Nancy Fraser, l'égalité sans conditions

Nancy Fraser, l'égalité sans conditions

Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS, nous fait découvrir Nancy Fraser, philosophe féministe et grande théoricienne de la justice sociale.

Les travaux de la philosophe américaine Nancy Fraser apportent une contribution essentielle à l’analyse des conditions d’im-possibilité de l’égalité, dans le dépassement de l’opposition entre le « fondamentalement économique » et le « simplement culturel ».

Ils interrogent en effet les frontières du politique à travers le double questionnement du « qui » et du « ce qui » est politique. En analysant les conditions d’im-possibilité de l’égalité, Nancy Fraser participe à la création d’un espace de discussion, de dispute mais aussi d’action, au-delà des limites des cadres de pensée et d’action classiques.

Les trois dimensions de la justice : distribution, reconnaissance, représentation

Dans un contexte mondialisé, elle nous invite à politiser la question du cadre à travers « une théorie de la justice démocratique post-westphalienne » qui « incorpore la dimension politique de la représentation à côté de la dimension économique de la distribution et de la dimension culturelle de la reconnaissance ».

L’emploi de l’expression « à côté » questionne le statut donné à la dimension politique par rapport aux dimensions économique et culturelle. Si l’objectif est d’intégrer les luttes contre la distribution inique, se traduisant par un déni de reconnaissance et de représentation, pourquoi mettre la représentation « à côté » ?

La réponse que donne Nancy Fraser sur « la spécificité du politique » comme troisième dimension de la justice permet d’éclairer les relations complexes entre l’économique, le culturel et le politique. Elle précise que cette dimension « est le politique » dans la mesure où, « bien sûr, la distribution et la reconnaissance sont elles-mêmes politiques au sens où elles sont contestées et chargées de pouvoir ; et elles sont généralement perçues comme des questions devant être tranchées par l’État. Mais, ici, "politique" revêt un sens plus spécifique, plus essentiel, qui touche à la nature de la compétence de l’État et aux règles de décision avec lesquelles il structure la controverse. Le politique ainsi conçu établit la scène des luttes dont l’enjeu est la distribution et la reconnaissance. Posant les critères d’appartenance sociale et déterminant ainsi qui compte comme membre, la dimension politique de la justice spécifie la portée des autres dimensions : elle nous dit qui est inclus et qui est exclu du cercle des individus pouvant prétendre à une juste distribution et à une reconnaissance réciproque ».

Dans cette perspective, dire que la dimension politique est « à côté » du culturel et de l’économique signifie qu’elle conditionne la formulation des revendications de redistribution et de reconnaissance. Le cadrage politique détermine en effet les critères de classification et de catégorisation utilisés dans les dimensions économiques et culturelles (classe et statut) et les procédures légitimes pour formuler ou remettre en cause ces taxinomies.

La voix politique tributaire des relations de classe et de statut

Nancy Fraser souligne en outre la nécessité de ne pas glisser de la dimension transcendantale du politique à sa transcendance : « Je ne cherche pas à suggérer que le politique est une dimension supérieure de la justice, plus fondamentale que les dimensions économiques et culturelles. Les trois dimensions se trouvent prises dans des relations d’intrication et d’influence réciproque. Tout comme la possibilité de formuler des revendications de distribution et de reconnaissance dépend des relations de représentation, celle d’avoir une voix politique dépend des relations de classe et de statut »

Ainsi, le renforcement des injustices entre ces trois ordres imbriqués est un cercle vicieux à déconstruire. Pour cela, il faut penser et porter la redistribution, la reconnaissance et la représentation comme des fronts interdépendants. Cette approche tridimensionnelle et imbriquée de la justice dans ses versants économiques, culturels et politiques repose sur un cadrage politique dont le propre est de définir « ce qui » est juste et « qui » est considéré comme faisant partie de la « classe des égaux ».

La dimension politique a donc un rôle fondamental puisqu’elle structure les termes du débat, en particulier concernant les politiques de redistribution et de reconnaissance.

Mes analyses des principes de justification des politiques d’inclusion pour ces exclu.e.s de la fraternité républicaine que sont les femmes et les personnes racisées ont été alimentées par cette prise au sérieux du politique et de la politisation dans leur complexité. La notion de « parité de participation » m’a en particulier permis de comprendre l’entremêlement des fondements structurels entre conditions économiques, sociales, politiques et culturelles des inégalités.

