N'enterrons pas trop vite la télévision !

N'enterrons pas trop vite la télévision !

Des déclarations du patron de Netflix aux multiples articles sur le désamour des plus jeunes, on pourrait croire la fin du petit écran proche. Et pourtant, la télé n'est pas encore morte. Brigitte Le Grignou, professeur de science politique démonte les clichés autour de la fin de la télé.

« La télévision est un peu comme le cheval qui était acceptable jusqu’à ce qu’on ait la voiture ». Ainsi est annoncée (souhaitée ?), la mort prochaine de la télévision, « en 2030 », par un acteur particulièrement concerné, le PDG de l’entreprise Netflix, première concurrente de la télévision.

Il est vrai pour qui a connu, en France avant 1964, la chaîne unique en noir et blanc, que les transformations de la télévision relèvent du bouleversement, à commencer par l’explosion de l’offre de programmes par près de 400 chaînes et par les opérateurs de vidéo à la demande (VOD). De la télévision « à la papa » à la télévision « traditionnelle », de la « télé dans le salon » à la télévision « linéaire », les formulations ne manquent pas pour désigner l’obsolescence voire la ringardise de la télé.

Les chiffres, attestés par Médiamétrie, sont cruels : la durée d’écoute par individu (DEI) a décru de 8 minutes depuis 2012 ; et celle des 15-34 ans de 35 minutes ! Les plus jeunes quant à eux ne consacrent plus que les deux-tiers de leur temps de visionnage aux programmes télévisés.

Mais la « télé », si banale, si répandue, sur laquelle, à l’instar de la météo, chacun a quelque chose à dire, se prête aussi à toutes les approximations de « bon sens ». A défaut de la contrer, on peut tenter de nuancer l’évidence, en montrant que, pas plus que les images, les chiffres ne parlent d’eux-mêmes.

D’abord, il est vrai, qu’avec la possibilité de connexion sans limite, traduite par l’acronyme ATAWAD (AnyTime, Any Where, Any Device), les usages de la télévision changent. Le public tend à abandonner les grilles de programme pour regarder en rattrapage ou en VOD (Video On Demand), à abandonner le téléviseur pour d’autres écrans (ordinateurs, smartphones, tablettes), à abandonner les « historiques » généralistes pour des chaînes plus thématiques. Mais les mesures d’audience qui aujourd’hui comptabilisent le visionnage en différé, en catch up et sur quatre écrans, démentent l’idée d’une fuite massive: la durée d’écoute par individu ainsi mesurée atteint 3h51 en 2017, stable depuis qu’elle est prise en compte en 2015. D’autant que 91 % du temps vidéo est consacré à regarder des programmes TV quel que soit l’écran et que la télévision recrute aussi des téléspectateurs sur internet : chaque jour, 20 % des Français qui ne possèdent pas de téléviseur regardent des programmes TV sur un ordinateur, un téléphone ou une tablette.

Ensuite, si à en croire certains jeunes, « la télé dans le salon, c’était au moins au temps des Mérovingiens ! »,  il ne faut pas en conclure à une rupture brutale et radicale sous l’effet irrésistible de l’internet. Les jeunes adultes ont toujours été la population la moins consommatrice d’une télévision, assimilée à une pratique parentale et domestique. Ils consacrent certes le quart de leur temps de visionnage sur 4 écrans aux vidéos sur internet et 8 % à la VOD. Mais les 15-34 ans passent encore plus de 2 heures par jour devant les programmes de télévision. Certains genres télévisuels drainent même un public massif et jeune : le programme de téléréalité Les Marseillais (W9) rassemble chaque jour en avant soirée, une moyenne de 1,2 millions de spectateurs dont l’âge moyen est 31ans ; le télé-crochet The Voice regroupe chaque semaine de 5 à 6 millions de quadragénaires. Et puis la « sériephilie », qui certes nourrit les plateformes de VOD, contribue aussi à partiellement légitimer la consommation, si décriée, de télévision et à y attirer des catégories jusqu’alors réticentes, comme les adolescents, jeunes adultes et les fameuses CSP+ !

Par ailleurs, il est indéniable que le public, confronté à un nombre croissant de chaînes, aux multiples programmes et multiples écrans se fragmente et se rassemble moins souvent. Mais il faut se souvenir que le « pic » ordinaire du début de soirée, entre 21h et 21h15, rallie 26 millions de personnes. Il faut aussi souligner, comme en témoignent la Coupe du Monde de football, et autres « cérémonies télévisées »[1], combien le direct continue de générer une pratique massive, collective et enthousiaste : noter par exemple que le chiffre de 19,3 millions de spectateurs, comptabilisés par Médiamétrie, devant la finale de la Coupe du Monde France-Croatie sur TF1, n’intègre pas les publics des cafés bondés ! La télévision retrouve là, de même qu’avec les mariages princiers ou les funérailles présidentielles, la magie du direct, et conquiert un rôle fédérateur de publics mondiaux qui non seulement assistent mais aussi participent à la cérémonie.  

Enfin, l’industrie télévisuelle qui consiste, on s’en souvient, à vendre de l’audience à des annonceurs, subit incontestablement la concurrence des Netflix et autres producteurs de contenus, mais ne se porte pas si mal, au point que le directeur des Départements Télévision et Internet de Médiamétrie, voit moins entre télévision et internet un « effet de substitution » qu’un « marché d’addition ». Les chaînes, pour doper un marché publicitaire atone, développent parrainages et contenus sponsorisés, produisent des web-séries, des programmes courts pour smartphones, ou encore créent, à l’instar de TF1, leur propre « pépinière à youtubeurs ». Et puis surtout, avec un taux d’équipement stable autour de 94 %, le téléviseur demeure l’écran le plus répandu dans les foyers. Et la vente de téléviseurs, qui évolue au gré des événements sportifs ou politiques ou des innovations technologiques, est « dynamique » : en 2017, année en léger recul par rapport à 2016 « boostée » par l’Euro, 215 millions de téléviseurs ont été vendus dans le monde ; les professionnels tablent sur un renouvellement tous les 4 à 5 ans.

Le vieux « cheval » n’est pas encore mort !

 

[1] Dayan D. et Katz E., La Télévision cérémonielle,  PUF, 1996

 

Brigitte Le Grignou est professeure émérite de Science politique à l'université Paris-Dauphine, PSL Research University. Ses recherches portent sur la culture de masse, la politisation et les comportements électoraux. Elle notamment publié Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, (Economica, 2003) et, avec Erik Neveu, Sociologie de la télévision (La Découverte, 2017).

 

Photo : © LUCAS BARIOULET  AFP