Les neurosciences cognitives : une science de l’homme capable ?

Les neurosciences cognitives : une science de l’homme capable ?

Les neurosciences cognitives offrent aux idéaux capacitaires de l’individualisme contemporain l’idée que le cerveau est la base biologique d’une possibilité infinie pour chacun à se transformer. Séduisant, mais il reste à faire la part des choses. Par Alain Ehrenburg, sociologue et directeur de recherches émérite au CNRS.

Neurosciences, sciences cognitives et comportementales, neurosciences cognitives, ces appellations sont aujourd’hui partout. Un raz-de-marée emportant dans un même mouvement psychologie et biologie porte des promesses de progrès considérables dans des domaines aussi différents que la pathologie mentale, la gestion des ressources humaines ou les politiques éducatives. Neuro-pédagogie, neuro-marketing, neuro-droit, neuro-économie, etc., les neurosciences sont devenues sociales, et la production dans ce domaine est si bouillonnante qu’une livraison de Nature Neuroscience parle en 2012 d’« une explosion des recherches ».

Dans un contexte global où la souffrance psychique, le bien-être et la santé mentale sont des soucis majeurs de nos sociétés, que ce soit au travail, à l’école ou dans la famille, ces disciplines ne laissent personne indifférent. Aux espoirs investis par les uns, sur le mode « les neurosciences (ou les sciences cognitives)  démontrent que … », répondent des inquiétudes formulées par d’autres, craignant la réduction de l’homme à son cerveau, voire à un biopouvoir au service du néo-libéralisme.

L'idéal du potentiel caché

L’homme neuronal serait-il appelé à remplacer l’homme social ? Cette question n’est pas la bonne car elle nous enferme entre une mythologie — du cerveau — à laquelle répond une contre-mythologie — du Sujet. Le succès de l’association entre sciences du cerveau et psychologies comportementales-cognitives ne peut tenir aux seuls résultats scientifiques pas plus qu’à d’obscures stratégies de domination. L’engouement dont ces savoirs sont l’objet doit nécessairement reposer sur une autorité morale qu’ils permettent de mettre concrètement au travail. Ils cristallisent dans une conceptualisation scientifique certains idéaux de la modernité auxquels nous tenons fortement.

L’un des plus puissants idéaux de notre société de l’autonomie généralisée est l’individu capable, quels que soient ses handicaps, ses déviances ou ses pathologies, de connaître des accomplissements en transformant ses handicaps en atouts. Appelons-le l’idéal du potentiel caché. Il imprègne de façon exemplaire la littérature du développement personnel et celle des témoignages de vies blessées qui ont explosé depuis les années 1970. Il est aussi la forme sociale spécifique par laquelle des populations diagnostiquées malades mentaux, handicapées ou déviantes qui étaient, il n’y a pas si longtemps, enfermées et traitées dans des institutions closes, sont devenues des individus capables non seulement de connaître des accomplissements, malgré le mal qui les atteint, mais parfois plus encore grâce à lui. Il est incarné par la figure de l’autiste de haut niveau, qui est passé des fins fonds de l’arriération mentale dans les années 1970 au statut du super individu. L’autisme, parce qu’il combine parfois des handicaps et des atouts majeurs, montre en effet une nouvelle vérité essentielle dans une société qui prône l’innovation, la créativité, la « disruption », où le « one best way » d’antan est remplacé par les « intelligences multiples » : la polarité normal/pathologique est reconfigurée par celle des capacités typiques et atypiques qui invitent à explorer le petit rain man en chacun d’entre nous.

Cet idéal est au cœur du grand message des neurosciences cognitives : l’individu abordé sous l’angle de son cerveau dispose toujours de ressources pour qu’il puisse se sortir des pires situations et entreprendre un itinéraire de transformation personnelle. Ce message est cristallisé par le concept biologique de plasticité cérébrale. Celui-ci connaît une telle extension d’usage qu’il en est venu à incarner la possibilité infinie de se changer soi-même et d’augmenter sa propre valeur. Les neurosciences cognitives apportent à l’idéal du potentiel caché l’appui scientifique — des valeurs de démonstration, de rigueur, de clarté et de simplicité — pour un développement illimité des capacités humaines sur fond de diversité normative. Tel est l’horizon d’attentes d’où elles tirent une bonne part de leur autorité et qu’elles mettent au travail dans une société qui encourage le développement le plus large possible des capacités humaines.

Une exigence d'autonomie individuelle

Les pratiques qui s’en réclament (thérapies comportementales et cognitives, remédiation cognitive, coaching, etc.) sont organisées comme des exercices dont le but est de modifier les habitudes jusqu’à ce qu’elles deviennent des réflexes inscrits dans la matière cérébrale, grâce à la plasticité synaptique, et de faciliter ainsi l’action de l’individu, sur le modèle de l’entraînement du sportif ou du musicien. Régularité, exercice, habitude qui augmentent la confiance en soi, ces sciences ont dessiné une figure de l’homme capable. Elles constituent un des grands récits de l’individualisme contemporain.

Il n’est pour autant pas le seul. Ces pratiques représentent seulement l’un des deux grands ensembles de manières pour soutenir et refaire son être moral dans les sociétés individualistes de masse, l’autre étant représenté par les pratiques psychodynamiques qui sont centrées sur l’interprétation de ce qu’il arrive dans la vie de l’individu, sur la recherche d’intelligibilité dans les relations, sur ce qu’il en est des contradictions de ses désirs, etc. L’exercice et la prise d’habitude ne sont pas toujours le tout de la thérapie et, plus largement, des rituels employés dans les sociétés individualistes pour soutenir son être moral.

Gagner du pouvoir d’agir en convertissant des symptômes par des exercices ou gagner en intelligibilité en interprétant ceux-ci pour savoir quel est son désir constituent dès lors non des oppositions de nature, mais des distinctions pratiques se combinant selon des modalités multiples, dans des sociétés imprégnées d’attentes collectives puissantes à l’égard de l’autonomie individuelle.

 

Alain Ehrenberg est sociologue et directeur de recherches émérite au CNRS. Il est l'auteur de La mécanique des passions. Cerveau, comportement, société, Odile Jacob, 2018, 334 pages.

 

Photo d'illustration © Philippe Merle/AFP