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« Nous sommes tous des juifs allemands »

Written by Raphaël Glucksmann | May 17, 2018 7:47:04 AM

Transcription :

« Nous sommes tous des juifs allemands ». C’est un slogan fondamental précisément parce que les étudiants dans la rue n’étaient ni juifs ni allemands. Parce que si Cohn-Bendit dit « nous sommes tous des juifs allemands », effectivement on peut prendre ça pour du communautarisme ou de l’égocentrisme. Si des étudiants qui défilent dans les rues de Paris disent « nous sommes tous des juifs allemands », alors qu’ils ne sont ni juifs ni allemands, c’est un appel au cosmopolitisme. L’histoire de ce slogan, c'est une réponse à l’édito de l’Humanité qui qualifie Cohn-Bendit et les étudiants de Nanterre d’anarchistes allemands. Donc, la réaction de la foule est de se réapproprier l’insulte en disant sa vérité : derrière le mot « anarchistes », on visait quand même le judaïsme de Cohn-Bendit. Et les étudiants, donc ni juifs ni allemands, entonnent ce chant dans les rues de Paris.

Le juif, et l’allemand à l’époque a fortiori, c’est l’autre absolu. Non seulement c’est l’autre absolu pour un jeune français de 68, mais c’est aussi une antinomie, une antithèse, un paradoxe : nous sommes 23 ans après l’ouverture des camps, et accoler juifs et allemands – il y a une autre variante qui dit « nous sommes tous des juifs et des allemands » – est un paradoxe. C’est proclamer : « Nous sommes tous l’autre, l’autre que vous détestez et que nous assumons ». C’est le grand geste qui se répète de la pensée ou de la philosophie humaniste qui a façonné toute une partie de la France. C’est le geste de Montaigne, qui écrit dans ses Essais à son chapitre « Les cannibales », où il met en scène des Indiens d’Amérique ramenés en France par le Roi. Les gens défilent pour regarder ces sauvages et Montaigne a ce geste absolument fondateur pour la littérature, la politique et la philosophie, de se mettre dans la peau et dans la tête des Indiens, et de questionner notre société à partir de leur regard. Les questions qu’il pose à la société du Même, qui va visiter l’Autre comme un objet de zoo, ces questions très simples sont des questions sans réponses. « Comment se fait-il que tant de grand hommes forts s’agenouillent devant cette petite chose et ce petit être qu’est le Roi ? Comment acceptent-ils de s’humilier devant lui ? Comment se fait-il que certains mangent autant et d’autres aussi peu ? Comment se fait-il que ceux qui mangent aussi peu ne prennent pas leurs couteaux pour prendre la nourriture de ceux qui mangent autant ? » L’Autre, lorsque l'on prend son point de vue, ébranle les fondements mêmes de notre société et du Même. Le geste a ensuite été répété par Montesquieu dans les Lettres persanes, Voltaire dans le Huron. C’est épouser l’Autre pour essayer de se comprendre soi aussi. Et ce geste, c’est le fondement de ce qu’on appelle le cosmopolitisme, qui n’a pas bonne presse aujourd’hui. Cette pensée cosmopolite va animer le débat idéologique en France pendant extrêmement longtemps. Le dernier grand exemple en date étant la réconciliation de la pensée de droite de Aron et de la pensée gauche révolutionnaire de Sartre sur la question des Boat-people et des réfugiés. Celui qui incarnait la pensée libérale, atlantiste, pro-américaine pendant la Guerre Froide, et celui qui incarnait la pensée d’une révolte socialiste, se réconcilient sur un seul thème : « Nous sommes des Boat-people vietnamiens ». Et quand ses camarades gauchistes demandent à Sartre : « Pourquoi t’es-tu réconcilié avec cette crapule d’Aron ? », il répond : « vous pouvez penser ce que vous voulez, mais à la fin, des gens meurent, et ils sont proches de moi ». C’est cette capacité à voir dans l’Autre un autre soi-même et à affirmer qu’on peut penser sa société en prenant l’autre à la fois comme raison qui nous guide et comme horizon.

