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Non, Caroline De Haas, se méfier des hommes n'aide pas les femmes !

Written by Carmen Bramly | Feb 16, 2018 11:04:22 AM

« Moi, les garçons, je leur mets des coups de pieds dans les boulettes. »

C’est moi qui parle, ou plutôt, la petite fille que je fus un jour, à six ou sept ans. Il y a quelques jours j’ai retrouvé par hasard une vidéo qu’avaient réalisée mes parents. Ma mère posait les questions, mon père tenait la caméra et je récitais ma leçon. La violence de ma réponse m’a d’abord surprise, puis attristée. Non, en y réfléchissant bien, elle était logique. Victor Hugo a beau avoir écrit « La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître / Sur la branche trop faible encore pour le porter », à cet âge pourtant si tendre, la douleur m’était familière, du moins une certaine douleur – celle qu’un homme pouvait infliger à une femme. Si moi, petite fille, je ne l’avais pas ressentie, ma mère me l’avait transmise. C’était peut-être d’ailleurs pour cette raison que je voulais tant être un garçon, exigeant que l’on m’appelle Sid (en hommage au défunt chanteur des Sex Pistols), cheveux courts et lance-pierre dans la poche. Quoi qu’il en soit, en y réfléchissant, disons que j’ai été élevée dans la méfiance des hommes, et cela ne m’a pas aidée. En tous cas, pas aidée à aimer.

La psychose pédophile des années 1990

Je suis née en 1995. Un an plus tard, la Belgique – et par ricochet le monde entier – était en état de choc. Marc Dutroux, reconnu coupable de viols et de meurtres sur des enfants et des jeunes adolescentes, venait d’être arrêté. Une affaire qui semble avoir déclenché un séisme, une « psychose pédophile ». Ce n’est pas pour rien qu’en 1996, la lutte contre la pédophilie fut annoncée comme prioritaire au plus haut niveau de l'État. D’autres affaires, toutes plus sordides les unes que les autres, se sont par la suite succédées, déclenchant des passions voyeuristes ou empathiques. Quoi qu’il en soit, ces faits divers et leur médiatisation massive ont eu des répercussions sur l’éducation de beaucoup d’enfants, nés à cette même période, et dont je fais partie.

À l’âge de 4 ans, ma mère m’a expliqué que si un homme mettait sa main dans ma culotte, je devais dire non – s’il me forçait, je devais le dénoncer à un adulte, comme une première approche de la notion de consentement. À 6 ans, quand enfin j’ai eu le droit de sortir seule dans la rue pour acheter du pain, j’ai eu le droit à de nouvelles mises en garde et recommandations. Si un monsieur me suivait, entrer dans une boutique et parler à une dame, ne jamais laisser un homme entrer en même temps que moi sous le porche de l’immeuble Si un homme tentait de me violer, sous ce même porche, appuyer sur tous les boutons de l’interphone et appeler au secours. Ma mère avait également insisté pour m’inscrire au kung-fu, tous les mercredis soir, après mes cours de danse. Eh oui, j’avais le droit de danser, mais l’essentiel, c’était quand même que je sache me battre. Une ironie involontaire, surement, mais symboliquement ambiguë. L’insouciance ne pouvait qu’être illusoire, en tension avec une vision morbide du monde extérieur et, surtout, des hommes.

L’année d’après, en CE2, j’avais l’âge d’aller à l’école sans être accompagnée. Ce qui aurait dû s’apparenter à la naïve joie de me sentir libre pour la première fois s’est vu obscurcir par la perspective d’une turpitude subie. D’autres conseils se sont ajoutés : ne jamais retirer la lame du couteau qu’on vous a planté dans le ventre, se faire passer pour morte après un viol, afin d'éviter d’être achevée de manière définitive par l’agresseur.

Le pédophile est devenu le grand méchant loup

Si la chose peut sembler extrême – ma mère n’est pas toutes les mères – elle n’en est pas moins symptomatique d’un fait social. L’imaginaire de nombreuses petites filles a été nourri d’une même vision anxiogène du monde, chaque homme pouvant potentiellement représenter une menace. D’ailleurs, sur beaucoup de fascicules distribués dans les écoles et faisant de la prévention contre la pédophilie, le pédophile était représenté par un homme masqué ou dans l’ombre, une créature sans visage, car l’homme pouvait les prendre tous. Le pédophile, ce malade sexuel, était devenu le grand méchant loup. Un monstre dans la foule, qui ne révélait sa véritable nature que dans l’acte, le viol. Il pouvait être un inconnu, un voisin, un visage étranger ou bien familier, la grande majorité des crimes pédophiles étant perpétrée par un membre de la famille de la victime ou un proche. Personne n’était à l’abri. Le mal guettait dans l’ombre à l’affût d’une proie. Nous étions toutes les cibles de ces malades imaginaires.