Trois perspectives féministes 

Les travaux de Nancy Fraser amènent à aborder la promotion de la parité et de la diversité « à la française » comme questionnant « la légitimité des limites de la communauté politique » et des règles de décision de la communauté. Elle a ainsi envisagé trois perspectives féministes possibles d’évolution des États-providence postindustriels.

La première – le modèle du travailleur universel – est présentée comme une généralisation d’un rapport « masculin » au travail, repose sur une externalisation de la prise en charge du care (enfants, personnes âgées et dépendantes) à travers le développement des services via le marché ou l’Etat. Les femmes travaillent à temps plein dans des conditions comparables aux hommes.

À l’inverse, le modèle de la parité du pourvoyeur du care valorise le rôle des femmes comme care-giver. Dans ce modèle, « le but n’est pas de faire vivre aux femmes la même vie que les hommes, mais de "supprimer le coût de la différence" ». Les politiques publiques ont alors pour objectif de donner les moyens aux femmes d’alterner travail de care et emploi, en combinant congés parental, sécurité de l’emploi, programmes d’allocation et recours facilité au temps partiel.

Enfin, la troisième – le modèle du prestataire universel de soin – considère les individus, hommes et femmes, comme indifférenciés en termes de rôles et de division du travail entre marché du travail et care, sphère privée et sphère publique.

Remise en cause du mythe de l’objectivité scientifique

L’apport épistémologique de Nancy Fraser est aussi fondamental car elle revendique l’articulation entre la dimension explicative et normative de la recherche. Elle porte en particulier le dépassement des dichotomies telles que « jugement de valeur »/« rapport aux valeurs » en affirmant sa volonté « de maintenir un équilibre complexe entre la prise de distance nécessaire à la théorisation du système social et de ses dynamiques profondes et l’engagement qui est celui du citoyen qui parle à ses compagnons citoyens ».

Elle s’inscrit en cela dans la théorie sociale critique en remettant en cause le mythe de l’objectivité censée fonder l’autorité scientifique. Ainsi, la pensée de Nancy Fraser fait vivre une approche critique pluridisciplinaire, à visée interdisciplinaire, participant de la libération des « êtres humains des circonstances qui les rendent esclaves ». L’ambition mêle résolument et explicitement théorie et pratique puisqu’elle « consiste à conférer aux agents, par l’acquisition du savoir pratique, une puissance d’agir effective et une liberté accrue dans le monde social ».

Dans le cadre d’un héritage français caractérisé par la cécité vis-à-vis d’une histoire marquée par l’hétéro-sexisme racialisé constituant, les travaux de Nancy Fraser sont précieux pour s’autonomiser d’un ordre aussi sacrément tabou que la fraternité républicaine. Ils sont des clés pour prendre au sérieux les dilemmes au cœur du républicanisme français en permettant de penser les conditions de possibilité d’une société juste dans « la co-originarité de l’autonomie privée et de l’autonomie politique » et la consubstantialité des rapports sociaux de domination et d’émancipation.

Pour une égalité sans conditions

Le rôle de Nancy Fraser fut en particulier essentiel pour la reconfiguration conceptuelle féministe de la notion habermasienne d’« espace public » dans le dépassement des impensés idéologiques des distinctions « classiques », au premier rang desquelles celles entre public et privé, monde vécu et système politique et économique, normatif et auto-référentiel. Ses analyses de la ruse néolibérale consistant à recomposer la tentation essentialiste sous des formes atténuées, dissimulées, mais toujours effectives, sont elles aussi centrales pour ne pas succomber à un néo-essentialisme néolibéral.

Lire Nancy Fraser, c’est ainsi dépasser l’opposition entre la liberté et l’égalité en comprenant que donner les moyens de l’émancipation collective et individuelle n’est pas une question morale de l’ordre de la censure, mais une condition pour que la liberté et l’égalité soient des principes politiques pour tou.te.s et chacun.e. Une condition pour que les individu.e.s ne soient plus défini.e.s par des catégorisations, en particulier sexuées et racialisées, les assignant à des identités et des relations essentialisées, hiérarchisées et performées au sens de théâtralisées et de rentabilisées.

Lecture à conseiller donc sans modération à tou.te.s celles et ceux qui souhaitent penser et agir pour faire advenir une égalité sans conditions… ni de fraternité, ni de marché.

 

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Photo : Nancy Fraser © Moritz Vennemann/Verwendung weltweit, usage worldwide/via AFP