Ce geste aujourd’hui n’est plus évident, plus naturel. Il suffit pour s’en convaincre de voir la manière dont on traite les Roms sur notre territoire. Tout a commencé par cette remise en cause du geste cosmopolite. Pendant 10 ans, on a cru qu’il n’y aurait pas de conséquences, on a laissé des dirigeants politiques stigmatiser une population qui, il faut le dire, est unanimement détestée sur le continent européen. On a laissé remettre en cause notre vision cosmopolite en écoutant que ces gens ne peuvent s’intégrer à notre culture ou à notre société. Puis vint le temps des migrants, le temps de 2015. C’est la grande défaite des juifs allemands : l’année où un dirigeant de droite en Allemagne ouvre ses portes à un million d’êtres humains quand un gouvernement censé être de gauche en France décide lui de ne pas les ouvrir. 2015, c’est l’année où le supporter de foot de Dortmund remplace comme porte-drapeau des valeurs cosmopolites en Europe l’intellectuel parisien du Café de Flore. 2015, c’est un tournant majeur dont on n’a pas encore compris et appréhendé les conséquences sur la vie culturelle, idéologique, sociale, de notre pays. C’est l’abandon du « Nous sommes tous des juifs allemands ». Il suffit pour s’en convaincre, d’avoir été dans ce qu’on a appelé « la jungle », à Calais. Utiliser ce terme, c’est la négation du geste de Montaigne, c’est la négation du geste de Montesquieu, c’est la négation du geste de Voltaire. C’est la volonté, l’acceptation, que l’autre est autre de manière irrémédiable, et que son sort ne remet pas en question la manière dont je conçois ma propre société. J’accepte que ma police vole un duvet, j’accepte que ma police asperge de gaz lacrymo une tente, j’accepte que ma police empêche des distributions de nourriture, parce que c’est circonscrit, cela vise « cette chose » qui habite dans la « jungle ». Là-bas, il y a des juifs allemands de notre temps, des gens qui sont notre alter ego et que nous ne voyons plus comme tels. Ou alors, si nous les voyons comme tels et que nous décidons de les aider, comme c'est le cas de Martine Landry, de Cédric Herrou, de Benoît Ducos, et beaucoup d’autres, nous pouvons devenir hors-la-loi. Le « Nous sommes tous des juifs allemands » n’est pas traduit politiquement. C’est le slogan du cosmopolitisme. Et le cosmopolitisme est bien supérieur à ce que l’on appelle le multiculturalisme. Le multiculturalisme, c’est dire que nous sommes différentes communautés sur un même territoire, différentes religions, différentes ethnies, de différentes origines et il faut savoir coexister pacifiquement. « Nous sommes tous des juifs allemands », c’est beaucoup plus que cela. C’est dépasser le fait multiculturel pour créer un récit commun, être capables d’intégrer une communauté qui dépasse celles dont on parle. C’est forger un horizon commun.

