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« Non aux bidonvilles, non aux villes bidons »

Written by Pierre Mansat | May 16, 2018 8:52:32 AM

Transcription :

Deux petites remarques quand même, qui n’ont pas beaucoup d’importance pour vous, mais qui en ont pour moi. D’abord, je suis un peu impressionné, intimidé d’être dans ce panel-là, surtout après Raphaël. La deuxième chose, c’est que ce lieu me donne une bouffée de nostalgie militante extrêmement importante, car je suis postier d’origine. J’ai travaillé 15 ans dans un centre de tri postal à la gare Saint-Lazare. Ce lieu est pour moi un lieu d’assemblée générale, de prise de parole, de grève, de solidarité extrêmement important. Il y avait dans les années 70 dix mille postiers qui travaillaient dans des bureaux-gares. Aujourd’hui, ce monde a disparu. Mais ma nostalgie n’est pas amère, on essaie de se bagarrer ailleurs…

Alors, sur le slogan de mai 68, j’ai une sacrée difficulté, parce qu’en fait, sur une suggestion de Guillaume Mallaurie, je suis censé vous parler du Grand Paris. Donc on a essayé de trouver des slogans de mai 68 qui pouvaient correspondre. J’avoue que j’ai un peu triché : j’en ai deux. Le premier, c’est « Le droit à la ville ». Henri Lefebvre, philosophe marxiste hétérodoxe exclu du parti communiste en 1958 qui a aussi fréquenté beaucoup les situationnistes sort un bouquin en mars 68 qui s’appelle Le Droit à la ville, et qui deviendra un véritable manifeste. Mais ce slogan a été complètement réapproprié, déformé, accaparé sous la forme de « C’est l’addition des droits des citoyens, des habitants dans la ville ». Ce n’est pas ce que voulait dire Henri Lefebvre, qui d’abord en 68 annonçait l’arrivée de l’ère urbaine. Ce que l’on découvre aujourd’hui : « On vit dans un monde, tout le monde est urbain, tout sera urbain… », Henri Lefebvre annonçait ça. Il annonçait les phénomènes de métropolisation avec les conséquences que cela pouvait avoir sur l’organisation spatiale des villes, la ségrégation, l’exclusion, la spécialisation... Pour Henri Lefebvre, c’était bien une question beaucoup plus politique que l’addition des droits. Voilà ce qu’il dit : « La ville n’est pas le lieu passif de la production ou de la concentration des capitaux, mais l’urbain intervient comme tel dans la production, seule issue pour les habitants (et il dit aussi, « le prolétariat ») : se battre pour le droit à la ville, se réapproprier la ville pour se réapproprier la vie ». Je suis parti de là pour retomber à la fin sur le slogan « Non aux bidonvilles, non aux villes bidons ».

Au début des années 2000, avec l’arrivée de la gauche aux responsabilités à la ville de Paris, après un siècle de pouvoir de droite, il y a quelque chose qui sautait aux yeux de façon éclatante, extraordinaire au sens premier. Cette ville qu’on appelait pas métropole – ce qui traduit un vide de la pensée urbaine française –, cette ville qui est une métropole depuis très longtemps, n’était pas considérée comme telle. Ce n’était pas une catégorie utilisée pour l’analyser, la comprendre, mais des catégories un peu obsolètes : « la capitale et ses banlieues », « le centre et la périphérie », des choses qui ne fonctionnent absolument pas, qui ne rendent pas compte de la vie urbaine de ses habitants et de ce Grand Paris dont on ne fixe absolument pas les limites. En 2001, il y a quelque chose qui saute aux yeux : c’est une des villes (quand je dis ville, je parle donc du Grand Paris) les plus riches du monde, une des plus productives, sans doute la plus productive d’Europe, et sans doute parmi les régions les plus productives du monde, avec une capacité d’attraction extraordinaire, touristique, patrimoniale, intellectuelle, culturelle, économique… Il y a une telle concentration, avec plus d’étudiants-chercheurs que dans la Silicon Valley. Et en même temps, c’est une des métropoles les plus inégalitaires du monde : les ressources des plus riches dans la métropole parisienne sont de 10 % supérieures aux ressources des plus riches français, comme les pauvres sont 10 % plus pauvres que les pauvres français. Il y a donc une situation tout à fait anormale, avec une césure politique incroyable, une distance entre Paris et l’ensemble des banlieues. Paris est souvent considérée comme une ville hégémonique, dominatrice, indifférente à la banlieue, ce qui est pour une part vrai. C’est parfois plus contradictoire que cela. Il y a aussi jusque dans les années 68 des politiques de solidarité au sein du Grand Paris, avec notamment ce qui a disparu en 68, qui s’appelait le département de la Seine. Et donc inégalités, césure entre Paris et les banlieues, conflit extrêmement violent… qui continuent. Cette relation s’est beaucoup améliorée ces 15 dernières années, mais la crainte de la domination parisienne est quelque chose qui reste encore très présent, et qui se comprend d’ailleurs parce que l’argent se déverse sur Paris de façon absolument incroyable. Paris capte des capitaux qui viennent du monde entier, que ce soient les qatari, les saoudiens, les chinois, les italiens, de façon absolument extraordinaire. Je prends un exemple très simple, la Fashion Week qui dure une semaine comme son nom l’indique, c’est un milliard d’euros qui tombent dans l’économie parisienne. Le tourisme, c’est 29 millions de touristes qui tombent dans cette petite ville, de 100 km² et 2 millions deux cent mille habitants. Donc une situation d’inégalités de ressources entre territoires tout à fait considérables. Et pas seulement en matière d’éducation, de santé, d’école… Il n'y a qu’à voir le nombre d’enseignants remplaçants dans les écoles de Seine-Saint-Denis, et comparer avec les écoles parisiennes. L’idée qu’on avait, et que j’essaie de défendre, c’est que ça se passe comme ça parce qu’il y a un morcellement politique considérable, et que jamais depuis 1968, on a essayé de porter des politiques publiques structurantes à la bonne échelle. C’est chacun chez soi : c’était beaucoup de localisme, de communes isolées, dont Paris, jusqu’en 2016.