Cette paranoïa s’est par la suite dématérialisée, mais démultipliée avec l’essor du digital. À l’adolescence, à l’aube des premiers réseaux sociaux, la figure du pédophile a évolué en « cyberpédophile », son pendant virtuel, toujours plus effrayant. Il s’infiltrait dans ce que nous avions alors de plus intimes, nos blogs et autres MSN. Ma mère, à nouveau, m’avait expliqué que des hommes se faisaient passer pour des adolescents, afin de nouer une amitié épistolaire, avant de rencontrer leurs correspondant(e)s, de les violer, puis, pourquoi pas, de les démembrer.

Virtuelle ou physique, la pathologie était la même, indétectable dans beaucoup de cas, donc insidieusement étendue à toute la gente masculine. L’homme, l’homme adulte et sexué, portait en lui les ferments du danger. Une psychose alimentée par de nombreux films, de l’Effet Papillon à Festen en passant par Hard Candy, The War Zone, Slippers, Mysterious Skin ou encore The Woodman, tous traitant de la pédophilie et ses ravages. D’ailleurs, je me permets de le préciser, cette menace ne m’a pas empêchée d’adorer Lolita de Nabokov, la littérature japonaise (parfois très limite comme Les Belles endormies de Kawaba et Un amour insensé de Tanizaki), Alice aux Pays des Merveilles de Lewis Caroll, Manhattan de Woody Allen ou encore les toiles de Balthus, la chanson « Rape me » de Nirvana, bien au contraire… Une contradiction constitutive de mon être et de mes fantasmes.

Pourtant, quand a éclaté l’affaire Michael Jackson en 2005, je ne voulais pas y croire. Comment mon « dieu », le seul homme sur qui j’avais projeté une image réconfortante, apaisée car asexuée, pouvait-il être ce « monstre » que l’on m’avait appris à haïr ? Comme d’autres, j’ai d’abord ressenti un sentiment de trahison, qui s’est ensuite traduit par du déni. Michael était victime d’un coup monté. Les parents mentaient pour lui soutirer de l’argent. Cristallisation de l’enfant éternel, prépubère à jamais et prisonnier d’un Neverland existentiel, je ne pouvais pas y croire. Un premier cas de conscience qui traduit un malaise originel : dans ma tête, Michael ne pouvait pas être un pédophile, car il n’était tout simplement pas un homme, et encore moins un adulte.

Enfin, si aujourd’hui le pédophile est considéré comme un malade mental, victime de lui-même et incarcéré dans ses désirs détraqués, l’homme incarne le nouveau prédateur, jouisseur priapique aux yeux injectés de sang, cherchant à asseoir sa volonté et abuser de son pouvoir.

Grandir, se construire et aimer les hommes 

Ainsi, il va sans dire que cet aspect « terroriste » de mon éducation ne m’a pas vraiment servi, plus tard, à me construire en tant que femme, en tant qu’être sexué. Au lieu d’en retirer les bons enseignements, à savoir apprendre à me défendre, apprendre à dire non, apprendre à reconnaître un danger, je n’ai malheureusement retenu qu’une chose : les hommes et leurs désirs seraient mes ennemis. Mes désirs et les leurs se feraient face, comme une victime désignant un coupable derrière une vitre teintée.

D’un autre côté, mon existence ne m’a pas vraiment contredite sur ce point précis non plus. À 11 ans, aux scouts, un type m’a enfermée dans sa tente et s’est jeté sur moi pour me voler un baiser avant que je ne parvienne à lui échapper. À 11 ans toujours, au Sénégal, une bande de gamins m’a volé mes vêtements et m’a poursuivie, alors que je me baignais derrière une prison abandonnée – par chance, un ami de la famille passait par là et les a menacé pour les mettre en fuite. À 14 ans, un type du collège m’a forcée à lui faire une fellation – sans me l’expliquer, je n’ai pas su dire non. À 17 ans, vers quatre heures du matin, en plein mois d’août, un zonard a essayé de glisser une main dans ma culotte, tandis que je buvais l’eau d’une fontaine Wallace. Enfin, à 18 ans, ma virginité s’est fait la malle, et j’étais trop inconsciente pour la retenir. Une histoire somme toute banale : j’ai débarqué chez Régine, défoncée, un type m’a embarquée chez lui, m’a fait boire, m’a allongée et m’a baisée dans un demi-sommeil halluciné. Les cuisses pleines de regrets, je n’en ai jamais parlé, préférant l’oublier. Et pourtant, quand j’y repense, j’ai l’impression d’avoir cherché à provoquer le destin. J’ai titillé mon risque. C’est peut-être ce que je me dis, pour ne pas me sentir victime, pour me rendre responsable de ce statut dont je ne veux pas.