Il y a un autre pan fondamental. Dans « Nous sommes tous des juifs allemands », nous n'avons pas perdu que les « juifs allemands », mais aussi le « nous ». Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’autre slogan qui a été absolument fondamental dans notre existence et qui a mobilisé les gens de manière admirable. C’est le « Je suis Charlie ». Les deux disent une solidarité, une empathie, une capacité à sentir la douleur de l’autre, à revendiquer une liberté. Mais aujourd’hui, on dit « je ». On ne dit pas : « Nous sommes tous Charlie ». Si vous comparez ces deux manières de parler, vous comprenez l’évolution de ces 50 dernières années. C’est la disparition de cet horizon collectif, de cette capacité à dire nous. On peut prendre des exemples plus basiques et beaucoup moins tragiques. Prenez deux films américains qui racontent la même histoire, c’est-à-dire la révolte contre un ordre inique, d’un ordre injuste, qui est celui de l’Empire Romain. Deux films réalisés à 40 ou 50 ans d’écart. Le premier, c’est Spartacus, de Kubrick. Il raconte une histoire politique, d’un nous esclave qui se révolte contre la loi injuste de l’Empire. L'autre, c’est Gladiator, de Ridley Scott. Un individu qui dit : « Je refuse la loi injuste de l’Empire, et je vais défier l’Empereur en un contre un au milieu de l’arène ». La même révolte contre l’injustice : l'une avec un nous, l’autre avec un je. Et c’est un enjeu aujourd’hui, non pas simplement le retour à une compréhension de l’autre et l’empathie, non pas la charité, mais une capacité à se sentir l’autre. C'est le fondement de notre civilisation, le geste dans l’Odyssée qui est notre texte fondateur, d’Achille qui reçoit Priam le Roi de Troie, l’ennemi absolu des Grecs, et qui la nuit vient s’agenouiller aux pieds d’Achille pour lui demander le corps de son fils Hector. Selon toutes les lois de la guerre, Achille a le droit, pour mettre fin à la guerre, de tuer le vieux Priam ou bien de l’arrêter et de le donner à Agamemnon. Mais Achille, en regardant ce vieillard qui demande le corps de son fils, se met à la place de Priam, se sent Priam, s’imagine en Priam, et finalement, lui donne le corps de son fils et le laisse repartir. L’empathie, c’est la capacité à construire ce Nous. Dans le « nous sommes tous des juifs allemands », il y a donc bien sûr l’autre, notre capacité d’empathie vis à vis de l’autre, et il y a le nous. Et c’est ça, à mon avis, le message principal et le plus subversif, sinon ça pourrait être juste droits-de-l’hommiste, puisque c’est ce qu’on dit d’habitude. Dans « Nous sommes tous des juifs allemands », il a donc cette capacité à construire un nous qui soit non-exclusif, puisqu’on se rend compte qu’on est nous-mêmes dans notre capacité à être l’autre, contre le nous exclusif ou identitaire qui est déjà donné et se définit en excluant l’autre, parce que nous sommes ce que nous sommes contrairement aux autres qui sont différents, qui se construisent aussi contre la collection de je que nous sommes tous devenus.

C’est pour ça que pour moi, le « nous sommes tous des juifs allemands », c’est un slogan qui est absolument révolutionnaire en France. Et d’ailleurs dans toutes les démocraties libérales occidentales. Parce que les deux processus ensemble, l’explosion des je, et la peur de l’autre, à mon avis sont totalement liés. C’est précisément parce que nous ne nous inscrivons plus dans des cadres collectifs, parce que nous sommes éloignés les uns des autres, parce que nous vivons dans une société de solitude, que nous avons peur. Quand on est seul, on a peur. Quand on est un je, on a peur de ce qu’on nous donne comme ennemi potentiel, on a peur de l’autre. Ce n’est pas un hasard si l’émancipation absolue de l’individu, loin d’être une fête des libertés, se conclut par un grand triomphe des entreprises en BTP et par la construction de murs. Parce que si vous êtes seul, la première chose que vous voulez faire, c’est mettre un enclos autour de votre vie pour être sûr que vous ne serez pas attaqué dans votre solitude. Ce qu’il faut retrouver dans ce geste, c’est la capacité à créer un nous qui ne soit pas le nous de Orban, de Kaczynski, de la Ligue du Nord, du Front National. Si on ne fait pas ça, si on reste une collection de je, à un moment donné, les gens iront pour le nous, quel qu’il soit. Ce qui m’intéresse alors paradoxalement plus que le juif allemand – qui pourtant m’intéresse extrêmement – dans « nous sommes tous des juifs allemands », c’est la capacité à produire un nous, une urgence absolue. Parce que si nous continuons à n’être que des je, d’autres continueront à choisir pour nous ce que nous sommes, et ça passera par l’exclusion de l’autre. Et donc voilà, c’est « nous sommes tous des juifs allemands », nous sommes tous des gens qui sont capables de s’unir sans s’opposer à l’autre mais bien au contraire en intégrant l’autre comme un semblable. C’est le grand défi de la République, c’est le grand défi du cosmopolitisme, et c’est en gros la grande défaite jusqu’à aujourd’hui de ce qu’on a appelé les forces progressistes.

 

Photo : Raphaël Glucksmann © Cedric Cannezza
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