sexuelles, s’avèrent en fait politiques, cela signifie qu’il n’y a pas de fatalité. Ce n’est pas la nature humaine qui est en cause, mais un système social, économique et politique qu’il est possible de changer. Le web n’est pas seulement une caisse de résonance, pas seulement un lieu de communication et d’échange, c’est une ressource inédite pour organiser des mobilisations, petites et grandes. On connaît le rôle joué par Facebook, par exemple, dans les mouvements dits du « Printemps arabe ». Les hashtags, destinés à l’origine à organiser et archiver des contenus grâce à l’assignation de métadonnées, peuvent servir de cri de ralliement et aider à l’organisation de mobilisations hors-ligne. Cette utilisation des hashtags dans une visée de justice sociale a souvent été parodié sous le nom de « militantisme 2.0 » ou « militantisme hashtag » : on reproche à ces militant·e·s de se cantonner à des indignations faciles et sans répercussions sur le monde extérieur au lieu de se mobiliser hors-ligne. Un tel reproche, que venaient déjà contredire les révolutions arabes, tombe cependant à l’eau au vu du phénomène #MeToo. Loin d’être cantonné aux réseaux sociaux, il a déjà produit des changements notables et très médiatisés, comme la mise au ban d’Hollywood de Harvey Weinstein ou Kevin Spacey.

Le web est à l’origine de nouvelles formes de militantisme ; il n’a cependant pas changé ce qu’implique, fondamentalement, le travail féministe. De la prise de conscience au fait de se dire féministe puis, parfois, à la mobilisation collective, il y a un parcours que la militante et universitaire Sara Ahmed décrit très bien dans son dernier livre, Living a Feminist Life[1]. Un passage en particulier éclaire bien tout ce qu’il y a derrière un slogan aussi simple que « Me too ». Ahmed explique que devenir féministe, c’est notamment relire et comprendre des expériences passées sous un nouveau jour ; elle décrit ainsi le travail féministe comme un « travail de la mémoire ». Elle utilise l’image de l’éponge pour illustrer la manière dont, armée de nouveaux outils et d’une nouvelle compréhension de ce que signifie être une femme, elle a pu mettre à profit son apprentissage féministe pour revisiter son passé. Il y a quelque chose d’extrêmement puissant dans le fait de donner son véritable nom à l’épisode (un parmi tant d’autres) où, alors que je déjeunais seule au bord du fleuve, un homme s’est approché et a directement posé la main sur ma cuisse : une agression sexuelle. En ré-habitant mon passé de cette manière, je ne fais pas que donner leur nom aux choses. Je rejoins un collectif. Moi aussi. En recollant les morceaux de mon passé, je me donne les moyens d’identifier aujourd’hui ce qui n’est pas acceptable et, si je le peux, de le combattre.

Le travail féministe a donc deux facettes. C’est d’abord un travail sur soi, un travail des émotions, parfois très difficile à gérer. C’est aussi et inséparablement un travail collectif, auquel on participe à sa mesure, comme on peut, quand on peut – ne serait-ce qu’en cessant d’ignorer ce qui cloche et en donnant aux choses, aux événements et aux êtres leur nom propre : un viol ; du harcèlement sexuel ; un porc. On rejoint ainsi quelque chose qui nous dépasse, on ne sait pas toujours bien quoi, mais on espère que de là, peut-être, viendront quelques solutions.

[1] Duke University Press, 2017.

 

L'histoire du féminisme est marquée de discours, de mots portés par des femmes et des hommes, souvent au péril de leur vie. Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu reviennent sur sept de ces slogans qui, quoique bref, en disent long. 

 

À lire :

Le féminisme. En 7 slogans et citations, Anne-Charlotte Husson (auteur) et Thomas Mathieu (illustrateur), « La petite Bédéthèque des Savoirs », Tome 11, éd. Le Lombard, 2016, 96 p., 10 €

Illustration : © Alex Hliv / Shutterstock