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Ne donnons plus nos données

Written by Gaspard Koenig | May 2, 2018 1:39:43 PM

Pour clore un débat aujourd'hui, il suffit de prononcer le mot magique de « marchandisation ». Le think-tank que j’ai fondé, GenerationLibre, a proposé récemment d’instituer un droit de propriété sur les données personnelles, afin de rendre au producteur primaire de data (vous et moi) son bien légitime. Chacun pourrait ainsi être rémunéré pour les informations qu'il partage sur les plateformes Internet et que celles-ci monétisent allègrement, au lieu de se laisser dépouiller par les GAFA en cliquant sur des conditions d'utilisation léonines. Si les data sont le pétrole du XXIe siècle, il n’est peut-être pas interdit de se demander qui les possède. Mais « Halte-là ! », ont répondu en chœur les bienveillants. C’est le début de la marchandisation.

Que le terme de marchandisation soit devenu un tel anathème en dit long sur nos blocages idéologiques, en France mais aussi aux États-Unis, où le philosophe Michael Sandel s’est fait une spécialité de dénoncer la commodification. Le droit de propriété, consacré par la Déclaration des droits de l’homme de 1789, a pourtant été le fruit de longues luttes sociales pour donner du capital à ceux qui en étaient privés. La propriété de la terre a permis aux serfs de devenir des paysans autonomes. La propriété de l’argent, en légitimant le prêt à intérêts, a permis aux entrepreneurs de défier la société de castes (Shylock contre l’aristocratie vénitienne). La propriété des idées a conféré la juste valeur de la création intellectuelle, depuis le droit d’auteur cher à Beaumarchais jusqu’aux brevets des inventeurs de l’ère industrielle. La propriété des data devrait donc logiquement suivre, en replaçant le prolétaire 2.0 au centre de la chaîne de valeur de l’économie numérique. Condamner la marchandisation, c’est un luxe d’aristocrate qui préfère accorder la charité au peuple plutôt que de mettre à sa disposition du capital.

Reliquat judéo-chrétien

Les data, rétorquent nos sophistes, ne sont pas un bien comme un autre. Elles représentent l’émanation de nous-mêmes. Les monétiser, ce serait donc mettre sur le marché notre personnalité, pourtant indisponible au même titre que le corps qui la reflète. La présidente de la Cnil m’a expliqué sans rire que, à ce rythme, on finirait par vendre ses reins.

C’est oublier que la définition de la propriété recouvre classiquement l’usus, le fructus et l’abusus. Elle permet certes d’entrer dans le marché (fructus) mais également de s’en protéger (usus), voire de s’en moquer (abusus). S’agissant des data, une telle patrimonialité ouvre la voie de la monétisation, mais aussi à l’inverse la possibilité de bénéficier de services numériques en protégeant sa vie privée (et en en payant le coût). Elle accroît donc le spectre du choix individuel.

C’est aussi nier une réalité économique. Aujourd’hui, nos données sont de facto monétisées par les plateformes, le plus souvent à travers la commercialisation de bases de données agrégées qui sont quant à elles soumises au droit de propriété intellectuelle… Les 4 milliards de profits générés chaque trimestre par Facebook proviennent des contenus que nous produisons et que nous lui abandonnons. La patrimonialité permettrait de réclamer la part qui nous revient et aussi de la négocier, via des intermédiaires voire des syndicats de producteurs de données, comme le propose Jaron Lanier aux États-Unis. Dira-t-on que les ouvriers devraient travailler sans salaire pour éviter la marchandisation ?

Allons jusqu’au bout de l’argument. Pourquoi notre personnalité est-elle indisponible ? Cet impensé du droit est un reliquat du principe judéo-chrétien selon lequel notre corps ne nous appartient pas, puisque Dieu nous l’a donné en usufruit. Saint Paul dans l’Épître aux Corinthiens condamne la prostitution au motif que « le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps ». Aujourd’hui, le Conseil d’État a remplacé saint Paul en définissant la dignité humaine, et donc les usages autorisés que nous pouvons faire de nous-mêmes et de notre corps. Ce reliquat de transcendance justifie le paternalisme d’État. Il est temps au contraire d’assumer la logique de la modernité, inaugurée par John Locke lorsqu’il écrivit cette phrase révolutionnaire : « Je suis propriétaire de moi-même. » Les libertariens américains ne s’y sont pas trompés en faisant de la self-ownership la pierre angulaire d’une société fondée sur la liberté. Mais les marxistes n’y sont pas non plus insensibles, et G. A. Cohen reconnaît aujourd’hui le caractère indépassable de ce concept. On peut certes lui adjoindre des éléments de liberté réelle, à travers un revenu universel par exemple. Mais la propriété de soi est incontestablement l’avenir de notre contrat social dans un monde sécularisé. L’humanisme dont se réclament les croisés de la marchandisation ne consiste-t-il pas à donner à l’individu sa pleine indépendance, à commencer par son pouvoir sur lui-même ?

 

Cet article a été publié dans le numéro 4 (avril 2018) du Nouveau Magazine littéraire.

Photo : Présentation de « Time Tunnel », une œuvre sur le big data, à Huainan, Chine © Niu zai/Imaginechina/AFP