L’idée du Grand Paris, c’était de retrouver un élan qui était celui d’élus progressistes au tout début du 20e siècle. Les maires de Borisié, Selliers, Boulogne, Suresnes, commençaient leurs discours en disant « habitants du Grand Paris, mes frères ». Ils étaient à l’origine d’associations d’élus municipaux, essayaient de promouvoir le logement social, les cités-jardins, la santé pour tous… L’idée c’était de retrouver cet élan là, de sortir du morcellement et d’arriver à penser politiquement d'une autre façon, à une autre échelle qui aujourd’hui d’ailleurs continue à ne pas être appropriée par la politique. Le capital, les grandes entreprises, les banques, ont tout le loisir de développer leurs stratégies à une échelle qui est celle du Grand Paris, l’échelle métropolitaine. Mais il n’y a pas en face de pouvoir politique capable de concurrencer cette façon d’aménager la ville, de se développer. C’est très grave, puisque la métropolisation – on peut l’observer dans toutes les grandes métropoles du monde, européennes, nord-américaines, sud-américaines, ou d’Asie – si elle n’est pas maîtrisée, contrôlée, jugulée, entraîne de fait de la ségrégation. Soit les pauvres sont rejetés dans des banlieues lointaines, soit ils sont dans des centre-villes qui dépérissent, les ressources sont complètement inégalitaires… L’idée du Grand Paris, une utopie qui je l'espère va devenir concrète, c’est de projeter des politiques publiques, de la citoyenneté, de l’expression populaire, à la bonne échelle, et ne pas se contenter d’une simple addition des échelles communales, départementales… L’idée est de considérer que pour les forces progressistes, malheureusement même s’ils ne s’en sont pas saisis, même s’ils commencent tout juste à s’y intéresser, c’est un objectif politique : l’amélioration des conditions de vie des gens dans la métropole.

En essayant de modérer un tout petit peu mon propos, la métropolisation est aussi une opportunité. Le monde vient à nos portes et nous venons au monde de façon absolument extraordinaire, les échanges entre chercheurs, les migrations étudiantes sont considérables, les gens qui viennent ici étudier, travailler dans notre pays. Le monde entier est là, le Grand Paris est ouvert au monde et crée des opportunités formidables de développement.

Mais en même temps, cela entraîne une condition métropolitaine extrêmement difficile. L’accueil des réfugiés, comment peut-il se traduire ? Par l’absence de politique hospitalière… Dans le Grand Paris, c’est la crise des transports, du RER A, B, C, la galère de la ligne 13. C’est la crise du logement, on a 500 000 demandeurs de logement au total sur la région, et ce chiffre ne bouge pas depuis des années. La crise environnementale, les pollutions sont considérables, entraînent une différence d’espérance de vie d’au moins six mois pour les habitants du cœur métropolitain, les nuisances sonores, l’absence de réponse efficace aux menaces… je pense à l’inondation qui est un risque majeur. Aujourd’hui, les moyens n’ont pas été mis en œuvre pour résister à une inondation du type de 1910, qu'on dit centennale. Je milite pour ce Grand Paris, pour travailler sur le « et », cela ne peut pas être une vision monotracée… La métropolisation, c’est à la fois ses opportunités, mais aussi ses risques et ses dangers. Il faut donc créer des politiques publiques à la bonne échelle.

Je terminerai pour essayer de retomber sur mes pattes, avec le slogan « non aux villes bidons, non aux bidonvilles ». Ce slogan, qui est un tract sorti des Beaux-Arts en juin 68, fait écho à la réalité de 68, avec les bidonvilles de Champigny, Nanterre… qui ont été résorbés. Or, aujourd’hui, 50 ans plus tard, les bidonvilles sont de retour dans notre pays. De façon extrêmement importante, il y a des millions de gens qui vivent dans des bidonvilles autour de Paris, et on ne parle pas des milliers qui sont là sans abri au cœur de la métropole. Le Grand Paris devrait se fixer pour objectif premier de maîtriser cela et de fournir des réponses adaptées en termes d’hébergement, d’accueil. Et « non aux villes bidons » ! Pour cela aussi il faut traiter le « et », qui est à la fois aujourd’hui les grandes sociétés du digital, les Google, les Facebook, les Amazon qui essaient de pénétrer le marché urbain de façon extrêmement importante, et essaient de dévoyer l’exigence citoyenne, mais aussi les progrès que permet la réalité technique aujourd’hui. Il y a bien un danger considérable de voir notre bien commun approprié pour réaliser des profits par les grandes firmes qui aujourd’hui disposent d’une capacité d’intervention parfois plus puissante que les États. Et en même temps, ce lieu le manifeste bien : il y a un bouillonnement dans la société sur les questions urbaines, sur l’urbanisme temporaire, l’occupation temporaire d’un lieu, l’innovation pour construire des immeubles, des logements que l’on peut s’approprier de manière beaucoup plus adaptée aux modes de vie d’aujourd’hui... une effervescence intellectuelle qui ne peut rendre qu’optimiste si on arrive à tracer les voies politiques et les voies de rassemblement qui permettraient de porter les politiques publiques dont je parlais, qui s’opposent à la domination du capital sur l’urbain.

 

Photo : Pierre Mansat © Cedric Cannezza
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