Ces souvenirs, que j’aurais préféré ne pas vivre, semblables à ceux de mes copines, ont, contre mon gré, contre tout ce en quoi je crois, fait fleurir les fleurs de la défiance semées par ma mère. Au lieu d’y voir des comportements isolés – répétés mais isolés – inconsciemment, j’ai voulu que tous les hommes en soient responsables.

C’est peut-être d’ailleurs pour cette même raison qu’à 23 ans, je n’ai encore jamais aimé. On n’aime pas sur le qui-vive. On n’aime pas quand on lutte. Aimer demande d’être en paix, de s’abandonner, de laisser flotter les rubans. À l’intérieur de moi, un séisme – des plaques tectoniques qui se heurtent et se chevauchent inlassablement, empêchant l’amour d’y prendre racine. Je refuse aux hommes la permission de faire horizon commun avec moi, peut-être par peur de la prédation. Ma mère me l’avait bien dit – et elle avait raison de le faire : « on n’ouvre pas sa porte aux méchants monsieurs ». Le problème,  justement, c’est qu’ils ne sont pas tous « méchants ».

Et puis, comment expliquer toutes ces fois où je me suis prise au jeu de la menace, l’initiant même ? Jubilation transgressive ou désir de réparation – comme pour lui prouver son tort – il m’est déjà arrivé de débarquer chez un inconnu, comme ce vieux party boy défraîchi de vingt-cinq ans mon aîné, juste pour le frisson. Mon cœur bat plus pour le danger que pour l’amour, c’est certain, ma manière à moi de dompter la peur. Si j’ai grandi, la peur, infantile et primaire, ne m’a pas quittée. Encore aujourd’hui, quand je rentre chez moi, la nuit, je ne cesse de me retourner pour m’assurer de ne pas être suivie, dans un maelstrom d’érotomanie et de paranoïa. D’autre part, j’aimerais également souligner un paradoxe. Lorsque je suis avec un garçon, j’attends d’être cueillie, me refusant au préalable le droit de dire non ou de dire oui. Je reste neutre, passive, et aucun « patriarcat » n’est à blâmer pour cela. Ce petit côté lascif, d’odalisque effarouchée, c’est en quelque sorte un simulacre inoffensif de viol – le simuler pour se le réapproprier.

Manque de chance, j'aime les hommes

Bref, s’il semble trop tard pour réparer la cassure, je peux du moins tenter à présent d’en colmater les brèches, apprendre à refaire confiance. Une vie sans amour n’est pas envisageable, du moins pas à mes yeux, et manque de chance, j’aime les hommes. À moi d’annihiler les effets pervers de l’habitus et cela passe par draguer, échanger, rire, vivre, faire des erreurs… contredire cette vision conflictuelle et manichéenne des rapports entre les hommes et les femmes implantée dans mon esprit.

Qu’en conclure ? Qu’il faut être prudent, lorsqu’on invite à la méfiance massive et généralisée d’une catégorie de la population ? Que Caroline de Haas a à la fois raison et tort ? Que je suis perdue, aussi perdue que ma génération, partagée entre culture du viol, féminisme mal différé, « pute nation »* décomplexée, néo-puritanisme et conte de fées, qui ne sait plus comment aimer, quoi aimer, pourquoi aimer ? Le résultat, celui que je constate tous les jours, c’est que les garçons et les filles ne se comprennent plus. Les rapports se frigorifient, se durcissent, et chacun est perdant. Pour atténuer la peur, baliser les interactions, tout devient alors contractuel, tout doit être dit, clairement énoncé, de préférence devant témoin, supprimant la beauté ténue du non dit et de l’ombre, le sel de la vie.

* Le terme « pute nation » sert à résumer « l’extension du domaine de la pute », c'est-à-dire la « pornification » croissante de la société. Le phénomène englobe plein de choses, du food porn à la sexualisation de la mode enfantine en passant par les clips, les campagnes de pubs, etc.

Photo : © BERNARD MÉNIGAULT/CrowdSpark/AFP